‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 37 sur 92 · IV. 1. V · texte numérisé non relu

IV. 1. V

le fait croire, car le messager continue en ces termes :

Or ie me suis liasté pour vous \en\T conter

Ce piteux accident, qu'il vous conuient domler.

car Thésée, dans les paroles qu'il prononce ensuite, n'indique nullement qu'il voie son fils; car Phèdre ne nous indique pas davantage qu'elle voie Hippolyte au début de la scène suivante. Brusquement elle lui parle, elle lui demande pardon, elle l'embrasse. Pourquoi? parce qu'au cours de son imitation, Garnier en est arrivé à l'endroit où ainsi agissait la Phèdre de Sénèque. Seulement, dans Sénèque, Phèdre est en face du cadavre dès le premier vers du cinquième acte, et Ion peut supposer que le cadavre a été apporté dans le palais entre l'acte IV et l'acte V; aucune explication de ce genre n'est de. mise pour la pièce française, où l'acte IV et l'acte V ont été réunis en un seul.

Ainsi VHippohjle de Garnier s'accommoderait d'une représentation partout où il reproduit VHippolyie de Sénèque; mais, dès que Garnier montre quelque originalité, le caractère scénique de l'œuvre s'atténue ou disparaît.

Il y a quelques indications précises dans Marc Antoine (1578).

La seconde partie du deuxième acte, où se fait entendre un chœur d'Égyptiens, se passe devant le tombeau que s'était fait construire Cléopâtre. Après

avoir chargé Diomède de se rendre auprès d'Antoine, la reine ajoute :

Mais ce pendant entrons en ce sépulcre morne, Attendant que la mort nos desplaisances borne.

L'acte IV, terminé par un chœur de soldats césariens, doit se passer au camp d'Octave, hors d'Alexandrie. L' « archer des gardes d'Antoine », Direct, a couru trouver Octave après que son maître s'est frappé de son épée :

Or ma poitrine estant d'vn si grand dueil frapee,

De la ville ie sors auecque ceste espce

Que ie leuay de terre, ainsi que Ion sorloit

De la chambre d'Antoine, et que Ion le portoit.

Exprés ie vous Vapporle, à fin (jue plus notoire

Sa mort vous soit par elle, et que me puissiez croire.

« Entrons dedans la ville ' », dit Agrippe à Octave, qui ne sait que gémir.

Le cinquième acte, où ne figure pas de chœur, nous transporte dans le sépulcre même oùCléopâtre s'est retirée et où elle a fait descendre Antoine mourant. Déjà Direct et Agrippe nous ont prévenus que la reine s'est enfermée dans cette sombre demeure. Antoine, disait Direct,

Entre seul au palais, se débat, so tourmente... Mais elle d'autre part, redoutant sa fureur. Se retire aux tombeaux habitacles d'horreur. Fait les portes serrer, et les herses abatre, Puis outrée en douleur commence à se debatre.

(P. 200, V.' 15Gi ot 1570-15-;3.)

Puis il a raconté comment avec une corde, Cléo- 1. P. 203, V. i672-lG77 et v. 1090.

pâtre a hissé jusqu'à elle Antoine tout sanglant, et Agrippe a conclu, s'adressant à Octave :

Envoyez donc vers elle, et faites qu'on essaye De retenir sa vie auecques (luelque baye, Quelque vaine promesse, et qu'on auise bien Si l'on pourroit entrer par quelque lin moyen Dans ces^ riches tombeaux.

« Envoyons Proculee^ », a dit enfin Octave. — Et maintenant Cléopatre, à son tour, nous révèle sa retraite, quand elle gémit en ces termes sur ses malheurs et sur ceux d'Antoine :

Encore n'est-ce rien, las! ce n'est rien au prix De vous mon cher espous, par mes amorces pris, De vous que l'infortune, et que de main sanglante le contrains deualer dans la tombe relante... 0 dommageable femme! hé puis-ie viure encore En ce larual sepulchre où ie me fais enclorre?

(P. 207, V. 1806-1800 et 1612-13; cf. p. 211, v. 1907.)

L'acteJ, où M. Antoine, en un long monologue, se plaint de Cléopatre, et l'acte III, où il continue à gémir, cette fois en compagnie de Lucile, ne sont pas localisés par le texte, mais se placent naturellement dans ce palais où Direct tout à l'heure nous montrait les lamentations du triumvir : un chœur d'Égyptiens se fait entendre à la fin de ces deux actes. Et il se fait entendre aussi après le monologue du philosophe Philosfrate, par lequel est constituée la première partie de l'acte II; si bien que ce monologue est prononcé, soit dans la salle où se tient Antoine aux actes I et III, soit devant le tombeau de Cléopatre, où se passe la fin de l'acte.

Ainsi le camp d'Octave hors d'Alexandrie, — le

palais de Cléopâtre, — les abords et l'intérieur du sépulcre, tels sont les quatre compartiments qui forment la décoration de Marc Antoine, s'il faut admettre que cette tragédie éloquente, mais mal conçue, « le type même de la pièce où les scènes à faire ne sont pas faites' », a jamais eu, fût-ce dans l'esprit de son auteur, une véritable décoration. Mais, précisément, qu'il faille l'admettre, rien ne le prouve, en vérité.

Car, même dans Thypothcse où Garnier n'a aucunement songé à la mise en scène de son poème, il a dû être amené, par la simple imitation de Plutarque et de Dion, à donner les indications que nous avons relevées. Parcourons Plutarque : « Si approcha tant (Octave) qu' il uint planter son camp tout ioignant la aille dedans les lices, on Ion auoit accoustumé de piquer et manier les chevaulx... — Adonc elle craignant sa fureur et sa désespérance, s enfouit dedans la sépulture quelle auoit fait bastir, là où elle feit serrer les portes et abattre les grilles et les liarses qui se fermoyent à grosses serrures et fortes barrières... — Il (Antonius) entra en une chambre et deslaça le corps de sa cuirace.... — Cleopatra ne uoulut pas ouurir les portes, mais elle se uint mettre à des fenestres haultes, et deualla en bas quelques chaisnes et cordes, dedans lesquelles on empacqueta Antonius, et elle avec deux de ses femmes seulement, qu'elle auoit souffert entrer avec elle dedans ces sépultures, le tira amont.... Apres quelle l'eut en ceste sorte tiré amont, et couché dessus un lict, elle desrompit et deschira adonc ses

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