SECTION IL
û I auroit attendu, de Tauteur de ce roman le Contrat Social? H dressa dans ce court ouvrage le temple le plus superbe de l'architecture sociale : les bases en sont grandes, et fixeront l'œil de la postérité. En voici quelques idées fondamentales.
C'est à la nation elle-même qu'appartient le droit de se constituer ; jamais une nation ne se dépouille du droit de vouloir ; la nation est la loi perpétuelle et vivante ; les sacrifices qu'elle ordonne, de quelque nom qu'on les appelle ailleurs , deviennent " chez elle des qualités^ dés loix positives ; et le droit naturel, sans être étouffé, se tait devant elle. Une nation n'est donc jamais
liée par ses institutions primitives ; caf éîî<J . se défendroit à elle-même toute améliora-^ tion, toute perfection , ce qui seroit absurde à supposer* ; mais ce qui fait le gouremement , c'est une correspondance étroite avec toutes les parties qui le composent : cette^ correspondance ne sauroit exister sans le pre^ inier principe d'une volonté générale , et pour qu'elle soit générale il faut qu'elle soit une , car c'est- là la fin pour laquelle le gouvernement est «tabli. De-là le pouvoir constituant.
Une nation ne saui^oit s'enchaîner paf ufe » contrat ridicule au despotisme d'un seul ; ce contrat est nul dans l'instant , à plus forte raison pour la génération suivante ; sans cela un peuple foîble ou extravagant enchaînetoit sa postérité , couronneroit la tyrannie , et les hommes ne seroient plus que de yila troupeaux.
On ïie doit donc concevoir les nation»
qu'avec leur grande existence , c'est-à-dire , sortant chaque jour de l'état de nature çt se composant d^unue manière légitime par cette puissance morale , qui forme l'assp* ciîçLtion en réunissant le$ volontés indivî* duelles»
(47) ^ Voilà pourquoi toute nation conserve soit
indépendance , parce qu'elle appartient .^
Tensemble.
Rousseau établit ensuite la distinction des
pouvoirs ; et comment imaginer que les
hommes. eussent réuni tout à-la-fois la loi
çt le glaive entre les mains d'un seul homme?
tous n'ont-ils pas dû sentir qu'en fondant le
pouvoir exécutif dans la puissance législa^
tive ils s'oËfroient pieds et poings liés à
tous les caprices et à toutes les passions d'un
maître ? Dan^l'origine ou dans la régénéra^
tion des choses politiques , l'homme est égal
à l'homme ; l'homme doit estimer son sem^
blable autant que lui - même , et il fait une
injustice s'il l'estime autrement. L'homnie
auroit perdu tous ses droits sacs les éçrir
^, vains ; mais ceux-ci onf déployé le ooatr^ 60cial y et tout-à-coup les notions de justiq^
' se sont manifestées , les lumières de.lg. açaxsjr Taie publique ont brillé , le modèle du beau et du bon est aujourd'hui sous nos regards j élevons-notis au niveau de nos lumières {1)4
( I ) Rien de plus dangereux qu'une demi-libefté^^ Il vaut mieux perdre Tidée qu'on en a ; dans un souve^ raîn quelconque » e^est un crime (Tétat que Stn fpuvçU comniçttre.
Rousseau est de tous les publicistes celui tjuî a déterminé le plus rigoureusement la séparation des pouvoirs ; il a prouvé que l'individu choisi pour régner renonce nécessairement à sa part de propriété , comme membre de l'état» Il s'ôte , par l'acceptation du trône , tout droit de participer à la loi » parce que son vœu pour la loi seroit qu'elle fût plus favorable à sa personne et aux siens qu'à celle de tout autre , et que son influence ■sua: la loi pourroit en contrarier l'égalité et l'équité ; ainsi , tout monarque est , par l'essence même de la royauté , hors de tout pouvoir législatif* Rousseau auroit donc trouvé une inconséquence rare dans ces sanctions , dans ce veto si cher' aux pondérateurs , mais qui ne fait qu'embarrasser la machine politique, d'autant plus parfaite qu'elle se rapprochera d'une plus grande sim* plicité. •
Mais voici la majesté d'un roi ; fait pour f l'exécution , recevant les mandats de plusieurs millions d'hommes, lié à tant d'êtres qui l'ont mis à leur tête , jouissant de leur respect et de leurs hommages, en acceptant le trône il a dû renoncer à toute ambi-i> ^ tion d'autorité personnelle , à tout pouvoir
lucratif
lucratif pour sa personne ; il est salarié ma-ï gnificjuement ; c'est le preinier des salariés ; il lest sur-tout par la coryfiance, et il n'est grand, il ne peut être grand que par la considération dont jouit le peuple , que mérite le peuple tant par sa puissance que par son bonheur.
