‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 53 sur 79 · OO · texte numérisé non relu

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(Pellarin, p. 111). On se faisait d’ailleurs dans ce qu’on est convenu d’appeler le grand public une idée pas toujours précise et assez fantaisiste des Saint-Simoniens qui passaient pourdes philosophes politiques, ou pour des agitateurs professionnels, et de la doctrine qu’ils professaient, qui. était soumise à des altérations importantes et à laquelle on attribuait gratuitement les pires extravagances. « Ce que j'ai pu en saisir, écrit le D' Poumiès de -la Siboutie (Souvenirs d’un médecin de Paris) m'a paru être une réalisation de la République de Platon combinée avec un retour à la vie primitive, naturelle et sauvage. »

Telle était l’invraisemblable conception que se faisait du Saint-Simonisme un homme cultivé, — qui prétendait avoir assisté à plusieurs séances saint-simoniennes. Ne nous étonnons pas dès lors que la foule de ceux que les Saint-Simoniens appelaient des cœursfroids, des égoïstes, des « bourgeois » comme on disait alors, qui ne lisaient pas le Globe,etnes’aventuraient pas aux prédications saintsimoniennes, qui ne connaissaient la doctrine que par leurs journaux — catholiques ou libéraux —, dans lesquels elle était criblée de railleries et d’invectives (x), en aient eu une notion qui les effrayait d’autant plus qu'elle était plus confuse.

De quoi n’accusait-on pas le Saint-Simonisme, et les Saint-Simoniens ? De vouloir en abolissant la propriété, dépouiller les familles, de demander la loi agraire et de ne pas se contenter de la communauté des biens mais d'exiger encore celle des femmes. La doctrine nouvelle, disait-on, glorifiait l’inconstance et ne tendait rien moins

peut-être plus loin qu’elles ne voudraient. La voix des femmes si on l’écoute sera là pour les retenir ». Dans la même lettre adressée à Enfantin, Hortense Allart écrit : « Vous le dirais-je, je ne sais si vous avez beaucoup envie de trouver la femme libre ? »

(x) Certains journaux v’allaient-ils pas jusqu’à accuser le Saint-Simonisme de vouloir « soulever le peuple contre les riches » pour les forcer « le poignard sur la gorge à partager avec eux leurs biens et leur argent ».

par la réhabilitation de la chair qu’à établir le règne du plaisir, elle soumettait le mariage à l'exercice d’un droit qui rappelait le droit du SeIGNEUR et confiait au PRÊTRE la mission de régulariser et de développer les appétits intellectuels et charnels. Telles étaient les «idées inquiétantes », les « doctrines perverses », les « conceptions hideuses » que professait le Saint-Simonisme sur l’avenir des sociétés et sur celui des individus — ou tout au moins qu’on lui attribuait ce qui revient au même — et que M. l’avocat général Delapalme ' dénonçait dans son réquisitoire au nom de la société qu'il représentait, et de l'opinion publique dontil était le très fidèle interprète, pour justifier l’accusation d’ outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs qui avait été lancée contre les Saint-Simoniens. Il n’est donc pas surprenant que le Saint-Simonisme, peut être mal expliqué et déformé par ses adeptes, et peut-être mal compris par ses auditeurs, ait répandu dans certains milieux, catholiques ou conservateurs ou même libéraux une épouvante et un affolement qui dans quelques villes de province affectaient une forme légèrement comique (1). « Quand on dit: voilà un Saint-Simonien; chacun l’exorcise, fait le signe de la croix en disant damnation, tandis que d’autres moins superstitieux mais non moins crédules se croient dépouillés de leur patrimoine ou pensent voir arriver à grand pas la Loi agraire, la promiscuité, que sais-je ? Enfin tous les maux dont Dieu dans sa colère peut selon eux nous gratifier » (2). Et Victor Considérant écrivait que «beaucoup de gens feraient volontiers « le coup de fusil contre le Saint-Simonisme » (3). Il exagérait peut-

(1) La Saint-Simonienne Désirée Véret déclare dans une lettre que son père ne « veut pas croire au choléra » (c'était le moment où sévissait à Paris l'épidémie). Il est « persuadé dit-elle qu’on empoisonne ». Il me dit que « je soutiens les empoisonneurs, que les Saint-Simoniens sont complices, ete... » (lettre 16 avril 1832).

(2) Eugenie Niboyet, lettre sans date à Jules Lechevalier.

(3) « .… On repousse et bafoue le Saint-Simonisme contre lequel on ferait volontiers le coup de fusil, s’il devenait fort, ce qui n’est pas à craindre, vu le

être un peu, mais pas énormément, et si les prédicateurs saints-simoniens qui parcouraient la France ne furent que rarement accueillis à coups de fusil, du moins leur arriva-t-il souvent de l’être à coups de pierres(x). Il est certain que le Saint-Simonisme s'était attiré l’animosité et l’aversion, souvent même la haine violente de bien des gens. Plusieurs Saint-Simoniens le reconnaissaient eux-mêmes en se séparant de la doctrine. « Le Saint- Simonisme, écrivait Didion à Pecqueur, a soulevé sans nécessité des répugnances et des haines violentes » (17 octobre 1831).

