Ihid., p
2. F^our les deux tra^çédies de Jodelle, je me sers de rédilioii Marly-Lavenux : La Pléiade française. Les Œuvres et Meslaïujes Poétiques d'Estienne Jodelle, t. I; Paris, Lemerre, 1868, in-8.
les prédictions de Tombre d'Antoine, puis par les discussions de Cléopâtre avec ses confidentes Eras et Gharmium. — Le second acte est formé par une délibération dTJctavicn César avec Agrippe et Proculée. — Au troisième, Cléopâtre ofi're ses trésors à Octavien, est accusée par Seleuque d'en avoir dissimulé une partie, et frappe le malencontreux dénonciateur. — Au quatrième, la reine se rend au « clos des Tombeaux » où est enseveli Antoine. — Au cinquième, Proculée fait le récit de la mort de Cléopâtre. Il n'est certes pas vraisemblable qu'Octavien révèle ses secrets à ses lieutenants là môme où Cléopâtre révèle les siens à ses confidentes; il Test moins encore que le « clos des Tombeaux », où se trouve la tombe d'Antoine, touche la salle où se tient d'ordinaire la reine; enfin, quand la reine a frappé Seleuque et que celui-ci s'enfuit, le chœur lui demande où il va, montrant ainsi qu'il ignore tout cequi vient de se passer, et nous faisant supposer qu'il y a eu au milieu du troisième acte un changement de lieu :
« Où courez-vous, Seleuque, où courez-vous?
— Je cours, fuyant renuenimé courroux.
— Mais ({uel courroux? hé Dieu, si nous en sommes!
— Je ne fuy pas ny Gesar ny ses hommes.
— Qu'y a t'ii donc que peut plus la fortune?
— H n'y a rien, sinon l'olfense d'vne.
— Auroit on bien nostre Roine blessée?
— N-on non, mais i'ay nostre Roine offensée.
— Q.uel malheur donc a causé ton offense?
— Que sert ma faute, ou bien mon innocence?
— Mais dy le nous, dy, il ne nuira rien.
— Dit, il n'apporte à la ville aucun bien.
— Mais tant y a que tu as gaigné l'huis. >•
Si l'on portait aujourd'hui la pièce au théâtre, on
lui donnerait quatre décorations différentes, représentant : 1° Tappartement de Gléopâtre, — 2° une -;dle (pour la scène dont nous venons de parler) ontiguë à cet appartement, — S** une salle, au palais ou ailleurs, où s'est installé Octavien, — et i° un lieu funèbre '. Devons-nous donc admettre que la pièce de Jodelle se jouait aussi dans quatre décorations de ce genre? et, comme on ne savait pas .'dors faire se succéder les décorations, devons-nous penser que Jodelle avait installé sur la scèn^ de l'Hôtel de Reims un décor à quatre compartiments? Après le conciliabule que tiennent, à Tacte II, Octavien, Agrippe et Proculée, le chœur disserte sur le sujet qui a été le plus abordé par eux, les malheurs que cause l'orgueil : il assistait donc à ce conciliabule. En tout état de cause, la chose est bizarre, puisque ce chœur est composé de femmes alexandrines, mais elle est plus que bizarre, elle est impossible, si les chefs romains sont dans un compartiment spécial de la scène, ce qui équivaut, dans nos idées, à être dans une salle particulière où les femmes alexandrines ne pourraient pénétrer 2.
i. Et voici comment seraient réparties entre ces quatre lieux les diverses parties de la pièce : 1° acte I; acte 111, début et fin: irte IV, début et fin; acte V; — 2» milieu de l'acte 111; — l' acte II; — 4" milieu de l'acte IV.
2. A ce que je dis, ici et ailleurs, du rôle du chœur dans les tragédies du xvi° siècle on pourrait objecter que le chœur doit peut-être être supposé hors de la scène et qu'il est chargé 'l'exprimer ro|)inion de l'auteur, conformément à un texte ' iToné d'Horace :
Aulhoris partes cliorus officiumquc virile Defendat
voir l'article de M. Lanson, publié après la composilioii (!«> la [irésenle étude, sur Cldée de la Iraijédie en France avant Jodellr, Kev. dllisl, litt. Fr., octobre à décembre 1004, p. 504). Mais
A l'acte IV, Gléopûlre et ses confidentes annoncent qu'elles vont voir le « clos des Sepulchres » pour rendre leurs devoirs à Antoine. « Que seiournons nous donc? » dit le chœur, « suiuons nostre maistresse. » Mais Eras l'arrête par ces paroles :
Suiure vous ne pouiiez, sans suiure la deslresse.
et le chœur, ne bougeant de la scène, se contente d'exprimer de tristes pensées. On pourrait croire que, pendant ce temps, la reine a changé de compartiment, ce qui équivaut pour nous à changer de lieu. Mais voici que le chœur s'accuse lui-même d'indiscrétion et met fin à ses chants :
la la Roine se couche
Près du tombeau.