A ce haut degré d'élévation , et présidant une nation ou riche, au forte , ou seulement éclairée, enseveliroit-il sesitalens personnels? Il n a pu ni dû enchaîner ses facultés intellectuelles; au contraire, en déterminant son pouvoir, son pouvoir auguste, on lui a indiqué le principe de sa grandeur; que ne peut-il pas faire à la tête d une* nation telle que la France? L'exécution exacte des loix constitutives fera sa gloire. Le prince fidèle à «oïl peuple est le bon roi; exécution active, fermeté, courage, amour de son pays, voilà de-quoi l'immortaliser. Ilpeut,d'aprèsle prononcé même des loix, examiner ce qu'elles ont ou de nuisible , où de difficile , ou d'avantageux à son peuple ; il peut améliorer la législation ou la corrigea ; faire jaillir de: nouvelles lumières , et tirer de grands partis de l'expérience que lui donne le pouvoir exécutif; faire enfin quelquefois la leçon au
corps législatif^ aller plus loin que lui pour le plus ample bonheur de la nation , et yoilà le roi, le roi-citoyen ! titre devant lequel tous les autres pâlissent etdisparoissent;onadonné à ce monarque tous les moyens de grandeur^ ^celui de s'élever au-dessus de la législation dans certaines circonstances , d'en descendre ensuite avec respect vers la loi , et d'en recevoir la sublime liberté de faire tout le bien dont son génie voudra l'honorer.
Est-il sous la voûte du ciel un plus no^ ble emploi pour un être intelligent ? aimeroit-il mieux être un sultan asiatique , esclave des plus vils esclaves , prêtant son nom à leurs cruautés , et dormant du sommeil de la mollesse , pour se dérober aux remords du crime. Eh! qu'il fasse donc rétrograder les lumières de l'Europe et celles de la France ; qu'il anéantisse les œuvres de Rousseau Qt de ses pareils ; qu'il ramené l'igno* rance , la superstition , la barbarie ; qu'il s'oppose à ce beau et grand niQUvemént né de la nature des choses et de l'esprit humain , qui a ordonné la régénération des loix, et avec elles de la dignité de l'homme ; que ce monarque personnel fasse reculer les siècles en arrière et étouffe Le cri des gêné-
rations précédentes et actuelles qni , soît du fond de leur tombeau, soit du fond de leur berceau , ont apperçu Tordre , Tordre inévitable à là place du despotisme insensé ; qu'il détruise pour le présent et pour Tave* nir toute législature, c'est-à-dire, im œil perpétuellement ouvert sur les changemens et les accidens des choses ; car les loix ne sont que des remèdes perpétuellement applicables aux maux ; quand elles sont refaites ' ce n'est que pour maintenir la conservation ^ la paix et Tunité de Tempire auquel elles pré* sident, et roilà pourquoi elles sont produites de la volonté générale. Si Je roi couronné n'a pas cette force impie , ou cette mauvaise volonté, qu'il fasse noblement le métier de roi, non pour lui , mais pour les hommes qui Tont honoré du titre de souverain (i).
Le moindre citoyen étant relevé du mé* pris où le retenoit dégradé l'insolence de nos vieilles institutions , pouvant être ap-
( i) Rome conserva sa liberté sous ses rois , sous ses consuls et sous les Césars ; ce fut toujours une vraie république , dont la majesté et l'autorité suprême résidoit toujours dans le peuple et dans le sénat qui gouvernoit l'univers.
pelle au choix des reprësentans de la souveraineté ; le roi ^ en suivant les nouveaux rudimens, vrais, incontestables et d'une. simplicité à convaincre toute tcte humaine ^ honorera sa nation, et en sera honoré^etplus qu'i! ne Tëtoit par le concert de ses flatteurs, et par une folle puissance qu'il tournoit contre son peuple et contre lui- même.
