‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 24 sur 92 · Le Fidelle, V, G · texte numérisé non relu

Le Fidelle, V, G

28 DK JODELLE A MOLIÈRE.

une orrour. Qu'on lise réLude de M. Fournel, dont je parlais en commençant, et l'on verra que les exagérations de nos comiques ont été dépassées par celles des comiques postérieurs*. Pourquoi? La raison en est bien simple : c'est qu'une fois engagés dans la voie de la convention, du faux, de la charge, les comiques n'ont quelque chance de se distinguer, de réveiller l'attention qui se lasse, de faire rire, en un mot, qu'en enchérissant les uns sur les autres et en allant plus loin, toujours plus loin dans l'extravagance et dans la folie. Nous avons vu Labiche fonder des pièces sur un quiproquo ; il en a fallu deux ou trois à Hennequin; il en faut quatre ou cinq aux vaudevillistes aujourd'hui vivants. Aussi qu'arrivet-il? Qu'on se lasse du vaudeville : on se lassa de môme des types de la vieille comédie au xvii^ siècle; — qu'on cherche à tâtons une réforme du théâtre : on la chercha au xvii° siècle; — que les jeunes auteurs se demandent avec une inquiétude fiévreuse : qui donc va créer un théâtre nouveau?

Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu?

on désira aussi un dieu au xvii*' siècle pour créer à nouveau le théâtre comique; et ce dieu parut, et il s'appela Molière.

1. Déjà on lit dans la Lucclle (157G) cet « acte généreux d'un bravache » : « Un jour estant sur la mer, il rencontra des pirates, escumeurs de mer, et donnant seulement un coup d'espée sur leur gallère, il font Tliomme, le mast, le vaisseau, l'eaue, la terre, et couppc un morceau du nez à Neptune, qui demanda soudain quel foudroinnt orage avoit passé par là : et quand il sceut que c'estoit le capilaine nog;uotalde (ainsi se nomme le pèlerin), incontinent feit serrer la porte de peur d'avoir pis » (111, 5). Mais ce n'est là qu'une plaisanterie isolée, et Roguotalde ne parait point dans la tragi-comédie de Louis le Jars.

M. F'oiirnel a indiqué ce que <levinrent les lypes (le la vieille comédie dans Molière. Le poète commença par en recueillir quelques-uns tels qu'ils <'l aient. Le vieillard amoureux, c'est Anselme de iÉloiirdi, si prompt à s'amadouer quand on lui un rie de Nérine; le valet Scapin et le valet Arlequin, sont les deux Mascarille de VÉtourdi et du Dépit

moiireux, si difîérents l'un de l'autre; le pédant,

est le docteur de la Jalousie du Barbouillé ou Métaphraste du Dépil. Mais Molière ne pouvait rester longtemps fidèle aux errements de ses devan- ( iers ; il lui était donné de transformer tout ce qu'il louchait et, soufflant sur les vieux fantoches, de leur donner une âme, de leur donner la vie. Dès lors, le vieillard amoureux, ce n'est plus Anselme,

est Arnolphe de V École des femmes, et c'est Harpagon de V Avare; — le valet, c'est Maître Jacques (le r Avare, Dorine du Tartuffe, Martine des Femmes savantes; — l'écornifleur, c'est Dorante du Bourgeois gentilhomme; — le pédant, ce sont les Desfonan- • Irès, les Tomes et les Macroton de V Amour médecin,

(' sont les V'adius et les Trissotin des Femmes

ivantes, c'est le Thomas Diafoirus du Malade imai inaire. La femme d'intrigue était le plus vivant et le plus vrai de tous les personnages de l'ancien théâtre, mais souvent aussi il en était le plus répu- liant; force était d'en adoucir les traits ou de

•parer les éléments du rcjle, et Odet de Turnèbe, -urce point, avait déjà frayé la voie à Molière : ainsi dans la femme d'intrigue la biberonne et la dévergondée disparaissent, la flatteuse et la fourbe se

• trouvent atténuées dans Frosine de l Avare, l'hyj)Ocrite change de sexe et devient TartufTe. Quant

au soldat fanfaron, Molière n'a pas jugé à propos de le ranimer; il s'en est amusé un instant en mettant en scène le Silvestre des Fourberies de Scapin, puis il a rejeté bien loin ce croque-mitaine usé. Une ; révolution était faite.

Avril 1897.

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