Il avait fait peur. Il fit rire, ce qui est plus grave (2). L’exode solennel du Père vers Ménilmontant, la vie emphatique et baroque qu’y menaiant les fidèles, l’attitude singulière du Père Enfantin surles bancs de la Cour d'assises, les incidents du voyage de Barrault et de ses frères partis vers Constantinople à la recherche de la mère, semblèrent les épisodes plus comiques qu’héroïiques d’un véritable roman, bons tout au plus à servir de matière à la verve satirique des caricaturistes et des chansonniers. On tourna le Saint-Simonisme en dérision, et c’est finalement parmi les railleries et les risées des uns et sous le sourire ironique des autres que sombra la doctrine. |

Il semble donc que le saint-simonisme ait rendu par ses outrances le plus mauvais service à la cause de la réforme sociale en alarmant inutilement les esprits, en rendant ridicules certains aspects de la question sociale, le féminisme notamment (3) et j'ajoute en cau-

ridicule dont il vient de se couvrir et l'extrême confusion qui doit bien faire désirer à ces Messieurs Papes et Cardinaux d’être débarrassés du fatras absurde de leurs créations philosophiques ou religieuses », 5 janvier 1832.

(x) Voir dans Vinçard, le récit de l’échaffourée de Charenton, p. 85 et sqd. Mémoires d’un vieux chansonnier saint-simonien.

(2) «Bref, je ris des Saint-Simoniens en voyant qu’autour de moi tout le monde en riait. » G. Laury à C. Fourier.

(3) Personne n’ignore, écrit le secrétaire de Saint-Simon de quelle défaveur,

sant parfois le plus grave tort à ceux qui s’y étaient fourvoyés (1).

De plus soninsuccès, safaillite retentissante ne devaient certes pas faciliter la tâche des réformateurs qui brigueraientsa succession. Lesaint-simonismeavait en effet inspiréconfiance à beaucoup de jeunes hommes avides de progrès. L'éloquence et le zèle de sesdisciples avaient fini par avoirraison de l'indifférence railleuse ou hostile de la foule et avaient obtenu du crédit pour la nouvelle doctrine qui, d’abord accueillie avec un étonnement mêlé de curiosité, avait bientôt éveillé l'attention sérieuse de tous ceux qui désiraient «autre chose» et qui avait excité chez une élite de jeunes gens instruits et cultivés la plus grande sympathie et même un réél enthousiasme. « Le saintsimonisme, s’écriaitavec admiration un néophyte,accomplit tout ce que depuis des siècles la religion, la philosophie, l'éducation, la politique ont tenté en vain: il porte un remède à nos maux et nous laisse entrevoir un avenir tel que nos rêves les plus ambitieux n’eussent pas cru l’espérer... » (Globe, p. 227, année 1832). Pour les croyants et peut-être davantage encore pour les nouveaux convertis, qui montraient dans leur ardeur de néophyte le plus grand dévouement, qui sacrifiaient leur fortune, leur situation, qui renonçaient à l’affection de personnes qui leur étaient chères, brisaient des liens qui leur étaient précieux pour se livrer à la propagande de la nouvelle doctrine, pour ceux-là qui avaient la foi, qui attendaient la réalisation promise avec une impatience d’autant plus grande que leurconviction était plus récente, la déception fut immense de voir le Saint-

de quel ridicule cette doctrine a été frappée par les extravagances de ces enthousiastes connus sous le nom de Saint-Simoniens.

(1) Les quelques ouvriers qui avaient fait partie de l’école saint-simonienne se plaignaient du préjudice qui leur avait été causé par leur adhésion à la doctrine: « depuis que je me suis déclaré Saint-Simonien écrivait l’ouvrier Baron qu’en résulte-t-il ? j'ai perdu toute la confiance des personnes qui me faisaient gagner le peu de moyens, et présentement je me vois abandonné de toutes parts. »

Simonisme se dissoudre. Et il faut lire la correspondance de Charton, de Dory et de tant d’autres pour se rendre un compte exact dela poignante émotion, de la sensation d’écroulement qu'ils éprouvèrent lorsqu'ils apprirent la scission de Bazard. « Quand on a vu tous ces colosses devenirnains, quand là où on croyait saisir quelque chose, on n’a vu qu'une ombre s’évanouir, le découragement et la défiance se sont emparés de tous les cœurs, et chacun s’est demandé : où donc est Dieu ? puisqu'il n’est pas avec ces hommes (1)? » La désillusion et l’abattement furent d'autant plus grands chez certains que leurs espéranees et leur enthousiasme avaient été plus ardents. Comme Bazard l'avait prévu, le scepticisme et le dédain contre lesquels le saint-simonisme avait eu tant de peine à lutter à ses débuts se reproduisirentavec plus de force (2). « Le zèle est bien refroidi, écrivait de Nevers Drouet à Michel Chevalier (23 février 1832), tout le monde doute et moi-même je suis toujours de ce nombre. » Dans certaines régions on ne voulait plus entendre parler du saint-simonisme (3); et Eugénie Niboyet nous dit qu’il fallait « un véritable courage pour le défendre » (4); ce n'était d'ailleurs pas seulement du saint-simonisme qu'on ne voulait plus entendre parler, mais de toute

(1) Eugénie Niboyet. Mâcon à J. Lechevalier, 16 juillet 1832.