Elle ouure ia sa bouche :
Sus donc tout beau.
Et aussitôt Cléopâtre prend la parole. La reine n'est donc pas dans un lieu distinct de celui où se tient le chœur, elle est à une extrémité de ce môme lieu. Elle s'y tient tant qu'elle n'a que des plaintes à
comment, en ce cas, expliquer le soin que prennent souvent les poètes de changer la composition de leurs chœurs, afin de rendre leur présence vraisemblable, aux divers moments des actions dramatiques? Comment expliquer la précaution qu'a prise Grévin — et dont il se vante — de faire « la troupe interlocutoire de Gensdarmes des vieilles bandes de César, et non de quelques chantres, ou autres »? Comment expliquer que le chœur (par exemple au cinquième acte de VAman de Montchreslien) pousse au-devant d'un messager et Varrête pour l'interroger? Quelque hypothèse que l'on émette, cette question du rôle du chœur est, je l'avoue, embarrassante; mais ma façon de la résoudre m'a, tout compte fait, paru la meilleure ; et, même à qui voudra tenter de la résoudre autrement, j'espère que mes remarques ne seront pas tout à fait inutiles.
xhaler; et lorsqu'elle a des cérémonies à accomplir qui ne peuvent plus se faire près du tombeau, mais sur le tombeau, elle disparaît. Vois la, dit le chœur,
Voila pleurant e)le entre en ce clos des tombeaux. Rien ne vovent de tel les tournoyans flambeaux.
On entend ses lamentations, :
Est-il (dit Eras) si ferme esprit, qui presque ne s'enuole Au piteux escouter de si triste parole?
Puis Cléopâtre reparait et s'en va; le chœur reprend ses chants.
L'acte III est embarrassant. Au début, le chœur iissisle à l'entretien d'Octavien et de Cléopâtre; à la fin, il accueille Seleuque avec l'étonnement que nous ivons signalé; et l'on est donc tenté d'admettre iu'après avoir promis à César de lui « déceler tout lor, l'argent, les biens, qu'elle tient en thresor », la reine a entraîné Octavien dans un lieu particulier où ses trésors sont, en effet, enfermés. Malheureusement, après la promesse de la reine, le chœur n'a .[ue le temps de prononcer seize vers de cinq syllabes jusqu'à ce qu'Octavien s'écrie :
L'ample thresor, l'ancienne richesse Que vous nommez, tesmoigne la hautesse De rostre race,
et que Proculée réplique :
Comment peux tu ce thresor estimer?...
Guides tu bien, si accuser ie l'ose, Que son thresor tienne si peu de chose?
Si Octavien s'est transporté lui-même dans un lieu spécial et y a examiné les richesses de Cléopâtre,
vraiiiicnl il a clé bien expéditif; el, de plus, comment le public, puisqu'on a mis sous ses yeux la salle aux trésors, n'a-t-il pas été mis au courant de ce qui s'y faisait? et enfin, pourquoi Octavien et Seleuque ne disent-ils nulle part que la reine a fiîontré ses richesses, mais qu'elle les a nommées'?
L'ample thresor, l'ancienne richesse
.Que vous nommez..,,
dit Octavien ;
Comment peux lu ce thresor estimer, Que ma Princesse a voulu te nommer?
reprend Seleuque. Ou bien, pendant que le chœur prononçait ses seize petits vers, Cléopûtre, sans quitter la scène, a parlé bas à Octavien, ou bien, plus probablement, elle a, comme dans Pliitarqiie, remis au Romain un mémoire, que celui-ci a eu le temps de parcourir*. Ainsi tout l'acte III se passe dans un même lieu, et, si le chœur n'a pas vu les coups reçus par Seleuque, c'est que le chœur — ou plutôt Jodelle — a été distrait.
