III, 1, V
Et plus loin, enfin, il a traduit les vers du messager sur la mort d'Astyanax :
Extrema montis ille praerupti petit, Semiusta at ille tecta, vel saxum imminens Mûri cadentis pressit; alque aliquis (nefasî) Tumulo férus speclator hectoreo sedet.
Ici donc Garnier ne s'est pas aperçu que la mise en scène du philosophe Sénèque manquait de réalité, et il l'a reproduite étourdiment. Au troisième
acte, au contraire, c'est pour avoir voulu modifier son modèle principal et pour avoir mêlé à l'imitation de Sénèque celle d'Euripide, qu'il est arrivé à une mise en scène irréalisable.
11 venait de traduire la scène de Sénèque entre Pyrrhus, Agamemnonet Calchas (II, 2). « Que faire maintenant? » s'est-il demandé. « Achever mon acte ni par un chœur, comme l'auteur latin? Mais cet acte sera beaucoup plus vide et froid que les précédents! Mettre ici le quatrième acte de Sénèque? Mais, dans cet acte, l'intervention d'Hélène est peu intéressante, et ce qui en aurait dû être l'essentiel, l'enlèvement de Polyxène, au lieu d'être placé sous nos yeux, fournit uniquement à quelques vers d'Hécube :
Sed incitato Pyrrhus accurrit gradu, Vultuque torvo, Pyrrhe, quid cessas? âge... Et hic decet te sanguis.: abreplam trahe.
(IV, 1, V. 1000-1001 et 1001.)
(( Tout autrement intéressante est la scène d'Euripide entre Ulysse, Mérobe et Polyxène. C'est elle que je vais reproduire, mais avec une modification heureuse. Ulysse, qui est moins intéressé dans l'action et qui d'ailleurs a déjà figuré dans mon second acte, sera remplacé par Pyrrhus. Au sortir de sa discussion avec Agamemnon, Pyrrhus se livrera à l'actede violence qu'a autorisé Calchas; et, entre la scène de Sénèque et la scène d'Euripide, c'est encore Sénèque qui me fournira le raccord nécessaire : ce ([u'Hécube dit à Pyrrhus dans ses Troyennes, Pyrrhus le dira lui-même dans ma Troade :
Allez, soldats, allez, que soudain on l'amené, (l'est lardé trop long temps...
Attrainez, arrachez.
Le raccord est ingénieux, en effet, et la modification est heureuse, à la condition toutefois que Ton ne songe point à mettre en scène la Troade. Sinon, une impossibilité surgit, qui n'était ni dans Euripide ni dans Sénèque ^
Si, au contraire, on voulait mettre en scène Aniigone (1580) sur un théâtre disposé comme celui de Hardy, on ^ arriverait sans difficulté sérieuse. L'action se transporterait dans cinq mansions^ autrement dit dans cinq compartiments différents.
1° Au premier acte, Edipe, qui désire mourir et qui ne se résigne à vivre que sur les sollicitations de sa fille, arrive en un endroit sauvage et solitaire :
le me veux reposer en cet antre caué, Dans ces horribles monts tristement enclaué, Qu'vn fort buisson encerne, et d'vne ondeuse source Le beau crystal errant en éternelle course. Là sur vn tuf assis, et du coude appuyé l'entretiendray d'espoir mon esprit ennuyé, Que la mort secourable en brief me viendra prendre.
(T. III, p. 18, V. 391-397.)
2° Où sont Jocaste et Antigone, quand, au second acte, un messager vient leur apprendre que la
1. Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que la Troade et Antigone sont d'une longueur démesurée : 2666 et 2741 vers ; Cornélie n'en a que 1934, et Bradamanle 1924. Il est vrai que, Bradamanle n'ayant pas de chœur, tous les vers y sont de douze syllabes.
bataille va s'engager entre les troupes d'Étéocle et celles de Polynice? Rien dans le texte ne le dit. Mais Edipe c( s'est écarté » des deux femmes (acte III, p. 43, V. 1207), et il n'y a aucune raison pour que cette scène se passe au même endroit que l'acte précédent.
3° Antigone insiste pour que sa mère aille empêcher un fratricide :
Ils marchent posainmont, vous les aurez atteints Deuant qu'entre-afTrontez ils soyent venus aux mains.
lOCASTE
Les camps vont lentement, mais les deux Capitaines Ont pour se rencontrer les démarches soudaines. Quel tourbillon de vent me portera par l'air?
Elle part, elle « couii furieuse » pour arriver à temps sur le champ de bataille. Quand elle sera, iprès un chant du chœur, arrivée en présence (lÉléocle et de Polynice, nous aurons donc sous les yeux un troisième lieu de l'action.
4° L'acte III, où un messager raconte la mort des deux frères ennemis, où Jocaste se lue, où Hémon • ssaie de consoler Antigone, peut se placer au même endroit que la première partie de l'acte II; et de même la première scène de l'acte IV, où la timide Ismène n'ose braver la défense de Créon et lefuse d'aller avec Antigone ensevelir le corps de Polynice *. Mais la série de scènes suivante, où (Iréon réitère sa défense; où il punit Antigone, convaincue d'un crime pieux, et Ismène, qui mainte-
1. Je doute qu'en tout état de cause il faille voir une indication scénicjue dans ces vers d'Antigone :
Ne bougez donc, ma Sœur, ne vous auanturez,
Seule dans la maison en repos demeurez. (P. 55, v. 1578-15'iO.).
nanl lutte de générosité avec sa sœur; où enfin il repousse les prières de son fils Hémon, cette série se place naturellement devant le palais ou château de Créon. Devant ce palais, en tout cas, retentissent les lamentations qui, après la mort d'Antigone et d'Hémon, remplissent Tacte cinquième :