(2) Le secrétaire de Saint-Simon écrit très exactement : « Lorsqu’on eut signalé les défauts (des nouvelles théories), démontré les inconvénients, le bon sens et la raison égarés ou surpris retrouvèrent leur action un moment suspendue et ces élucubrations d’esprits prévenus ou SR PAC ne surexcitées perdirent bientôt leur crédit : la plupart de leurs partisans s’en détachèrent ; à l’engouement succéda le dégoût, la réaction fut complète ; elle fut excessive comme l'opinion à laquelle elle succédait, comme le sont toutes les opinions soudaines et irréfléchies. »

(3) Eugénie Niboyet. « On ne veut plus que je parle du Saint-Simonisme » (Eugénie Niboyet avait été directrice du degré des ouvriers dans le 4e et le 5e arrondissement. Elle était membre du 3e degré]. Voir la liste des membres de la famille dressée par d’Eichthal (Arsenal).

(4) « Je jouis ici par moi-même et par la position de mon mari de l'estime et de la considération générales ; malgré tout cela on ne me pardonne pas de défendre un ami vaincu... on livre guerre ouverte à M. Enfantin et il faut l’avoir aimé beaucoup pour aujourd’hui le soutenir encore ».

doctrine de réforme sociale. « La plupart des hommes, écrivait Bureau, si souvent leurrés.... par les philosophes ne veulent voir maintenant qu’illusion et rêverie dans tout ce qui a trait à une amélioration du sort de la société.… ; une résignation morne a fait place à l'espérance. » Il semble donc, comme l’écrivait Lerminier en 1832, au début d’une étude déjà citée sur le saint-simonisme, que ce soit avec raison qu’on l'ait accusé d’avoir « décrié les idées qu'il prétendait servir, d’avoir par ses folles exubérances, répandu dans les cœurs le scepticisme et le dégoût, si bien que les sentiments et les opinions en pleine déroute n'auraient plus su où se rallier ».

Les fouriéristes en venant prêcher une nouvelle doctrine de réforme sociale pouvaient donc redouter légitimement qu’on confondit dans le même discrédit la doctrine qui venait d’échouer si malheureusement avec celle qui naissait. Ils s’en rendaient d’ailleurs bien compte et écrivaient dans le Phalanstère au premier numéro : « En venant encore parler d'association, nous avons à craindre d’être confondus avec ceux qui l'ont prèchée sans la réaliser et qui faute de la bien comprendre eux-mêmes n’ont pas su la faire comprendre à leurs contemporains » (1). Là en effet était l’écueil, et ce qui faisait l’objet de leur crainte ne manqua pas d’ailleurs de se réaliser. On accusa la théorie de Fourier de contact avec le saint-simonisme. Eugenie Niboyet se plaignait de ce qu’elle avait « grand mal à faire comprendre que l’école de Fourier n'avait aucun rapport avec la doctrine saint-simonienne. Chacun veut y trouver des rapprochements » ajoutait-elle (16 juillet 1832, à Jules Lechevalier). Et Fourier luimême reconnaît qu'on faisait dans le public couramment cette confusion, qui le désespérait(2}), et qu’on fit long-

(1) Cfr. « J’eus peur que dans leur naufrage ils n’entraïnassent toute votre belle doctrine dont ils avaient pris toute la pensée mère. » G. Laury à Fourier.

(2) Voir le Phalanstère, t. 2, p. 76 et 177: Sur un éloge de la théocratie et de la mainmorte.

temps(1). Bien plus, il arriva qu'on prit Fourier pour un dissident du saint-simonisme, pour le chef d’une des sectes hétérodoxes de la doctrine, écrit un fouriériste (2). Cela se disait et s’écrivait. « Après 1830, j'entendis parler de M. Fourier et de son école, mais dans le public on disait qu’il était le chef d’une secte hétérodoxe du saint-simonisme et je ne fus pas tenté de lire ses écrits et ceux de ses disciples car le saint-simonisme me répugnait extrémement » (lettre non signée) (3). Ainsi donc, la confusion que craignaient les fouriéristes fut faite : et elle n’était certes pas de nature à accroître le nombre des phalanstériens, elle détourna même bien des gens d’étudier la doctrine de Fourier, qu’ils prenaient pour un Saint- Simonien. « Les Saint-Simoniens avec leur Globe et leurs séances mystiques n'étaient parvenus qu'à m’effrayer sur l'avenir de votre doctrine, écrit G. Laury à Fourier (Toulon, 13 février 1833) (4). — C’est d’ailleurs ce qui mettait Fourier si fort en colère ; «on s’appuie, s’écriait-il, sur l’insuccès de cent folles entreprises pour persuader que l’art d’associer est introuvable, que tant de perfection n’est pas fait par les hommes, que la nature est couverte d’un voile d’airain, que les destinées sont impénétrables, que l’homme n’est pas fait pour sonder la profondeur des décrets divins, etc... (5) ». Et il redoutait tellement qu'on le confondit avec la « coterie saint-simonienne » qu’il modifia son vocabulaire. « Ce mot d'association

(1) En 1840, dans une discussion sur la réforme électorale, Arago confondait dans une même réprobation, et sans les distinguer les uns des autres, les Saint-Simoniens et les fouriéristes, et dans une lettre aux Débats du 5 février 1840, les rédacteurs de la Phalange déclaraient que « beaucoup de personnes qui n’avaient pas étudié la théorie sociétaire étaient portées à la confondre et la confondaient avec celle des Saint-Simoniens ».