Dès lors, que représentait la scène à FHôtel de Reims le jour où fut jouée la Cléopâlrel un lieu vague, un vestibule, « une place entourée de façades » peut-être, avec, tout au plus, un tombeau
1. « A la fin elle luy bailla un bordereau des bagues et finances qu'elle pouuoit auoir. Mais il se trouua là d'aduenture l'un de ses thresoriers nommé Seleucus, qui la uint deuant César conuaincre, pour faire du bon ualet, qu'elle n'y auoit pas tout mis, et qu'elle en receloit sciemment et retenoit quehjues choses : dont elle lut si fort pressée d'impatience de cholere, qu'elle l'alla prendre aux cheveux, et luy donna plusieurs coups du poing- sur le uisage. Cœsar s'en prit à rire, et la feit cesser. » Vie de J. Gésar, traduction d'Amvot.
peiiit à une de ses extrémités. Au collège de Boncour, il est môme probable que la scène ne représentait rien du tout, mais était fermée par des tapis aux trois côtés qui ne regardaient pas le spectateur.
La Didon de Jodelle, publiée en 1574, c'est-à-dire un an après la mort de son auteur, n'a pas été représentée, sauf peut-être chez rarchevôque de Dol. A quelle date en pourrait-on placer la composition? on ne le sait, et cette ignorance est fâcheuse, car, comme il paraît difficile de retrouver ici Tunité de lieu que Jodelle avait péniblement obtenue dans la Cléopâlre, il y aurait intérêt à savoir si le temps écoulé avait découragé le poêle, ou si la différence entre les deux œuvres tient uniquement à la dilTérence des sujets et à Tindécision qui régnait encore dans les esprits. Quoi qu'il en soit, il semble que les indications scéniques soient nettes et impliquent l'existence sur le théâtre de deux lieux distincts, où se tiennent deux chœurs distincts : 1° l'endroit du port où, en plein air, les Troyens font leurs préparatifs de départ; 2'' un espace, en plein air aussi, devant le palais ou « château » de Didon.
1° C'est sans doute sur le port que se passe le premier. acte, où Achate s'entretient avec Ascaigne et Palinure :
Encor que noslre Eiu'c au haure nous enuoye Apprester au départ les restes de la Troye, Kiicor <jue nous suiuions ses redoutez oracles....
Haston sans aucun bruit au labeur nostre troupe : Que tout se trousse au port, que les rameaux on coupe
Pour couronner les masts...
Mais tourne l'œil, Ascaigne, et voy l'estrange peine Où ton père tout morne à Tecart se pourmene.
Après un long discours d'Énée, le « chœur des Troyens » se fait entendre.
2° C'est au contraire le « chœur des Phéniciennes » qui se fait entendre aux actes II, IV et V; et ces Phéniciennes s'écartent pour laisser Énée approcher de Didon (acte II, p. 168), accablent Énée de reproches quand Didon évanouie a été ramenée au palais
(En quelle pasmoison la conduit-on dedans?
dit Énée, acte II, p. 183), ou interpelle Barçe quand celle-ci entre au palais et en sort :
Dy nous Barce, où vas tu? — Au chasteau ie retourne. — La Roine y vient d'entrer.
(Acte V, p. 223.)
Quel trouble espouuentable,
T'a fait si tost sortir (ù Barce) ?
(Acte V, p. 225.)
1° et 2°. L'acte III commence devant le palais, où Didon, accablée de douleur, supplie Anne d'aller trouver Énée; mais il continue sur le port, car, après que Didon restée seule a parlé longtemps, brusquement on entend Énée qui exprime à Anne ses regrets de ne pouvoir rester à Carthage. La colère d'Anne se donne libre carrière :
Sans rire enflamee Qui m'aigrist et soustient, on me verroit pasmee. le m'en vais, ie Le laisse, ù rigueur incroyable! Oue cest bomme inconstant en nos malheurs est stable!
Suit un dialogue d'Énée avec Achale, qui a peur (juon tarde trop dans ce havre (p. 203), et un chant (lu chœur des Troyens.
Une petite bizarrerie, analogue à celle que nous avons signalée dans la Cléopâtre, mais cependant moins forte, se remarque dans le rôle des Phéniciennes. Comme il ne faut pas que le chœur s'oppose au suicide de Didon, il est supposé trop éloigné de la reine au W" et au V* acte pour entendre ce (ju'elle dit de ses funestes projets. (Cf. acte IV, p. 216, acte V, p. 222, et acte V, p. 223.)
Une facjade de château d'un côté ou au fond, et ailleurs un endroit plus ou moins nettement caractérisé : telle est donc la disposition scénique, inspirée par V Enéide^ que Jodelle paraît avoir imaginée pour sa tragédie '.
