‹ De J.J. RousseauChapitre 11 sur 36 · SECTION V · texte numérisé non relu

SECTION V

Jl LUS on Ht Rousseau , et moins on conçoit tiftte alliance d'idées dissemblables dans la môme tcte. Et par une autre singularité , non moins remarquable , c'est que dans les genres d'écrire où il n'est pas sublime , il reste au-dessous du dernier degré de la médiocrité. Cet écrivain si chaud, si poétique, quand il développe ses pensées et ses sentimens en prose , n'est plus qu'un mauvais écolier dès qu'il veul les enchaîner dans des rimes.

Si , après avoir jette les yeux sur récrîvain, nous les fixons sur l'homme , son caractère original et bizarre vous offre un autre prohV \e . Celui qui , se sentant né pour la gloire, avoit eu le courage ou la sagesse d'arrêter l'explosion de son génie jusqu'à sa quarantième année ^ dans un siècle où des esprits ^w:oxe adolescens se hâtent de produire d«s

Efuîts sans substance et sans conlèur,ne cTevoïC point ressembler aux autres hommes. C'est lorsque le monde littéraire ne soupçonnoit pas même son existence , qu'il montre toutà-coup l'ongle du lion dans son premier discours couronné. A cette époque brilkinte^ il monte sur le trône de l'éloquence ^%t en moins de dix ans il n'a plus d'égal dans L'art d'écrire.

Cette rapide invasion du génie étoit faîte pour atterrer jusqu'à ses admirateurs , parce que , dans l'admîratibn des hommes il naît toujours , même à notre insu , un germed^envie que nous ne nous avouons jamais. Delà cette foule d'écrits éphémères sur ses ouvrages , ces portraits- aventurés de sa personne , ce bruit tumultueux qui précédoit sa réputation , et qiii ressembloit aux injurieuses acclamations de la populace romaine lorsqu'elle accompagnoit le triomphateur montant au capitole.

Arrêtons-nous pour remarquer , cornmer un trait qui n'appartient qu'à lui , que c'est au milieu de l'éclat éblouissant qui l'entouroit qu'il regrettoît avec tant de bonne foî les jDurs paisibles de sa douce obscurité, parce que la gloire-; à laquelle on saçrijfi<|^

tout , n'ëtoît pas l'espèce de bonheur qu'il falloit à son ame.

Observons que chaque ouvrage d« Rousseau faîsoit naître une foule d'écrits bizarrement diversifiés , comme on voit , à chaque renouvellement de la nature ^ des essaims d'injjjites éclore , et s'attacher aux fruits qui parent nos jardins. Parmi ces nombreux écrits qui n'ont eu qu'une existence éphémère , souvent l'on remarque , avec une surprise qui n'est pas sans plaisir , que l'adversaire de Rousseau finit , même sans s'en appercevoir , par être de son avis ; et dès-lors cet avis est marqué du sceau de la vérité» C'est dans ces divers écrits, où étoient déposées les idées reçues depuis si long-temps, qu'on remarque l'étonnement où étoit le public de les voir renverser d'une manière si brusque et si victorieuse ; c'est là que Rousseau s'élance comme un phénomène dont la subite apparition remue tous les esprits , ^t fixe l'époque d'une révolution dans l'empire des lettres et de, la philosophie. Le destin de l'auteur , enfin , étoit d'enflammer ceux-mêmes qui ne pensoient pas , ou qui feignoient de ne pas penser comme lui. U tourmentoit la pensée d'autrui , eu expor

sant la sienne ; îl électrisoit toutes les têtes ; les opinions se divisoient ; on crioit au pa* radoxe ; mais l'attrait piquant qu'il avoit su lui donner forçoit à examiner l'erreur prétendue , et c'est en lui répondant qu'on dé- «espéroit de pouvoir lui répondre , en voyant de plus près son accablante supériorité.

Nous pourrions rappcllcr ici les sarcasmes^ des critiques , parce qu'on aime quelqucfgis à se rappeller le bon mot d'un soldat contre son général , qui en sourit le premier y mais dont cependant Rousseau ne sourioitpas (i).