Après avoir pose les véritables ^t seules bases du pouvoir exécutif , Kousseau avoît apperçu une grande erreur dans toutes nos législations modernes ; l'erreur presque générale a été de constituer l'homme au lieu des choses. Housseau montre par^tout l'homme dans une entière dépendance ; car il se forme sur ce qui l'environne, et il prend soii caractère de l'éducation. Si l'on ne cesse d'obéir à de vieilles loix , à d^ancîens établissemens ; si l'on prend un aveugle respect en faveur do loix usées , pour le comble de la sagesse et de la prudence , l'homme modifié par , toutes les erreurs successives des législateurs superstitieux perdra toute la franchise à laquelle a droit la nature de l'être social. Rousseau rejette donc la timide puérilité qui se lamente ou se désole de toute innovation ; il ne voyoit dan$ le respçct pour les usages
qu'une servitude éternelle de l'esprit humain,, et le plus, grand témoignage de lafoiblesse dont elle le détériore (i).
Si en général le code dçs loix est lé plus souvent rliistoîre des fautes commises par les- «âges, la première faute seroit de vouloir enchaîner immuablement l'homme à l'ouvrage de l'homme , de vouloir gouverner l'avenir comme le présent ; et ne seroit-ce pas en d'autres termes vouloir dominer à jamais la grande, destinée de l'homme, c'est-à-dire >^ s'opposer à ce qu'il soit enfin d'accord avec la nature ; car lorsque dans le nionde phy* sique et moral tout se meut pour un but à nous inconnu, et q^ue tout dans l'univers,, de son centre a sa circonférence , subit un changement successif, le génie des nations change lui-même, et la législation la plus haute , la plus prévoyante , ne peut trouver aucune donnée nulle part ailleurs que dans
(i) Il étoit persuadé que tout peuple qui se sent et qut pense à Tamour de la liberté , s^éveilie tôt ou tard ; ainsiV disoit-il , quoique le François paroisse, asservi , soa ré* veil n'est pas éloigné. Il n'est point de pacte ( mêm^ en le supposant ) qui puisse tenir contre les droite inac^ K^dables de la. nature ou même dé la nation,. .
le génie actuel du peuple pour le consdtuer actuellement ; la variation de chaque siècle, accidentelle et nécessaire, forme l'esprit de chaque siècle ; car l'homme de tous les pays n'est plus, au conunencement d'une année , le 'même homme ni le même individu à la fin de la même année. Que signifie donc , s'écrie Rousseau , cet emprunt perpétuel des codes soit antiques , soit étrangers ; que veulent dire ces imitations qui jamais, ne s'accordent pour la félicité des peuples , qui contrarient leurs nouveaux principes ? Le monument des loix n'a point de base quand il n'est point conforme à l'opinion ou à la marche des idées.
Et voilà pourquoi l'assemblée nationale ayant pris pour point d'appui la philosophie des écrivains du siècle , a donné enfin une PATEiE au François qui n'avoit qu'un jï^j'^; et d'esclave , l'a rendu libre. Nous renais-^ çons tous d'une existence qui ne nous laisse plus rien d'étranger les u^s aux autres , et nous nous saluons en enfans de la famille. Que la gloire de tous soit la gloire ds chacun ( i ) !
(i) Relisons ce passage que Ton ne sauroit trop citer dans les circonstances actuelles.