1. Disons cependant qu'avec beaucoup, avec infiniment de Itonne volonté, on pourrait peut-être ramener la Didon à une
iTtaine unité de lieu. Les paroles citées au début de notre
iialyse ne prouvent pas nécessairement (jue les personnages -ont au port; elles peuvent, à la rigueur, signifier qu'ils vont y alJer et y conduire le cho'ur des Troyens. Ils seraient donc «It'vant le château où Didon a logé Énée et ses compagnons,
l'st-à-dire sans doute devant une aile de son propre château.
- Le mot d'Achatc cité plus loin est beaucoup plus précis; mais, en disant qu'il « a peur qu'on tarde trop dans ce havre », Achate désigne-t-il le lieu où il est ou bien celui où est la tlolte? — Le « château », d'ailleurs, est peut-être, dans la pensée (if Jodelle, sur le bord de la mer.
Les allées et venues d'Anne, la présence des deux chœurs fi.stincts et surtout le fait que le dialogue d'Anne et d'Énée au troisième acle est suivi d'un chœur de Troyens, non d'un < Iiœur de Phéniciennes, im|)li(juent une réelle dualité de lieux; niais les deux lieux [)ouvaipnt être assez voisins, pour (ju'aux veux de Jodelle la règle appliquée dans la Cléopâtre fût encore i i observée.
Celle que Gré vin avait adoptée pour son César \ quand il le fit jouer en 1561 au Collège de Beauvais, était plus simple et, s'il faut en croire le principal biographe de Gré vin, plus évidente encore. « Les unités se trouvent respectées, dit M. Pinvert-, l'unité de lieu avec une facilité née du choix de la scène (une place publique devant la maison de César), l'unité de temps avec une rigueur à laquelle fait allusion un des personnages du drame » ; et il renvoie (nous laissons de côté ce qui concerne l'unité de temps) à ces vers que la nourrice de Calpurnie adresse à sa maîtresse :
Madame, entrons dedans, craignant que la furie N'enaigrisse tousiours leur audace ennemie Contre nostre majson : n'arrestons plus icy.
(Acte VI, p. 36.)
Que l'action, au IV"" acte, se déroule devant la maison de César, ces vers le prouvent, en effet; mais qu'elle s'y tienne pendant toute la durée de Iti pièce, c'est ce qui est moins évident, et c'est ce que, pour ma part, j'aurais su gré à M. Pinvert de me montrer avec quelque détail.
Car, pour César comme pour Cléopâtre, et à vrai dire pour César beaucoup plus que pour Cléopâtre^ on est d'abord porté à admettre que la scène était divisée en plusieurs compartiments. Calpurnie, qui,
1. Le Théâtre de laques Grcuin de Cler-mont en Beauuaisis.., A Paris, M.D.LXII, avec privilège, in-8.
2. Lucien Pinvert, Jacques Grévin (1538-1570), sa vie^ ses écrits, ses amis... Paris, 18U8, in-S, thèse, p. 151.
au quatrième acte, entend devant sa maison le récit de la mort de César, y était sans doute aussi à Tacte précédent, quand elle faisait part à sa nourrice du songe et des pressentiments qui Tagitaient, ou quand elle interpellait son époux, déjà sorti et entouré de sénateurs :
Mais ne le uoy-ie pas?
Si est-ce qu'il me fauit l'arrester de ce pas. Mes prières, helas ! n'ont elles la puissance De nous tenir un iour?
(Acte III, p. 2&.)
Mais pourquoi César serait-il aussi devant sa maison au premier acte, quand il se promène en monologuant sur son trouble secret ou en écoutant les réflexions que fait aussi tout haut Marc Antoine, et quand Marc Antoine l'aperçoit enfin :
lié, ne l'est-ce pas ci qui songeart se promeine? Il ne sera fasché de uoir son Marc Antoine. Mais dites Empereur...
(Acte I, p. 6.)
— Pourquoi surtout, à l'acte II, les conjurés, voulant mystérieusement comploter la mort de César, se réuniraient^ils devant la maison de leur future victime? — Pourquoi enfin, à l'acte V, après que le meurtre a été accompli au Sénat, les conjurés et Antoine harangueraient-ils la foule devant la maison de César, au lieu de parler devant le Sénat même ou au forum, d'après les indications de Plutarque?