(2) De nos jours il arrive encore fréquemment de voir Fourier pris pour un disciple de Saint-Simon. M. Abensour a commis tout récemment cette erreur.

(3) Voir aux archives fouriéristes plusieurs lettres en ce sens.

(4) «Les malheureux, me disais-je, ils nous gâtent toute cette belle doctrine de Fourier : ils nous la travestissent grotesquement avec leur pap: et leurs prêtres grand dénicheurs et déclarateurs de capacité. »

(5) Fourier. Notes manuscrites.

est tellement prostitué et compromis qu’il est devenu synonyme de rébellion et de machination désastreuse (grâce aux coteries philosophiques qui ont discrédité et déshonoré l'esprit sociétaire). On ne peut plus en faire usage et après l’avoir employé dans mon traité de 1822 je suis obligé d’y renoncer et de la remplacer par le mot « combinaison » (1).

On pourrait donc au premier. abord être tenté de voir avec Eugénie Niboyet dans l’avortement de la tentative saint-simonienne «le plus fâcheux antécédent pour Fourier ». Mais ce ne serait qu’à moitié exact. Le saint-simonisme nuisit au fouriérisme ; cela est incontestable. Mais il le servit sans doute plus encore.

« Trop de questions ont été soulevées, trop de problèmes jetés au milieu de la société française. Trop de jeunes esprits émus, réveillés pour ne pas estimer considérable l'influence du saint-simonisme. » Ces lignes sont de Lerminier, qui n’est pas suspect de partialité en faveur des Saint-Simoniens mais qui est bien forcé de reconnaître ce qui est. Tous les efforts des Saint- Simoniens s'ils n'avaient pas abouti n'avaient pas du moins été absolument perdus ; tout n’avait pas été vain et stérile dans le saint-simonisme. Qu’en restait-il donc ? Les questions qu'il avait formulées, les problèmes qu’il avait posés et les idées qu'il avait agitées. On pouvait penser comme M. de Rémusat que les Saint- Simoniens étaient « stupides », qu'ils n’indiquaient « que des remèdes insensés », mais on était bien obligé d'avouer avec lui qu’ « ils étaient dans la question ». L'école saint-simonienne avait contribué à éclairer la position de la société, et à préciser les questions à résoudre ; elle était arrivée à donner une règle aux recherches de l'esprit humain en les dirigeant vers la solution de ces problèmes (2). Le saint-simonisme

(1) Fourier. Manuscrits.

(2) Jean Reynaud. De la société saint-simonienne, p. 19. « Quelque opinion

pose

avait « fixé l’attention d’un bon nombre sur la nécessité d'une large réforme » (Thomas à Transon, 28 juillet 1832) et provoqué la « curiosité de tous(1)» (Lerminier). Sans doute, il n'avait pas apporté au problème social qu'il avait cru pouvoir résoudre la solution définitive qu'il rêvait qu'il avait promis et que tout le monde attendait. Mais les enseignements et les prédications, les missions, les écrits divers des Saint-Simoniens et surtout le Globe écrit avec un talent auquel ses adversaires eux-mêmes rendaient hommage, avaient déposé le germe des idées saint-simoniennes dans beaucoup d’esprits et provoqué l'intérêt; ils avaient jeté dans la circulation beaucoup d'idées nouvelles. Ils avaient fait accepter l’idée d'association universelle qu’ils avaient indiquée comme la destination de l’humanité. « Bien des cœurs sont préoccupés des sentiments d'association que nous avons répandus »(Le Globe, 20 avril 1822, M. Chevalier); celle de transformation sociale ; ils avaient excité la sympathie pour les classes malheureuses ; ils avaient analysé avec force les vices de l’organisation sociale contemporaine; ils les avaient dépeints avec éloquence ; ils avaient porté les coups les plus rudes aux croyances superstitieuses du libéralisme et de l’économisme sur la critique du laissez faire et du morcelle-

qu’on puisse se former des travaux de l’école, écrivait très justement le Saint- Simonien d’Eichthal à son ami Stuart Mill le 23 novembre 1829, du moins ne peut-on pas lui contester le mérite d’avoir dans les six années écoulées depuis 1823, abordé successivement tous les problèmes philosophiques d’une véritable importance, soit dans les publications de Saint-Simon et de Comte, soit dans le Producteur, soit dans les discussions hebdomadaires et les travaux manuscrits qui en sont résultés. »

(1) « J'ai été à Dieuze... j'y ai passé 15 jours : en revenant j’ai trouvé la mission saint-simonienne.. il y avait dans la salle du spectacle une affluence énorme; elle était ouverte à tout venant et présentait l’aspect le plus plein, le pus étouffant et le plus bizarre possible, car le bonnet graisseux de la cuisinière luisait tout près du chapeau élégant de la dame, les autorités militaires à la grosse épaulette montraient leur tête à côté de celles des soldats et des scieurs de bois... Lechevalier et Hoart étaient seuls sur la scène [lettre de Considé-

rant, samedi 13 sans autre date.]