L^état que ron nomme démocratique est la seule constitution Z^^zVi/^î^ ,' puisque ce
' Ci II est certain que si l'on pçut contraindre ma volonté,' >3 je ne suis plus libre ; jet que )e ne suis^ plus maître » de mon bien » si quelqu'autre peut y toucher. Cette 33 difficulté a été levée par la plus sublime de toutes 35 les institutions humaines , ou plutôt par une inspira<* 33 tion céleste , qui apprit à Thomme à imiter ici bas les 33 décrets de la divinité. Par quel art inconcevable a-t-on 93 pu trouver le moyen d'associer les hommes pour les î> rendre libres , d'employer au service de l'état les biens, 91 les bras et la vie même de tous ses membres , sans les 33 contraindre et sans les consulter ? d'enchaîner leur vo- 3> lonté de leur propre aveu ? de faire valoir leur con- 33 sentement contre leur refus, et de les forcer à se punir 31 eux-mêmes , quand ils ne font pas ce qu'ils n'ont pas 33 voulu ? Comment se peut-il faire qu'ils obéissent et If que personne ne commande ; qu'ils servent et qu'ils 91 n'aient point de maîtres ; d'autant plus libres , en effet, 33 que , sous une apparente sujétion , nul ne perd de sa 93 liberté que ce qui peut ftuire à celle d*un autre?..... 33 Ces prodiges sont l'ouvrage de /<« /oi.*c*est à la loi 33 seule que les hommes doivent U justice et la liberté ; 93 c'est cet organe salutaire de la volonté de tous qui 9) rétablit dans le droit l'égalité naturelle entre les hom* 33 mes ; c'est cette voix céleste qui dicte à chaque citoyen n les préceptes de la raison publique , et lui apprend à 33 agir selon les maximes de son propre jugement , et à 93 n'être pas en contradiction av«c lui-même , etc. >»
que Ton appelle monarchie n'est au fond qu'un despotisme modéré, et que ce que Ton appelle aristocratie n'est évidemment qu'un despotisme de plusieurs ; ainsi , le gouvernement , de quelque nom qu'on l'appelle , n'est et ne peut être o^ exécuteur de la loi ; l'essence de la liberté civile consiste en ce que le dépositaire de la puissance executive ne puisse commander à aucun citoyen qu'en vertu de la loi ; d'un autre côté , l'essence de la liberté politique consiste en ce que toute résolution sur un objet général ne paisse être pllse qnc par le corps social assemblé ; ces deux espèces de liberté sont invinciblement liées ensemble; sans des principes fondamentaux et un système de législation qui règlent la constitution de rétat , il ne peut exister de liberté. Les noms dont on a baptisé les divers gouvernemens sont absolument vagues ; tout se réduit d'un côté à faire la loi ^ de l'autre à commettre l'exécution de cette même loi . à un seul ou à plusieurs ; rien n'empêche même que l'exécution de cette loi ne soit confiée au corps des citoyens qui forme le souverain ; ainsi , quand un peuple n'est pas heureux par la bonté de la constitution ^
(57) îl peut encore le devenir par la vertu des
représentans. Tout cela anéantît les dénominations fantasques qui n'ont fait qu'égarer les esprits sur le gouvernement ; il n'y a ^au fond que la volonté d'un seul^ ou la volonté de tous y ainsi , je cpnçois le despotisme ^ mais après lui je ne conçois que \dL démocratie ; or, V anarchie, qui est la corruption de la démocratie , est un mal infiniment moindre que le despotisme. C'est de Vanarchie , c'est du sein de la plus horrible confusion qu'on voit sortir l'ordre le plus admirable et la législation la plus sublime ; mais du despotisme il ne sort que le crime et la mort, la mort et le crime.
C'est donc une très-grande erreur en politique d'imaginer que la fréquence des assemblées de la nation peut nuire au bien public; rien n'attache autant le citoyen à sa patrie que l'habitude de s'occuper ded intérêts publics ; rien n'élevé autant les âmes que cet esprit de dignité que l'on puise à l'aspect du corps législatif, à la souveraineté duquel chaque membre se sent participer ; rien enfin ne resserre autant les lien» qui doivent unir les citoyens entr'eux, comme de se trouver souvent rassemblés pour di&-
(58) enter leurs intérêts communs. Le peuple doit avoir toujours Toeil ouvert sur les intérêts généraux , et veiller au maintien de la législation , dont il est le gardien suprême*
Ainsi , l'égalité légitime parmi les membres d'une même cité est de l'essence de tout corps politique ; les distinctions de la noblesse ne pouvoient qu^établir une disproportion entre les citoyens', faire pencher la balance de la législation , et rompre par conséquent l'unité du corps social.
