Vie de Marc Antoine
notamment devant la tente d'Hécube, où Ton entre et d'où Ton sort à plusieurs reprises. « Portons-la dans sa tente », dit le chœur quand la vieille reine s'est pâmée (acte I, v. 443);
RiMitrons dedans la tente et la réconfortons,
dit-il de nouveau à Tacle III, v. 1321; — « Allons, filles, entrons», lisons-nous à la fin de l'acte IV, v. 2297, — et quand Hécube a excité l'avarice de Polymestor en lui promettant les richesses qui restent de Troie, elle échange avec lui le dialogue suivant :
Vous garderez aussi L'or qu'auec moy ie porte. — Où l'auez-vous? — Ici.
— Dessous vos vestemens? — Non, mais dedans nos tentes.
— Qui maintenant y est? — Des femmes gémissantes. Entrez, tout y est seur, despeschez.
(Acte v, t. II. p. 161, V. 2133-2137.)
Le lieu où se déroulent ainsi l'acte I, la première et la troisième partie de l'acte Ili, l'acte IV et l'acte V, n'est pas seulement caractérisé par le détail de mise en scène que plusieurs passages viennent de nous signaler. Garnier nous avertit encore qu'il fait partie du rivage, du port de Troie :
Encore n'est-ce assez, on va ietlant le sort Sur chacune de nous qui sommes sur ce port : On nous va partag-eant comme quelque bagage.
(Acte I, p. 88, V. 107-109.)
II est vrai quau quatrième acte, ce lieu, qui était <( sur le port », est supposé plus ou moins éloigné du port, où se tiennent les Grecs :
Ag-amemnon lo Roy ¥A l'exercite Grec, qui marche sous sa loy. Vous mande qu'enuoyez au port vostre famille, Pour faire enseuelir le corps de vostre fille.
Mais il est facile d'entendre que les Grecs sont au port même, et les Troyennes près du port.
Toute cette partie de la pièce a donc un incontestable caractère de réalité scénique, — à un détail près peut-être. Hécube exhorte les femmes troyennes qui composent le chœur à se dévêtir pour pouvoir mieux se meurtrir dans leur affliction :
Vos espaules albastrines Despouillez, et vos bras blancs, Et vos honnestes poitrines Découurez iusques aux flancs :
Vos robes soyent aualees.
Aussi bien pour quel cspoux, Esclaues, garderez-vous Vos pudicitcz volées?...
Que vos habits iusqu'aux hanches Vous tombent dessur le dos.
(Acte I, p. 89-90, v. 165-172 ot 189-191.)
Les femmes troyennes obéissent; et l'on se figure malaisément que ceci ait été vu sur la scène, ou même que Fauteur ait voulu l'y faire voir.
Le second acte suit immédiatementl'acte premier et débute nettement au lieu où les Troyennes se meurtrissent et se lamentent. Pourquoi, dit Andromaque,
Pourquoy, Troyenne tourbe, auecques mains sanglantes Arrachez-vous ainsy vos tresses blondissantes? Pourquoy vostre estomach allez-vous trauaillant ?
Aucun déplacement de l'action n'est indiqué, et Andromaque, qui joue ici le rôle que jouait Rezèfe dans la Famine de Jean de La Taille, se trouve cependant devant le sépulcre d'Hector, où elle veut cacher Astyanax ;
Le sepulchre est icy, que Priam flst construire,
Pour les mânes d'Hector, on ne l'ose destruire.
L'ennemi le reuere, et a peur d'y toucher...
11 me faut lu mon (ils Astyanax cacher...
Las! le poil me hérisse, et i'ay le cœur tout froid.
Pour l'effroyable abord de ce funèbre endroit.
(P. 106, V. 693-6% et 699-700»)
Comme dans la Famine, Penfant entre dans le tombeau. Ulysse — qui remplace Joabe — veut détruire le monument. Andromaque en est réduite à faire sortir son fils, qui est emmené. Et le chœur reprend ses lamentations. Quelque invraisemblable que la chose puisse paraître, il faut ici admettre que le tombeau d'Hector touche les tentes des captives.
Malheureusement le quatrième acte est complètement en désaccord avec le second. Un messager y raconte aux captives la mort d'Astyanax, qui a été précipité du haut d'une tour de la ville; la foule se pressait autour de ce spectacle funeste; l'armée grecque était groupée à distance sur un coteau; le tout était loin des Troyennes, qui n'en ont pu rien voir; et cependant c'est là qu'était le tombeau d'Hector :
Cestuy-cy veut grauir au haut d'vn précipice, Cestuy-là sur le toict d'vn fumeux édifice, Ou sur un pan de mur à demy consommé, Reliques d'ilion par les Gre(;s enllammé : Mesmes aucuns (forfait!) se vont planter sans crainte Sur la tombe d'Hector, inuiolable et sainte.
(P. lit, V. 1886-1890.)
Cette fois nous nous heurtons à une impossibilité scéniquc évidente.
Et il y en a une autre au troisième acte.
Cet acte se compose de trois parties, i*" Hécube raconte un songe où elle a vu Achille demander
qu'on lui sacrifie une vierge. Hécube craint pour sa fille Polyxène, el aussi pour Polydorc. Arrive Tal- Ihybie : Achille est vraiment apparu pour réclamer la mort de Polyxène. Exclamations d'Hécube. « Rentrons dedans la tente », dit le chœur. — 2° L'action se déplace, et nous sommes maintenant au camp des Grecs, où Agamemnon, en dépit de la colère de Pyrrhe, refuse d'immoler Polyxène. Il consent néanmoins -à consulter Calchas, qui conclut à la nécessité du sacrifice. — 3° Brusquement, on lit en tête d'une scène nouvelle cette liste de personnages : (( Pyrrhe, Hecube, Polyxène ».
PYRRHE
Allez, soldais, cillez, que soudain on l'amené. C'est tardé trop long temps, amenez Polyxène : la de son tiède sang deust fumer le tombeau, la dans sa gorge deust plonger le saint couteau : Nous sommes par trop lens au mérité salaire, Que requièrent de nous les vertus de mon père. Atlrainez, arrachez.
HECUBE
Mechans que faites-vous?
A l'aide, Citoyens, venez, secourez-nous.
PYRRHE
Hecube, pour néant vous faites résistance.
Pyrrhe, qui était avec Agamemnon et Calchas au camp des Grecs, se trouve donc subitement transporté avec des soldats devant la tente d'Hécube : et déjà le rapt de Polyxène est commencé. — Même avec un changement de décoration à vue, ce jeu de scène serait difficilement explicable.
Comment se fait-il donc que Garnier, dans sa Troade, donne des indications scéniques, tantôt si naturelles, tantôt si contradictoires? 11 suffît, pour
le comprendre, de voir comment il a composé sa pièce.
La Troade de Garnieresl, d'un boutàTautre, une imitation de ces trois modèles : les Troyennes de Sénèque, VHéciibe et les Troyennes d'Euripide; et voici un petit tableau qui montrera comment s'y succèdent ou s'y combinent les emprunts.