( I ) SI un musicien doit avoir une tête sonnante , tout écrivain devroit avoir une tête pensante ; mais rien ne doit plus étonner que cette foule d'hommes qui ont pris étcJurdiment la plume contre J. J. avant d'avoir appris à le lire , et qui se sont faits auteurs sans raisonnement et sans principes ; il ^ufât, de nos jours, \ la médiocrité arrogante ou paresseuse de ne point entendre un écrivain pour s'arroger le droit de le juger.

Qu'il me soit permis ici de dire qu'on n'a point su » dans différens journaux , ni lire , ni apprécier un de mes derniers ouvrages intitulé : Notions claires sur le gouver» nement^ i vol. 1787. Il n'en est point où je me flatte d'avoir répandu plus d'idées saines et d'apperçus aou' , veaux, propres à bien envisager les noms abstraits qu*oa emploie sans mesure pour désigner le gouvernement^

( ^32 ) L'immobilité silencieuse du géant de Té-

Ce livre a précédé la révolution , et étoit fait pour y préparer les esprits. L'expérience a pleinement confirmé mes principes , que le gouvernement étoit susceptible de toutes les. .modifications possibles, et que la ruche hu-. maine pouvoit recevoir difFérentes configurations même étranges , ce qui n'empêcholt aucunement le travail intérieur ; car il n'y a au fond que des gouvernans et des ffQuvernés.

Mais quand on a commencé à apprendre la musique et la danse sur de mauvais principes, on est moins avancé que si Ton ne savoit rien du tout. Il en est de même ea morale politique ; le simple bon sens découvre mieux et va plus*loin que ne le fait la prétendue sagacité qui embrouille les idées les plus claires, et dénature des faits qui se sont passés sous nos yeux.

Le charlatanisme s'empare d'un journal ; alors il créç» il invente des mots efFrayans pour tromper les esprits crédules , il ose blâmer le cri de la Ubené qui a réveillé ,. sur un sol innnense , les cœurs de vingt-cinq millions . d'hommes; il ose appeller la révolution régénératrice de la France et de ses forces morales et militaires , il ose appeller cette insurrection légitime , révolte , sédition^ de même que les mauvais prêtres ont fait les plus grands maux à l'humanité , au nom de Dieu ; les mauvais écrivains et les hommes lâches voudroient tout immoler, au aodNlu roi*y ils prodiguent à tort et à travers le reproche dVnarchie ou il n'y a point d'anarchie. Une secousse

( îi33 ) iaquence, au centre de l'arene'où ses enite-

utile a agité Tarbre , mais ses fruits ne sont pas tombés» On n'est point revenu au jour de la création, parce qu'on a effacé les armoiries ; jamais la vigilance n'a été plus grande ; elle régne sur nos frontières et sur nos côtes , et dans l'intérieur de l'empire ; tant que vous verrez les loix de police vivantes , regardez comme propos déclamatoires tout ce qu'on dira sur le changement des loix politiques; il faut bien qu'elles changent devant l'opinioa régnante ; les hommes recomposent le gouvernement tutélaire avec encore plus de promptitude qu'ils h'ea ont abattu un mauvaU«

Mdis à entendre les ennemis de la révolution actuelle, c'est une désorganisation entière du corps social ; cepenr dant vingt -cinq millions d'hommes se sont maintenus dans l'ordre ; et ce qui fait la base et le fondement des sociétés» c'est que les magistrats véritablement nécessaires n'ont point interrompu leurs fonctions; c'est que l'homme fait le gouvernement chaque jour; c'est l'abeille qui fait le gâteau de miel , ce n'est point le gâteau qui fait Tabeille. Eh ! la plus grande erreur possible , c'est d'imaginer que le gouvernement tracé sur le papier est celui qui meut ou balance la société ; il n'y a point d'anarchie chez un peuple éclairé; les sens divers et les faux jours que présente le mot gouvernement sont la ressource des ennenùs du bieu public ; mais c'est calomnier la France et les François que de les peindre livrés à l'anarchie ; tous ces lâches écri vains font sonner haut ]Lçs émodons populaires. Dans