ment; enfin, plus que toute autre doctrine, ils avaient persuadé le public de l'insuffisance radicale et de l’impuissance absolue de tous les partis politiques, quels qu’ils fussent, à porter remède aux maux qu'ils signalaient ; ils avaient eu le mérite de faire saisir la nécessité d'une réforme sociale comprenant l’organisation du travail et de l’industrie et de concevoir, d'indiquer et de proposer certaines réformes morales religieuses ou mentales qui, malgré les erreurs qu'on à pu et qu'on peut leur reprocher, n'étaient pas toujours dépourvues de mérite ni d'opportunité. Tels étaient en un motles thèmes que les Saint-Simoniens avaient fait connaître dans toute la France et qui grâce à eux étaient entrés entre 1830 et 1832 dans la discussion publique ; ils avaient profondément modifié les termes des disputes politiques, philosophiques, économiques et historiques; la presse, périodique s’en était emparée (1), les discours de la tribune politique s’étaient eux-mêmes empreints des préoccupations que la doctrine avait jetées dans les esprits. Les missions saint-simoniennes avaient au point de vue social provoqué à certains égards une sorte d'éveil, disons plutôt d’excitation intellectuelle ; elles avaient remué les

(1) Cazeaux au Père Enfantin. Bordeaux, 25 mars 1834... « Tous ceux de vos puissants disciples que des nécessités individuelles ou familiales ont détournés de votre voie active, n'ont pas pu se dépouiller entièrement de leurs conyictions, et chacun d’eux selon sa capacité et ses goûts répand dans le monde qui l'entoure la portion de doctrine dont il est imbu, et cette doctrine est d'autant plus appréciée qu’elle n’est plus reçue comme la perfide combinaison d’une Société préchant la communauté des biens et des femmes, mais bien comme le produit d’une conviction personnelle jalouse de détruire toute idée d’immoralité. La Revue encyclopédique de Carnot et Leroux, l'Histoire du peuple en France, par Cavel, le Magasin pittoresque, par Euryale [Cazeaux] et Charton, les Archives littéraires et politiques, par J. Lechevalier, les lettres du journal des débats, par M. Chevalier, les articles financiers d'Emile Pereire dans le National, mille autres publications périodiques à la rédaction desquelles quelques Saint-Simoniens contribuent, et enfin le Phalanstère de Fourrier imprègnent incessamment l’atmosphère d’un grand nombre d’idées progressives qui, sans être complètement orthodoxes ne laissent pas que d’ébranler les intelligences et de les pousser par l’inévitable effet d’une rigoureuse logique vers l’orthodoxie de nos doctrines. »

idées, créé un courant d'opinion, un état d'âme, et préparé les esprits à «un changement nécessaire ». Fourier lui-même le reconnaît, le saint-simonisme avait « façonné le siècle à reconnaître qu’il faut un changement dans l’ordre industriel ». Il avait, ajoute Transon, « posé le problème social et préparé les esprits à sà solution (1) » ; il avait prédisposé toute une partie du public — et la plus cultivée — à accepter la vue générale et la position des questions sociales. C'est de cet état d'esprit — dont le saint-simonisme est le seul auteur — que l’école de Fourier allait profiter.

La parole ardente du saint-simonisme avait mis le feu à des esprits déjà surexcités. Parmi tous ces jeunes hommes qui n'avaient pu se défendre d’une longue préoccupation ou d'émotion secrète aux discours enflammés de la salle Taitbout, qui avaient assisté auxsoirées et aux fêtes de la rue Monsigny, qui avaient chanté les hymnes de F. David à Ménilmontant, quelques-uns sans doute furent découragés par le xetentissant échec de la doctrine en laquelle ils avaient mis toutes leurs espérances, et désemparés, las se réfugièrent dans la religion ou le scepticisme ; mais la plupart de ceux-là qui avaient désiré l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ne se laissèrent pas abattre par cet échec; ni fatigués, ni rebutés de leurs efforts infructueux, ils ne bornèrent pas leurs éfforts à cette première tentative de construction si malheureusement avortée et n’abandonnèrent pas leur rêve de transformation sociale; et même ceux-là qui comme Charton avaient désespéré de la vie en voyant s’écrouler leur rêve gardaient encore au fond de leur cœur leur amour des classes malheureuses (2). Et puis ils avaient

(1) Revue Encyclopédique, t. 54, 1832, en note, p. 291. (2) Plus ma conviction est devenue vague et générale, plus les détails du Saint-Simonisme se sont effacés de ma tête et plus j’ai senti le besoin de me

maintenir dans une tendance d’où s’éloignent peu à peu les écarts de mon ima-

besoin de eroire (1), de se dévouer, ils étaient impatients d’agir (2). Ce furent eux qui suivirent les premières expositions qu'on fit de la doctrine de Fourier; «qu’il est heureux écrivait Gabet à Fourier (13 mars 1832) que votre cours soit suivi principalement par les Saint-Simoniens accoutumés à réfléchir sur les grandes questions d'intérêt social. » Et Thomas écrivait à Transon: «Il est fâcheux que M. Fourier soit si peu connu de ces amis du progrès qui seuls peut-être sont faits pour le comprendre (3). »