On pourroit reprocher à Rousseau de n'avoir pas su reconnoître d'une manière claire et positive le pouvoir constituant comme un pouvoir primitif et nécessaire : \à pouvoir constituant est un ; les autres pouvoirs sont produits par lui ; il égale , il surpasse toutes les autres volontés ; car dès qu'on suppose les volontés, il doit y avoir une volonté primitive , au de-là de laquelle on ne puisse remonter. Toutes les autres volon* tés 3ont déduites de celle-là ; il faut nier le pouvoir constituant^ ou l'admettre dans toute sa plénitude et sans aucune réserve. Et ovt sera-t-il ce pouvoir y s'il ne rési(Je pas essentiellement dans les représentans de la nation P Pônc , la première législature d'un peuple
solemnellement convoqué est nëcessaîrement le pouvoir constituant produit par la la nation. Eh ! que Ton ne nous oppose point la constitution de nos voisins ; comme si nou8 ne pouvions pas renoncer à une législation voisine , et avoir la nôtre ; comme s'il ne nous appartenoit pas de simplifier les rouages du gouvernement ! Nous avons apperçu l'unité du corps législatif, parce qu'il n'y a au fond que àesgouvemans et àes gouvernés ; pourquoi s'écartei: d'un plan simple , et que deviennent tous ces poids dont on embarrasse la machine politique f Les publicistes se perdent dans des mots , ainsi que les premiers méchanîciens ont doublé' les frotte* mens , en surchargeant leurs premières machines de pièces inutiles ; c'est l'homme qui fait le gouvernement, ce n'est pas le gouvernement qui fait l'homme ; s'il n'y a exaction et réaction , que signifient ces trois pouvoirs? Ils se nuisent et ne se balancent pas. L'assemblée nationale a été souverainement éclairée, en allant toujours au simple jfar le composé ; en brisant le respect superstitieux pour la macliine angloise,et sur-tout en arrêtant que la législation seroit confiée à un corps unique de représentans. liprsque rim--
tellîgenoî apperçoit le gouvernement ^ elle s'imagine d'abord que c'est une cliosetréscompliquée ; une réflexion plus profonde la ramené à un plan simple , et lui démontre que comme tout dérive du pouvoir constv^ tuant y il est inutile de le couper en deux , et qu'il faut au contraire qu'il aie dans sa main sa propre résistance; car appeller une BXitTc puissance à son secours , ne seroît-ce pas mancpier à sa souveraineté ? et pourquoi la nation représentée auroit-elle besoin de deux pouvoirs ^ lorsque 'le parti de l'opposition se forme tout naturellement dans le sein de toute législature ? si la nation n*est pas coupée en deux , pourquoi fa léglslalîon éprouveroit-clle cette bîsarre coupure?
On pourroît encore reprocher à Rousseau de n'avoir point parlé de V insurrection , ce moyen légal d'un peuple opprimé , ce moyen avoué du créateur qui a donné la force à l'homme comme la griffe à l'animal pour repousser son ennemi (i). L'insurrection d'un peuple ! c'est le coup de queue
(i) Jt t*di donné des bras , ramasse des cailloux. (C'est la. nature qui patle.) Fable de Tabbé Leaiojnîetv
lie la baleine submergeant l'esquif du liarponeur. L'insurrection est ce qui a sauvé dernièrement Paris du carnage et la France de sa ruine ( 2 ) ; c'est le premier , le plps beau et le plus incontestable droit des peuples outrageas.
Enfin, on pourroit s'étonner aussi de voir Rousseau porter une décision prompte et
(2) Le tout coosistoit à trouver le contre-poids de la masse militaire ,,dont la première et Tunique vertu étoit dans une obéissance, aveugle , et qui , faisant mécier de de répandre son sang pour un geste ou un mot , s; seroit fait moins de peine et de scrupule de répandre celii d^autrui , sur-tout au nom du roi , et contre des rebeUs^ Or heureusement la disposition générale des «sprits s'y op**. posoity et elle étoit due uniquement ^nx générctx écries» aux courageux discours, aux fortes pensées, aux profonds raisonnemens des écrivains , qui , dcjuis vingt années, employoient (^sans se faire connottn ou en se faisant connoitre) toutes leurs facultés , tous léirs taleiis , toutes leurs forces à combattre le despotisme; car ce n'est pas à quelques bras et à quelques m)usqueton5 qu'est due la formidable révoJution préfente, c'est aux ouvrages des gens de lettres. Sous cepoînt.de vue, je nie félicite bien d avoir publié l'An 2440 en 1771 , le Tableau de Paris en -1781 , et les Notions surles gouvcrsemens en 1787*
Iroîde sur la peine de mort; entraîné , sans doute, par l'exemple des peuples, et n'osant s'opposer au torrent, répéter quelques vieux argumens pour prouver que la société a ce terrible droit. Mais n'y auroit-il pas ici une espèce de superstition sociale? Et l'avarice et la vengeance n'ont-elles pas souvent montré leurs faces hideuses à travers le calme et la majesté des loix ? La suppression de la peine de mort de voit-elle donc taut coûter , du moins en idée , à im philosophe ? Que des législateurs prononcent en corps je conçois mais qu'un homme seul, qu'un écrivain ose donner à la société le droit de
verser le sang Il est vrai queRousseaif
ne s'étoit décidé pour l'assertion cruelle que oans le cas d'assassinat. Quoi qu'il en soit, lami de l'humanité ne se familiarisera jamais ivec ces afireuses images.