mis rassâîUoîent , porte le caractère d une

le moment où un peuple brîse ses fers do'it-il , peut-il obéir à une timide sagesse ? Oubliera-t-on que sansPèlan de la liberté , si opposé aux conseils de la prudence , l'assemblée nationale étoit anéantie , Paris foudroyé , et que le délire atroce de la vengeance auroit parcouru la France et y auroit répandu des torrens de sang ! Enfin , sans la vivacité populaire, le roi ne se détachoit-il pas de son peuple , de sa capitale , des représentans de la nation^ pour s'abandonner à des courtisans , à des assassins de la patrie , et pour perdre peut-être en un seul jour tous ses droits ainsi que sa gloire. ?

Vils écrivains ! les événemens n'ont ils pas parlé en faveur de ce peuple que votre plume a noirci ! Le sang qu'il a versé étoit coupable ; et comparez-le à celui qu'il a épargné; et les victimes rares qu'il a frappées, que sontelles auprès des guerres, des combats, des proscriptions que les rois et les ministres se permettent et dont ils font un jeu ? Vils écrivains ! vous viendrez troubler les hautes destinées de la France ! sans le peuple la révolution ne seroit pas faite; laissons-le s'enivrer de liberté, ce nectar est à lui; le peuple ne veut plus être méprisé ; que veut-il r égalité de droits ; que veulent les grands ? tout , richesses , privilc^ges , et mépriser tout ce qui les environne ; la volonté générale a commandé , un seul intérêt parle; voyez avec quelle énergie ces commotions se sont propagées dans toute la France ! La volonté du souvecain est le souverain lui-même, dit Montesquieu ; cstr il un autre souverain que la volonté générale l

fierté majestueuse , et d'une ame maîtresse d'elle-même; tandis que le poëte illustre dont le nom luttoit avec le sien s'offensoit comme un enfant de la plus légère égratignure , et se rabaissoit en écrasant avec colère des insectes.

Rousseau savoit garder une conteinance pliilosophique : mais nous prouverions facilement qu'il avoit lu presque tous le» écrits (i) publiés contre lui^ et qu'il en avoit profité avec la candeur d'un homme bien: au-dessus de ses fautes. Car , dans les ouvrages subséquens il répondoit avec franchise , quoique avec noblesse , aux objections dont il avoit senti la force ; tant il avoit su les apprécier !

C'est en indiquant la marche de son esprit dans ses différentes productions , c'est en étudiant son aane dans les époque» diverses de sa vie , que nous pourrons nous vanter

(i) //y tf flus de livres sur Us livres (dît Montaigne) que sur les dutres sujets. Nous ne faisons que nous entregloser; iout fourmille de commentaires, Qu'auroit dit Montaigne s^il avoit vu toutes les innombrables feuilles qui ont paru sur les œuvres de Jean-Jacques , et près de deux ceat» ^volumes pour réfuter seulement VEmiU, l

( 236 ) peutê-tre cPaTOÎr découvert le secret de sa composition aussi neuve qu'enchanteresse (i). Ayant eu l'avantage de demeurer plu-» sieurs années dans son pays natal et de prédilection , nous y avons découvert les vestiges de ses premiers pas. Nous avons reconnu souvent"sa touche^ et vu quelquefois son nom dans un journal presqu'inconnu en France; C'est dans ce dépôt obscur et volumineux que Rousseau a jette ses premières productions. Il faut un œil attentif pour les y distinguer ; mais on les reeonnoît enfin ^ sur-tout à un ton religieux , où ne perce pas moins l^aversion la plus décidée pour les disputes tliéologiques.