Somme toute, la chute de l'utopie saint-simonienne ne découragea pas de l’esprit d’utopie ces jeunes hommes dont les prédications saint-simoniennes avaient enflammé l'esprit; elle ne leur servit aucunement de lecon comme on pourrait le penser. Ils crurent qu'on s’y était mal pris, qu'on s'était trompé sur la solution, et, ne songeant qu’à recommencer, qu'il fallait en trouver une autre, sans tarder. Et comme une solution toute prête s’offrait à eux, qu'on la leur faisait voir susceptible de réalisation presque immédiate, ils passèrent de l’une à l’autre presque sans transition. C’est ainsi que la décadence de l’association industrielle des Saint-Simoniens attira à Fourier nombre de personnes curieuses de solutions immédiates du grand problème social. Ces croyants, qui embrassèrent le fouriérisme avec la même confiance

gination. Pitié pour les misères humaines ; Pitié même pour l’égoïsme et le privilège. C’est un cercle immense. Lettre de Charton, 11 août 1832.

(x) «Et puis j'ai grand besoin de me rattacher, d’avoir confiance en quelque chose ». Bonamy à Jules Lechevalier, 18 juin 1832. |

(2) J'ai pris une part trop active à l’œuvre saint-simonienne pour ne pas embrasser avec empressement toute doctrine d'amélioration sociale. Saint-Simon a mis sur la voie et éveillé l’attention de tout ce qui porte un cœur généreux. Cest déjà une belle tâche : n’en perdons pas le souvenir. Mâcon, 16 juillet 1832. Eugénie Niboyet à Jules Lechevalier.

(3) « J'étais hier chez un ami auquel je communiquai le numéro 8 du Phalanstère ; mais de grâce qu’avais-je à lui répondre lorsqu'il me dit au sujet de l'article du numéro (je cite les expressions): Quoi est-il vrai que M. Fourier courtise la robe noire et qu’il réprouve l’habit bleu, barbeau, les hommes qui peuvent le mieux lui être utiles. » Thomas à Transon (sans date).

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qu’ils avaient embrassé deux ou trois années auparavant et quelquefois moins le saint-simonisme, mais qui l’embrassèrent avec seulement un peu moins d’enthousiasme, — car le fouriérisme n’exerça jamais la prestigieuse influence du saint-simonisme, — avec un état d'esprit assagi si je puis dire, furent suivis par les esprits curieux, les cœurs larges, « prompts à accueillir, à comprendre et à embrasser » ou tout au moins à accepter et à encourager tous les essais de réformation sociale, toutes les transitions possibles du vieux monde dont ils ne voulaient plus au nouveau qui leur était annoncé et quipour cela s'ouvraient à toutes les philosophies, à tous les systèmes où ils croyaient pouvoir découvrir etretenir la moindre parcelle de vérité. Ils n’avaient pas partagé toutes les erreurs du saint-simonisme mais en avaient partagé les nobles aspirations, ou toutau moins s'étaient passionnés avec lui pour la justice etle progrès, s'étaient intéressés à la doctrine et avaient subi plus ou moins son influence. Ceux-ci devaient tout naturellement s'attacher volontiers à tout mouvement d’idées nouveau pourvu qu'il fût généreux, qu'il aspirât à la justice et à la paix sociale. Le saint-simonisme avait en somme préparé un public au fouriérisme.

Mais ce ne sont pas là les seuls profits que Fourier tira du saint-simonisme. Il est très certain que lorsque Lechevalier et Transon, ainsi que plusieurs autres transfuges du saint-simonisme, reconnaissant la supériorité de Fourier, commencèrent de prêcher sa doctrine, la publicité qui était attachée à leur nom de propagateurs du saintsimonisme et leur autorité personnelle servirent beaucoup à Fourier à qui ils apportaient avec leur adhésion non pas seulement leur talent mais leurs noms quiétaient connus du public, la notoriété dont ils jouissaient, l'influence qu'ils avaient sur un certain milieu et aussi leur expérience. Etil est très certain que si ce n’avaitpas été Lechevalier qui eût prêché la doctrine fouriériste, les conversions saint-simoniennes eussent été infini-

ment moins nombreuses ; et Transon peut-être n'aurait jamais été fouriériste. L’un et l’autre firent bénéficier le fouriérisme du prestige de leur nom.

