CHAPITRE XIV
Le fouriérisme a-t-il nui ou été utile au Saint-Simonisme ?
Les fouriéristes ont souvent prétendu que le Saint- Simonisme avait nui à la doctrine de leur maître et qu’il avait fait « plus de mal que de bien » (1). P. Leroux prétend, au contraire, que «sans Saint-Simon, Fourier n’existerait pas», et que sans les disciples d’Enfantin il n’y aurait jamais eu d’école sociétaire. On a beaucoup discuté sur la question de savoir ce que le Saint-Simonisme peut devoir au fouriérisme, ou celui-ci à celui-là. Nous voudrions examiner, pour conclure, ce qu’il y a de fondé dans ces assertions, voir si le Saint-Simonisme a été nuisible, ou au contraire s’il a été utile au fouriérisme, et essayer de déterminer dans quelle mesure il l’a été.
D'abord que reproche-t-on au Saint-Simonisme ? Surtout, d’avoir mis la société en défiance des novateurs, quels qu'ils fussent, d’avoir créé contre eux des préventions qui auraient été longues à se dissiper, et d’avoir déconsidéré les doctrines au profit desquelles il prétendait se dévouer. Sans doute le Saint-Simonisme avait inspiré de vives alarmes à la propriété, dans les milieux bourgeois. Sa prétention de fonder une religion et d'établir une théocratie, ses divagations extatiques et religieuses, son caractère mystique avaient inquiété et écarté de lui beaucoup de gens, dans le monde ouvrier surtout (2).
(1) Jules Lechevalier, Science sociale, p. 123. (2) « Les dogmes religieux et jusqu’au costume adopté par les adeptes avaient
« Ils ont beau matérialiser leur soi-disante religion, écrivait G. Laury à Ch. Fourier (Toulon, 13 février 1833), ce seul mot m’épouvante, car il m'est impossible de ne pas attacher à ce mot le sens que le vulgaire y attache. » Mais c’est peut-être la position ultra-féministe qu'avait prise le saint-simonisme, proclamant que c’est par l’affranchissement complet des femmes que serait signalée l'ère Saint-Simonienne, qui avait jeté sur lui le plus de discrédit. On lui reprochait d’ailleurs d’avoir lui-même porté un grave préjudice à la cause du féminisme naissant. « Parlamanière dont en dernierlieu sous la direction d'Enfantin il parla de l’émancipation des femmes, le Saint- Simonisme a rendu ridicule un des aspects de la question sociale et ce n’est pas le moindre de ses torts » (1)
fait du Saint-Simonisme une secte en dehors de la société » (Souvenirs d’un prolétaire, cité par Buffenoir. Revue bleue, 18 septembre 1909).
(x) Cfr. « En 1830, les prédications des Saint-Simoniens surtout réveillèrent chez un certain nombre de femmes des idées d’émancipation. Malheureusement les vérités contenues dans la doctrine saint-simonienne furent rapidement perverties par l’influence personnelle de quelques sectaires, qui confondaient toutes les lois naturelles et sociales dans un mysticisme de voluptés inacceptable pour la conscience moderne. Les femmes qui s'étaient jetées dans le Saint-Simonisme sans bien comprendre le sens mystérieux de certaines formules se troublèrent ; leur imagination exaltée par des rites et des cérémonies, où le magnétisme jouait un rôle principal, entra en lutte avec leur raison et la délicatesse de leurs instincts. Beaucoup d’entre elles après des combats intérieurs douloureux, rentrèrent dans le sein de l’Église catholique, d’autres plus faibles ou plus intrépides se donnèrent la mort. Le discrédit dont furent: frappés les mystères du Saint-Simonisme rejaillit pour longtemps sur toutes les idées favorables à l'amélioration du sort des femmes » (Mme d’Apoult) Histoire de la révolution de 48. Daniel Stern, p. 157, 158, t. 2.
« Les Saint-Simoniens seuls ou plutôt les enfantinistes ont abordé pleinement le sujet de la condition actuelle des femmes mais autant ils se sont montrés justes et solides dans la partie critique de leurs théories, autant ils se sont montrés inhabiles et grossiers dans la partie créatrice et affirmative ; leurs principes n’ont abouti qu'à faire monter la rougeur au front des femmes et à leur faire souhaiter qu’on ne s’occupât point de leur sort plutôt que de s’en occuper pour un tel scandale » (Condition sociale des femmes au xixe siècle par Marie de G... 1831. Revue encyclopédique.) L'auteur ajoute d’ailleurs que « les théories absurdes de M. Enfantin avaient du moins servi à fixer l’attention d’un grand nombre sur la question toute nouvelle de l’amélioration du sort des femmes ». La féministe Hortense Allart elle-même écrit :.« Je crois que les. femmes doivent beaucoup de reconnaissance aux Saint-Simoniens quoiqu’ils aillent