Je ne crois pas à la division de la scène en compartiments, parce qu'on ne comprendrait pas la présence en tous ces lieux divers d'un même et unique chœur ou, i)our ne blesser pas Grévin
(lequel lient beaucoup à son innovation ^), d'une môme <( troupe interlocutoire de Gensdarmes des vieilles bandes de Gesar ». Je ne la juge pas non plus indispensable, car le poète qui a lait exprimer do si graves confidences dans la rue et en présence d'une troupe de soldats n'était pas pour être choqué de quelques invraisemblances de plus. Mais on voit que l'unité de lieu, dans César, n'a pas été obtenue avec autant de « facilité » qu'on nous le dit.
Si la pièce, au lieu d'être représentée dans un collège, l'avait été à la cour nvec ce qu'on croyait être « le magnifique appareil de la scène antique », il se pourrait aussi que le décor italien eût été largement mis à profit. Par une hardiesse topographique, Grévin aurait supposé que les diverses façades de Serlio représentaient la maison de César, celle d'un des conjurés, le Sénat...; les divers personnages se seraient tenus, sinon tout à fait où ils auraient dû être, du moins à proximité; et les soldats de César auraient aussi trouvé un moyen d'expliquer leur présence au centre même de l'action -. Mais le collège de Beauvais s'était-il ainsi mis en frais, et Grévin avait-il songé à tout cela? Je crains que la scène de César n'ait été ce lieu public, où chacun est chez soi et ne rencontre que ceux qu'il a intérêt à rencontrer, dont se sont contentées tant de tragédies; et si la maison de César est nommée, c'est peut-être, tout simplement, pour
t. Voir, en tète du volume de Grévin, le Brief discours (non paginé) pour 111116111(161106 de ce Théâtre.
2. Noter que la troupe des soldats, dont les réflexions se rapportent à ce qui vient d'être dit ou fait aux actes I, III, IV et V, ne paraît pas avoir entendu ce ({u'ont dit les conjurés au second acte.
légitimer à doux reprises une sortie de Calpiirnie.
Moins heureux que le César dont il était sensiblement le contemporain, le Saiil de Jean de La Taille ne put trouver de scène où se produire. En. 1562, il était achevé, puisque Jean de La Taille priait Charles IX de le faire représenter^; dix ans plus tard, en 1572, son auteur se décidait à le faire au moins connaître au public par l'impression. Mais il avait été destiné à la scène, et il va un intérêt particulier à voir comment il était conçu.
Au premier et au second acte, l'action est nettement placée dans le camp Israélite, devant le « pavillon » de Saiil, au pied du mont Gelboé.
Or voila l'insensé Qui dans son pauillon tout à coup s'est lancé,
dit au premier acte Jonathe ; « voyons donc nostre Camp », dit Melchis; et Jonathe termine Tacte en «lisant au « chœur des Presbtres Leuites » :
Et vous, ô sacré Cliœur, Priez Dieu cependant qu'Israël soit vainqueur 2.
Au second acte, le « premier escuyer de Saûl » raconte les folies du roi, qui a fait un massacre des siens :
1. Dans la préface de la Remonslrance pour le Roy, 1563, privilège du 15 octobre 1562.
2. Saiil le furieux. Tragédie prise de la Bible. Faicte selon Cartel à lu mode des vieux Aulfxeurs tragiques. A Paris, chez Fed. Morel... M.D.IIC. nu.'c priuilèp-c du !U>y. in-S. f» 8 v", 10 v" et 11 r°.
54 r>E JODELLE A MOLIERE.
Mais or io l'ay laissé de sang tout escumant, Chcut dans son pauillon, où sa fureur lassée Luy a quehiue relasche à la parlin causée, Kt dort au(umement, d'icy ie Toy ronfler, le Toy bien en resuant sa furie souffler... Mais le vpicy leué, voyez comme» ces yeux J^slincellent encor d'un regard furieux!
Peu à peu Saùl reprend ses esprits :
Est-ce mon Escuyer, et la trouppe Leuite
Que ie voy ?
D'où sont ces Pauillons? Quel pais est-ce icy?
Mais dy moy où ie suis, mon Escuyer fidèle?
— Ne vous souuient il plus, ô Sire, qu'on appelle
Ce mont cy Gelboé, où vous auez assis*
Votre camp d'Israël pour marcher contre Achis?...
(F" 12 r« et v°, f 13 r°.)
Comme il a suivi la Bible en plaçant à Gelboé le camp de Saùl, Jean de La Taille a tenu à lui rester fidèle encore en plaçant à Endor la pythonisse que Saûl doit consulter, en faisant prendre au roi un déguisement, et en lui donnant seulement deux hommes comme escorte ^ Un second écuyer, que Saiil a envoyé à la recherche d'une nécromancienne, revient en etîet en disant :
On m'a, Sire, aduerty qu'icy près est encor Vne dame sorcière au lieu qu'on dit Endor....