Enfin, il n’est pas douteux que le saint-simonisme servit le fouriérisme en ce qu'il l'avait précédé — et en ce que les fouriéristes qui venaient de passer par le saintsimonisme cherchèrent dans la propagande de la nouvelle doctrine à utiliser les lecons de l'expérience. Ils mirent à profit l'exemple du saint-simonisme, cherchèrent à l’imiter dans ce qu’il avait eu de bon, évitèrent de tomber dans ses erreurs, de commettre les fautes qu'il avait commises et surent se garder des outrances et des témérités qui l'avaient perdu. Les fouriéristes dans leur propagande furent certainement beaucoup plus habiles, plus accommodants, que ne l'avaient été les Saint- Simoniens. Enfantin s’en rendait bien compte, et il l’écrivaità Arlès Dufour, — en 1843 il est vrai — : « Le fouriérisme n’a pas eu envers la propriété et la religion nos prétentions novatrices; après 1830, son langage a été plus aimable que le nôtre pour la noblesse et le clergé. » De même, pour les théories qui pourraient paraître au public choquantes ou immorales, les disciples de Fourier les élaguent, les négligent ou en tous cas se gardent bien d’y insister. Etle fouriérisme qui n’était pas moins immoral que le saint-simonisme — mais qui sut être plus prudent — évita les démêlés avec la justice qui avaient causé au saint-simonisme un si grand préjudice. Il est assez curieux d'observer dans la correspondance fouriériste combien les nouveaux convertis sont obsédés par les souvenirs du Globe. Ils veulent limiter. « Il est fâcheux, écrit Lemoyne à J. Lechevalier, que notre phalanstère ne puisse pas être comme l’a été le Globe un journal riche de littérature et de poésie. » Transon dans une note manuscrite trace ainsi le programme de ce que devra être la Réforme industrielle : « Notre but doit être de donner au journal de la RÉFORME INDUSTRIELLE le même rang dans l’opinion que l’ancien Globe avec toute la supé-

riorité que nous donne une théorie régulière appuyée d’un essai pratique. Nous avons au mois autant de points de contact, autant de moyens d’engrenage avec le public, qu’en avait l’ancien Globe. Nous arrivons à notre temps

comme lui au sien (Note de Transon). » Il n’est pas

niable que ce fut le saint-simonisme qui prépara le terrain aux différentes écoles socialistes et surtout à Fourier.

Victor Considérant lui-même reconnaît d’ailléurs dans une lettre à Fourier que « la mission saint-simonienne a été comme une manœuvre qui a changé la position des esprits ». Etil est bien forcé d’avouer les services positifs que lui rend la propagande saint-simonienne. Dans une autre lettre il écrit: « La mission saint-simonienne est très utile pour nous, elle a remué les idées, piqué la curiosité ; on veut savoir ce que c’est que le Phalanstère, et on repousse le saint-simonisme (Considérant à Fourier, samedi 13, sans autre date). Et Gréa déclare également dans une lettre à Fourier que les Saint-Simoniens ont «bien mérité de l’humanité (1) ». C’est en profitant de l'impulsion donnée par leurs prédications que Considérant, Gabet et quelques autres essaient de commencer à faire connaitre Fourier. C’est si je puis dire à l'ombre du saint-simonisme que débute leur timide propagande. « C’est la mission (saint-simonienne) qui m'a fait naître l’idée de profiter de l'impulsion qu’ils avaient donnée par leurs prêches pour faire connaître votre Nouveau Monde Industriel, et le 22 juillet j'ai inséré dans le journal de la

(1) « Les Saint-Simoniens en venant dans notre ville professer avec un grand talent leur doctrine au milieu d'un concours prodigieux d’auditeurs généralement éclairés ont produit le plus grand bien en soulevant de hautes questions d'intérêt public et en les plaçunt sur un terrain où jusqu'à présent on n'est pas accoutumé à les chercher. Ce n’est pas en effet de la seule manière dont sont organisées les autorités que peut découler la prospérité d’une nation mais de celle dont les ménages peuvent s’y conduire pour opérer leur bien-être, et sous ce rapport ces nouveaux apôtres ont bien mérilé de l’humanilé en nous apprenant que la société doit être constituée sur le travail et sur les œuvres, que chacun doit y être placé suivant son talent et récompensé suivant son travail. »

Côte-d'Or la lettre suivante... », écrit Gréa à Fourier. Tels sont donc les avantages que Fourier a tirés de la propagande de ses prédécesseurs, avantages que la plupart de ses amis ne nient point. Mais Fourier se met fort en colère: il n’admet point qu’on oseécrire que lui, Fourier, doit quelque chose à ses ennemis. « On prétend, écrit-il, qu’ils ont donné à l'opinion une impulsion qui favorise ma découverte et que je leur en dois de la gratitude. Ils ont au contraire donné la direction la plus vicieuse en renforçant les antiques préjugés qui supposent la Providence limitée, incomplète, impuissante, et qui placent, la voie du progrès dans l'attaque des gouvernements, des religions et de la propriété, au lieu de spéculer sur la réforme des industries » (19 juillet 1832).

On pourrait faire observer que ces lignes sont écrites en 1832, c’est-à-dire au plus fort de la bataille, et penser que quelques années après, Fourier revint à une plus saine appréciation du rôle des Saint-Simoniens, et se rendit un compte plus exact de ce qu’il leur devait. C’est du moins ce qu'écrivent ses disciples. Mais c’est une erreur; et en 1834, Fourier se plaint en termes aussi amers de la prédominance et de la. survivance de l'esprit saint-simonien qui subsiste encore à cette date dans certains milieux, et de l’empreinte ineffacable qu’il a laissée sur l'opinion publique: « ici, on ne voit surgir dans toutes les assemblées que l’esprit saint-simonien, la manie d’abolition de la propriété », écrit-il le 4 janvier à Muiron (1). Ceci est exact d’ailleurs ; et nous avons sur ce point des témoignages précis qui

