CHAPITRE PREMIER
Deux réformateurs :
Le comte de Saint-Simon et Charles Fourier.
Si le parallèle n’était pas un genre de rhétorique assez démodé — et d’ailleurs un peu superficiel — Claude- Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, et Charles Fourier, les deux précurseurs du socialisme français du xrx° siècle, en fourniraient un beau sujet. On a d’ailleurs souvent déjà esquissé la comparaison ; mais il me semble qu’on a toujours été enclin jusqu'ici à accuser avec excès l’opposition — très réelle d’ailleurs — qu'il y a entre eux, et qu’on ait transformé avec un peu de complaisance et d’exagération en un abime le fossé profond, il est vrai, qui les sépare. Il faut avouer du reste qu'au premier abord il apparaît qu’ils n’ont sinon absolument rien de commun, du moins que peu de rapports entre eux si ce n’est antithétiques et encore pas surtousles points ; etque entre tous les réformateurs contemporains, il en est peu de qui Saint-Simon diffère autant que de Fourier, par sa vie, sa physionomie morale, son caractère et son éducation.
Nous voudrions à notre tour, et après beaucoup d’autres, essayer de retracer le plus nettement possible, et en quelques traits caractéristiques la figure morale de Saint-Simon et celle de Fourier, et résumer leur doctrine sociale, voir s’ils offrent entre eux une ressemblance quelconque, si leurs doctrines ont des points communs et quels ils sont; et si l’on ne peut pas découvrir entre
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eux, un air de famille, une parenté plus ou moins étroite.
D'ailleurs sidésuet qu’ilsoit, le parallèle est une méthode qui n’est peut-être pas mauvaise ni inutile et qui peut apporter des résultats intéressants à condition toutefois que les deux termes de la comparaison soient bien choisis : ils le sont excellemment quand on rapproche Saint- Simon de Fourier, qui d’ailleurs s’en serait montré fort indigné, car il a dit cent fois — et même davantage — qu'il ne voulait point être « confondu avec les sophistes qu'il combattait ».
Ils sont contemporains — ou à peu près (Saint-Simon né en 1760, mort en 1825 ; Fourier né en 1772, mort en 1837). Ils sont tous deux animés de la même passion; ils veulent réorganiser la société — et c’est Le but de toute leur vie. Leur existence à tous deux est remplie d'échecs matériels. Presque inconnus, en tout cas méconnus de leur vivant, ils s’aperçoivent l’un et l’autre, après avoir connu l'indifférence et quelquefois mème les railleries de la foule, qu’il faut plus de temps qu'ils ne l’ont pensé pour que l'intérêt public se porte sur leurs travaux, et ils meurent sans avoir pu assister au succès de leurs idées et à leur apothéose. Leurs destinées pareilles semblent donc devoir les rapprocher l’un de l’autre ; ils restèrent pourtant complètement étrangers l’un à l’autre. Ne nous en étonnons pas trop.
Ces deux révélateurs sont issus de deux mondes bien différents : Saint-Simon, c’est un noble de vieille race ; petit-cousin de l’auteur des Mémoires, il descend des comtes de Vermandois. Toute sa vie, bien qu’il ait abandonné son titre sous la Révolution, il conserve son orgueil de race, etsa morgue hautaine de grand seigneur (x); qu’il soit riche et opulent, ou bien ruiné et dans le plus grand dénuement, il vit, il pense, et écrit toujours en
(x) Ce qu'il ya de plus grand de fait, de plus grand de dit a été fait, a été dit par des gentilshommes : Copernic, Galilée, Bacon, Descartes, Newton et Leibnitz étaient gentilshommes (/ntroduct. aux trav. scientifiques du xve siècle),
ire grand seigneur (1), malgré le débraillé de son existence, il est et restera toujours un aristocrate — d’ailleurs souvent déclassé.
Fourier, lui, est issu d’une famille de commerçants. Il est bourgeois dans l'âme, et obligé pour vivre de se faire tour à tour fonctionnaire, caissier, teneur de livres, rédacteur de correspondance et commis voyageur, il gardera toujours son caractère, sa physionomie, ses manières et ses habitudes de petit bourgeois.
On ne peut concevoir deux existences plus différentes : celle de Saint-Simon aventureuse, incohérente, heurtée et romanesque, — celle de Fourier calme, réglée, mono tome et méthodique. Saint-Simon a mis intégralement en pratique le programme de vie qu'il s'était tracé: « 1° mener dans Îa vigueur de l’âge la vie la plus originale et la plus active ; 2° prendre connaissance de toutes les théories scientifiques, particulièrement des théories anatomiques et physiologiques ; 3° parcourir toutes les classes de la société et se placer personnellement dans le plus grand nombre de positions sociales différentes et même créer pour les autres et pour soi des relations qui n’aient point existé ; 4° employer sa vieillesse à résumer ses observations sur les effets qui ont résulté de ces expériences tant pour les autres que pour soi, et lier ces observations de manière que cela forme une théorie philosophique neuve. » — « On conçoit aisément, écrivait-il dans son autobiographie, qu’il a dù m’arriver beaucoup de choses extraordinaires. » Et en effet, sa vie qui fut un «cours d'expériences psychologiques »n’estqu'une «série de chutes » (2). Ce réformateur aristocrate, en qui se con-
(x) Michelet voyait en lui « le dernier des gentilshommes et le premier des socialistes ». La phrase est d’ailleurs plus brillante qu’exacte.
(2) Cependant elle n’est pas « manquée », car « loin de descendre il a tou- Jours monté »..... « il a eu sur le champ des découvertes l’action de la marée montante ; il a descendu souvent, mais la force ascensive l’a toujours emporté sur la force opposée »...…. « âgé de 50 ans, écrit-il, je suis à cette époque où on prend sa retraite et j’entre dans la carrière... ma position morale est en-