Ses réflexions sur le gouvernement de Tologiu portent l'empreinte de son génie ; il appeigùt dans l'étendue du pays , dans sa fertlLté , dans sa population , une res* tauratioi prochaine ; il voulut donner à la Pologneune existence politique , et lui faire reprendie le rang qu'elle avoît autrefois parmi le» puissances de l'Europe. Il eût pu
encourager la dlete par ses conaeils , et régénérer cet état sans changer en entier soa gouvernement ; avec quelle adresse il couj^e et remet la tête à ce monarque éprouvé par le malheur , qui chérit sa patrie et ses concitoyens , et qui n*a pu leur persuader qu'il étoit patriote , parce qu'il étoit roi ! Rousseau avoit dit aux diètes de Pologne : soyez dégagées de tout esprit de superstition et d'intolérance qui annonce des vues étroites , et sur- tout une pente dangereuse vers le pouvoir arbitraire , et les troubles dont vous vous plaignez cesseront , et la justice que vous rendrez auxautres vous sera rendue (i) ; par-tout il tâch.^ d'enflammer la générosité naturelle à ce peuple , en tempérant de son mieux le caractère d'indépendance qui iui est propre , et qui au lieu de le servir n'a fait qu'engendrer dans son sein d'interminables querelles. Conserver sa bravoure et son énergie , éteindre l'afiarchie .de ses
(i) La Pologne (dlsoit Montesquieu ) use si mal de sa liberté et du droit qu'elle a d'élire ses rois , qu'il semble qu'elle veuille consoler par-là les peuples ses voisins qui cm perdu l'un et l'auu-e»
chefs et hâter le progrès des lumières politiques , voilà ce qu'il s'étoit proposé ; il n'a pas réussi , mais il a préparé les esprits à une meilleure constitution ; du moins si la Pologne est la première nation de l'Europe qui ait formé le projet d'avoir une éducation nationale , et qui ait mis cette belle idée à exécution , c'est à Rousseau qu'on doit cet établissement , un des plus împortans par sa haute utilité et par son exemple.
C'est en parlant de la diète polonaise que Rousseau , en publiciste consommé , prouve que toute assemblée nation^e a le droit de prolonger ses fonctions , puisqu'elle est au-^ dessus de la loi dans le temps qu'elle fait la loi ; quand elle dit \ je veux rester ^ qui est-ce qui lui dira je ne veux pas que tu restes ? Ces admirables principes ( indépendamment des circonstances impérieuses ) repoussent les futiles objections contre la prolongation de notre législature actuelle ; qui jamais a pu interdire à un peuple de changer les parties viciées, les parties internes de son organisation ? Un ouvrage qui demande un grand ensemble, et qui tient à tous les rapports politiques d'un vaste empire , lorsque tous
les
les esprits ont changé absolument' de i\U tecdon ; un ouvrage de cette proportion ma* jestueuse peut-^ii se faire à moitié ? et com-» ment une première législature ,' qui foi*md le pouvoir constituant , ( comme en arithmé» tique le un eôt le nombre générateur ) aban* donneroit*elle ses travaux , lorsque la nation éprouve cette fermentation intestine qui ac-^ compagne toute irégénéfation ? Si une belle statue est produite d'un seul jet , n*en est* il pas de même de la constitution d'un peuple ? elle n'existe pas tant qu'elle n'est point achevée. Ainsi Rousseau a deviné ^ dans son gouvernement de Pologne , ce que les décrets d'une assembléenationaIeQ.yoient d'obligatoire ; il a vu qu'il étoit nécessaire que toute diète nationale restât assemblé» jusqu'à ce que la nation eût changé se$ loix.
Il avôit eu dessein de réfuter le livre de Y Esprit d'Helvétius , livr^ dangereux sous plus d'un rapport ; mais il avoît généreusement abandonné ce projet lorsqu'il avoit vu l'auteur poursuivi à l'occasion de cet ouvrage. Il en existe un exemplaire avec des remarques de la propre main de Rousseau ; il donttoiÇ peu à Toi^ieil , puisqu^it