(x) « Malgré cette prédominance du Saint-Simonisme, disait Fourier, les auditeurs reviennent en grand nombre à moi. Je m’en suis convaincu à ma leçon d'hier. Déjà les deux zoïles principaux D... et L... n'ergotent plus contre moi, et, pour les intimider, j'ai hier fait une dénonciation régulière de l’économie politique, et prouvé que sur neuf conditions dont se composait sa tâche, elle n’a satisfait à aucune ». Pellarin, Page d'histoire du Saint-Simonisme et du Fouriérisme.

nous montrent clairement que les effets du saint-simonisme pourtant agonisant n'étaient pas arrêtés, « que le feu qu'il avait allumé dans les esprits et dans les cœurs n'était pas encore éteint ». Son influence pour longtemps encore devait rester active et sensible (1): « On a proposé, écrit Transon (5 avril 1833), une organisation sociale dans laquelle la propriété individuelle aura disparu. Cette dernière opinion survit au saint-simonisme. » — À la même date presque (19 avril 1833), Paget écrit: «. Mais ces hommes dont nous nous empressons de reconnaître les vues progressives sont tous plus ou moins enclins à une erreur grave : à des degrés divers, ils incli:, nent presque tous vers la politique industrielle et financière qu'ontenseignée les Saint-Simoniens comme moyens de transition à un ordre social plus régulier. » Et la Revue encyclopédique, qui n’était ni saint-simonienne, ni fouriériste, le constatait aussi : « Chose étrange, il est encore des hommes qui professent publiquement la doctrine économique saint-simonienne bien qu’ils en aient repoussé les prémisses (2). »

Il est possible, il est même certain que Fourier a eu à souffrir de ces vestiges du saint-simonisme. Plusieurs des opinions que cette doctrine avait propagées dirigeaient vers 1832-1834 la presse périodique à Paris comme en province. Les idées qu’elle avait exposées se sont infiltrées un peu partout. « Plus de 12 journaux de province marchent dans les voies que nous avons ouvertes, écrivait fièrement Enfantin à Thérèse Nugues, sa cousine. La Revue encyclopédique ÿ conduit. Le Temps a trois rédacteurs anciens saint-simoniens, Pereire, Lagarmitte et Guéroult. La Tribune est dirigée par des hommes qui glissent tant qu’ils peuvent des idées économiques aux

(tr) S'il est bien, écrit Fourier, que la thèse des journalistes soit aujourd’hui changée et qu’elle porte sur l’objet essentiel, encore faut-il qu’elle soit bonne. Tel n’est pas le caractère de la thèse saint-simonienne qui perce plus ou moins dans tous les journaux dans ceux de l’opposition surtout. 22 mars 1833.

(2) Revue encyclopédique, mars 1833.

idées saint-simoniennes. » Mais il n’en reste pas moins que Fourier doit beaucoup aux Saint-Simoniens.

Ce sont des Saint-Simoniens qui ont donné à l’école fouriériste, avant 1831, si faible, si fragmentée — presque inexistante, — si terne et si incolore, sa force et sa cohésion et aussi son brillant, et sans aller aussi loin que P. Leroux et dire avec lui que le fouriérisme n’est qu’un appendice, qu’une hérésie du saint-simonisme, —ce qui est un peu exagéré, —il n’est pas téméraire de dire que sans l’ébranlement causé par le saint-simonisme, Fourier avec l’impuissance que nous lui connaissons à exposer sa doctrine, serait resté toute sa vie dans son isolement, petit vieillard aigri entouré de quelques disciples, ne laissant après lui que la réputation d’un utopiste maniaque à moitié fou, d’un penseur bizarre et solitaire, connu seulement de quelques curieux; si la foule eût retenu quelque chose de son système, c’aurait été sans doute ses bizarreries : ses océans de limonade, ses antibaleines et ses anti-hippopotames, ses hommes affublés d’une queue armée d'un œil, ses aurores boréales éternellement lumineuses.

« Fourier devrait reconnaître que sans les Saints-Simoniens on ne s’occuperait pas de lui. Leur mission a été de lui préparer la voie : cette mission est remplie », écrivait Le Moyne à Transon. C’est en effet le saint-simonisme qui a déclanché le mouvement de réforme sociale ; si Fourier a pu créer une école c’est aux Saint-Simoniens qu'il le doit, aux Saint-Simoniens qui avaient changé l’orientation des esprits, qui avaient su créer un mouvement d'opinion, un état d'esprit, qui avaient intéressé les gens à la discussion des problèmes sociaux, qui avaient obligé quiconque les lisait ou les écoutait à réfléchir, à faire son examen de conscience, qui avaient chauffé l'enthousiasme de toute une partie de la jeunesse, qui avaient formé des hommes très sincèrement et très profondément animés de l'esprit de réforme, qui avaient vulgarisé l’idée que l'association est le grand

moyen d'action pour les travailleurs et avaient jeté avec éloquence à tous les coins de l'horizon la semence et le ferment nécessaires pour secouer l’apathie et l’égoïsme des masses qu'ils habituerent à l’idée de rénovation sociale. C’est en un mot de la ruine et de la débâcle du saint-simonisme qu’est née l’école de Fourier.

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