Et Saûl :
Allons nous trois chez elle, et faut, quoi qu'il aduienne, Que ie conduise à chef ceste entreprise mienne, Puis que i'ay par son art ù me rendre aduisé, Allons pour l'asseureren habit desguisé.
Mais, dès lors, une grave difflculté se présente. Si les deux premiers actes se déroulaient à Gelboé
1. Voir le premier livre des Rois (ou de Samuel), XXVIII, 7 et 8.
et si le troisième doit se dérouler à Endor, un changement de lieu est nécessaire. Or, Jean de La Taille, qui a prétendu écrire sa pièce «« selon lart et à la mode des vieux Autheurs tragiques », l'a fait précéder d'un traité « de TArt de la tragédie » où on lit la formule fameuse : « Il faut tousiours représenter Ihistoire ou le ieu en un mesme iour, en un mesme temps, et en un mesme lieu ». Comment le théoricien qui a proclamé cette loi, et qui s'y est conformé, soit en enfermant son action dans une journée de cinq actes S soit en en bornant la durée (non sans peine et sans invraisemblance) à une douzaine d'heures^, comment ce théoricien a-t-il osé, à quelques pages de distance, et affirmer qu'il fallait « représenter l'histoire en un mesme lieu » et transporter la sienne en deux lieux différents?
1. Sur cette interprétation de la formule citée, voir l'avantpropos de la présente étude,
2. « Aions tous aaioudlmy la victoire ou la mort », dit Melchis au premier acte (l" 10 v"); et le « soldat amalechite » qui, à l'acte V, olîre à David la couronne de Saûl, lui dit que ce roi, son « beau-pere • et son « hayneux », vient de mourir
En la bataille en laquelle ait iour<ïhuy
Tout Israël esl mort avecques luy. (F" 30 r°.)
Ainsi SaiJl a consulté la pylhonisse pendant que ses fils se battaient (commencement du IV acte, 1" 23 r"); David a taillé en pièces les Amalécites le jour même où Saiil était vaincu par les Philistins
(Tant qu'il a ce iourd'hut/ nos gents en pièces mis,
dit « le soldat amalechite », acte III, P 18 v"); le soir même de <ette victoire David peut et ose (lui proscrit) se trouver au camp de Saiil, (jue les Philistins viennent de forcer; les nombreux intervalles d(î temps iudi(jués par la Bible (dans les ch. xxviii, XXIX, XXX. XXXI, du 1" livre des Rois, ainsi que dans U' ch. i du second livre), ont été supprimés hardiment; et ces invraisemblances énormes, cette inddélilé au texte sacré ont eu pour unirjue objet d'observer la rè^^le de VArl de la tragédie!
:i6 HE JODELLE A MOLIERE.
M. Faguel, qui du reste ne s'est pas posé celle question, ne s'est pas contenté de déplacer l'action de la tragédie; il a vu dans sa mise en scène un pittoresque tout romantique : « Au troisième acte, dit-il, nous trouvons Saûl, accompagné de quelques fidèles, devant le repaire de la pythonisse d'Endor. Remarquons en passant que Jean de La Taille a un instinct qui manque à la plupart de ses contemporains et qui, à notre avis, est essentiel chez le tragique. Il aime parler aux yeux. II connaît la valeur du Segnius irritant animos.... Ce n'est pas lui qui dissimule un tableau dramatique dans la coulisse. La scène de la pythonisse comporte toute la grandeur pittoresque de décors et de mise en scène qu'on peut souhaiter. Paysage sinistre, rochers et forêts, au fond la caverne; la majesté déchue de Saûl dans cette espèce de coupe-gorge, et, sur le devant de la scène, la pythonisse, génie du mal, étonnée et furieuse de son impuissance, luttant en vain contre un génie supérieur au sien^... » La scène se poursuit, et M. Faguet reprend : « Détail touchant encore, la pythonisse, émue de pitié, s'empresse autour du malheureux et l'oblige à entrer dans son antre pour y prendre quelque aliment.... Tous deux s'éloignent, se perdent dans l'ombre du sinistre repaire, et je ne sais quelle horreur mystérieuse descend et plane sur la scène vide -. »
Je suis désolé d'abattre le décor que M. Faguet a si lestement et si joliment dressé devant nous; mais
1. É Faguet, La Tragédie française au xvi* siècle (1550-1600), Paris, 1883, in-8, p. 148.