Nous étonnerions beaucoup de personnes , en mettant sous leurs yeux les premiers essais de la plume d'tm homme qui attondoit sous le voile que le phblic lui criât: Ecris ^ tu es

(i) Ce secret est en partie dévoilé dans l'anecdote sui-. vante. — Deux jésuites se présentèrent chez liri , et le prièrent de leur enseigner Tart qu'il employoit pour écrire avec tant d'éloquence; Rousseau leur répondit.^M. JTcn ai un en effet ; je suis fâché qu'il ne soït point à Tu» sage de votre société : c^st de ne jamais dirs fue- et jcir !# fense^

né pour écrire. Il attendît long-temps sans sa décourager. Pendant vingt années il aiguisa ses armes sans se rebuter de leur peu d'éclat» Il sembloit pressentir qu'il forceroit un jour tous les obstacles. Le sentiment inné de ses forces le soutenoît, etilsupportoit de bonne grâce l'obscurité, comme s'il eût entrevu les rayons de la gloire qui ne devoit le couronner que dans son automne. Jamais homme n'a mieux connu le rare secret d'attendre sa renommée sans la violenter par des moyena prématurés etinsuffisans.

Rousseau n^est pas moins singulier par son caractère (i) que par ses ouvrages ; ce caractère mixte , et jusqu'alors inconnu , écliappe au pinceau le plus exercé et le plus fin : c'est l'assemblage étrange de toutes les passions portées à l'extrême., quoique ba-

(i) Dans sa jeunesse « lorsque sa tète n'étoît pas encore mûre et n'ayant aucune notion de chymie, il croyoit entrevoir la possibilité de s'élever dans les airs , par des moyens purement méchaniques ; mais il devoit s'élever d'un autre vol dans la région des idées. Nous sommes possesseurs d'un manuscrit de lui , qui a pour titre : It Nouveau Dédale , et qui paroitra dans l'édition que noui avons entreprise.

(238 ) lancées les unes par les autres ; c'est tout à la fois Torgueil et la simplicité ; l'amour du bruit et de la retraite ; Tambition et le dédain de la renommée ; il aimoit beaucoup les Jouissances , et il voulut être pauvre ; l'enthousiasme de la liberté le passionnoit , et il finît par demander comme une grâce la permission de passer ses derniers jours dans une prison. Idolâtre des femmes , il en fut I9 censeur le plus amer ; il puisoit beaucoup d'idées dans la conversation , et il fiiyoit le commerce des hommes ; indulgent pour les foiblesses humaines , et chérissant l'humaïiité d'un amour tendre et actif, il étoit ombrageux et méfiant pour chaque individu ; il ëtoit obligeant^ généreux même , et le bien qu'on lui faisoit devenoit à ses yeux un outrage (1). Quoique le meilleur des hommes.

(1) M. le chevalier de C qui Tadmiroit et le ché-

rissoit y se donna beaucoup de mouvemens , à son insu , pour sa pension du roi d'Angleterre. Rousseau pénétra

son secret , et un matin M. le chevalier de C reçut un

billet de ce style : a Jeune homme , vous êtes bien hardi )> de vouloir me faire du bien sans mon consentement. >« — La vue , l'idée d'un présent^ le mot même, le mettoient en colère.

il ëtoît offensé de ramitié ou de l'affeotion qu'on lui témoîgnoit ; enfin , vertueux , il ayoit peine à croire à la vertu. Il étoit devenu plus que misanthrope , car il àvoît le malheur de soupçonner des intentions malfaisantes dans le cœur de ceux qui l'approchoient ; et plus il étoit irréprochable , plus son effervescente imagination se créoit de fantômes qui le tourmentoient.

Il fut sans doute trompé , trahi , calomnié plus d une fois, d'autant plus facilement que Jean-Jacques n'étoit pas un être intelligible, et à la portée de tout le monde (i). Mais peut-être ne peut-on expliquer Rousseau tout entier qu'en le supposant attaqué , surtout dans les dernières années de sa vie, d'une maladie de cerveau qui lui représentoit tous les objets comme créés et disposés

(i) Il regardoit M. de Choiseuil , ministre, comme son ennemi le plus implacable ; il le jugeoit du moins alors comme on le juge aujourd'hui , n'ayant eu qu'une sphère d'idées très-étroite, excessivement présomptueux , ayant sacrifié la France à sa vanité personnelle , et le plus ^rand ennemi de la liberté publique. Ses mémoires annoncent en effet une tête mesquine ; ce Choiseuil fut le protecteur de Palissot et le persécuteur de Jean- Jacques*

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