‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 52 sur 92 · V.-A. Jolv, Antoine de Montchrestien, Cacn, 1805, in · texte numérisé non relu

V.-A. Jolv, Antoine de Montchrestien, Cacn, 1805, in

est aujourd'hui bien démontré que la Renaissance et les premières années du xvii^ siècle (jusqu'à 1640 environ) avaient conservé la mise en scène des Mystères du moyen âge; c'est-à-dire que la scène, à la fois complexe et immuable, renfermait encore dans un cadre unique et dans un décor permanent tous les lieux différents où l'action devait se passer successivement. L'unité de lieu dramatique s'est établie, non pas (comme on le croit généralement) par une brusque révolution de l'art théâtral, mais par une simplification progressive de la multiplicité primitive; Taction d'un mystère se déroule parfois dans trente ou quarante lieux différents; il n'y en eut plus que cinq ou six dans le théâtre tragique de Hardy; il n'y en eut plus que trois dans le Cid et deux dans Cinna. Il n'y en a plus qu'un seul dans la tragédie de Racine. Mais rien ne serait plus aisé que déjouer Montchrestien sur la scène multiple et immuable où l'on représentait Hardy. »

Ce passage appelle plusieurs réflexions.

D'abord, je n'ai pas vu dans les préfaces de Montchrestien ce qu'y trouvait Petit de Julleville. Celle qui précède la Sophonisbe de 1596 dit — et nous l'avons vu — à la femme du gouverneur de Gaen, Mme de la Vérune : « Il vous plut prendre la peine d'assister à la représentation de cette tragédie »; mais partout ailleurs les expressions du poète peuvent s'entendre d'un théâtre livresque aussi bien que d'un théâtre destiné à des spectateurs.

En second lieu, Petit de Julleville admet que le théâtre de la Renaissance avait gardé la mise en scène des mystères, et ceci ne s'accorde guère, ni avec ce qu'il croit avoir été « bien démontré » — par

moi, sans doute — avant 1891, ni avec mes recherches actuelles : Petit de Julleville paraît avoir ici confondu le théâtre à tendances classiques avec le théûtre populaire, lequel en effet suivait toujours les traditions du moyen âge.

Enfin, en ce qui concerne particulièrement Montchrestien, lassertion de Petit de Julleville n'a, a priori,* rien d'absurde. Vers 1596, des comédiens nomades avaient peut-être déjà repris quelquesunes des tragédies de l'école classique en les accommodant au système décoratif des mystères; et Montchrestien, à son tour, pouvait s'être rallié à ce système, tout en gardant précieusement celles des habitudes de Grévin, de La Taille et de Garnier auxquelles ce genre de mise en scène ne le forçait pas de renoncer. Mais, ce qu'il pouvait faire, Ta-t-il fait? et rien ne serait-il « plus aisé que de jouer Montchrestien sur la scène multiple et immuable où Ton représentait Hardy »? C'est ce qu'il ne faut pas affirmer à la légère; c'est ce qu'il faut au contraire vérifier par un examen minutieux.

Si la scène de Sophonisbe était une scène « multiple et immuable », elle comprenait quatre compartiments ou mansions :

l'' Le « chasteau », ou plutôt le devant du château (le Sophonisbe. C'est là que la Reine, au premier acte, ^accuse d'avoir causé la perte de Syphax, raconte lin songe à sa nourrice, apprend la prise de Cirtha et l'approche de Massinisse, enfin se résout à gagner, si elle le peut, les bonnes grâces de son vainqueur:

116 DE JODELLK A MOLIERE.

Mais, Nourrice, vois-tu cet homme qui s'auanco?

— Madame, il vient à nous, nionstrcz plus de constance.

— Où vas-tu si soudain? dy le moy, messager.

— C'est pour vous aduertir que vous courez danger.

Cyrtlie est prise. Madame

Voila comme est entré le Prince Massinisse.

— De quel costé va-il? — Il vient droit au cliasteau,

(P. 123 et 125.)

— Dans la seconde partie du cinquième acte, alors que le drame touche à sa fin, c'est là encore que Sophonisbe reçoit des mains d'Hiempsal le poison que lui envoie son nouvel époux.

2° Est-ce là aussi que se passe le second acte? Rien, dans le texte de Montchi^eslien, ne permet de Taffirmer. Massinisse se félicite longuement de sa victoire; la Reine arrive :

Grand Roy, ie te salue, ô Guerrier indonté, Q\A portes maint signal d'auguste maiesté, Trois fois ie te salue;

elle prie Massinisse de ne pas la livrer aux Romains, et il lui demande d'être son époux. Où sont-ils? peut-être devant le château, où le roi Numide est arrivé pendant lentr'acte; peut-être en un endroit tout autre, par exemple dans une tente, où il s'est installé et où Sophonisbe est venue le voir.

C'est plutôt dans une tente qu'il paraît être au début du cinquième acte, quand il gémit, maudit Scipion, et finit par confier à Hiempsal le poison que celui-ci devra porter à Sophonisbe.

3° Ne nous demandons pas où se trouve Mégère quand elle prononce un prologue tardif au début du troisième acte : elle est simplement « sur le théâtre ». Mais, aussitôt après, Lélie paraît bien

être dans sa tente, quand il déplore, en un monologue de près de cent vers, le nouvel amour qui s'est emparé de Massinisse. Massinisse arrive et prie Lélie de le recommander à Scipion. « Je vous conseille encor », dit Lélie,

le vous conseille encor d'inuoquer la franchise Pour détacher vos fers : sinon, allon Irouuer Notre sage Empereur, là ie veux esprouuer Ce que peut mon crédit, alin de vous complaire Autant que mon honneur permettra de le faire. — .Desia vostre promesse allège mon souci. Nous partiron bien tost. — Me voilà prest aussi.

Il semble que Lélie parte immédiatement; mais Massinisse ne le fait qu'après avoir eu le temps de voir venir Sophonisbe et de combattre ses craintes :

le vay vers Scipion; aussi bien il me mande... Attachez vostre espoir à l'ancre de ma foy.

4" Ainsi V « empereur » Scipion ne peut être que dans sa tente de général en chef, quand, au quatrième acte, on lui amène Syphax enchaîné et quand il reçoit la visite de Massinisse :

0 qu'il vient à propos. Çà çà, mon Massinisse,

Qui nous rens tous les iours maint glorieux seruice ;

le discourois de toy : tu sois le bien-venu.

N'avons-nous donc plus aucun doute à concevoir? et la scène où Sophonisbe fut représentée devant Mme de la Vérune était-elle divisée ainsi que je viens (le rin(li(iuer ^? De graves difficultés s y opposent.

1. Je n'ai [ru voir l'édition de 1590, et Petit de Julleville, dans -on volume de la BibUotliè(jue elzcvlrienne, ne tient compte que le l'édition de iOUi, (ju'il reproduit, et de celle de 1601, dont

Le chœur, composé de sujets de Soplionisbe \ est fort naturellement placé devant le château de la Reine; mais comment concevoir sa présence chez Massinisse, chez Lélie et chez Scipion? Pourquoi Sophonisbe, au troisième acte, se tiendrait-elle chez Lélie, sans être mandée par lui, sans avoir rien à lui dire, sans lui parler en effet? Pourquoi les indications de lieu, sauf au premier acte, manquentelles d'une façon aussi complète?

Un détail montre avec quel soin il faut se méfier des conclusions hâtives. Le cinquième acte, tel que nous l'avons d'abord conçu, comporte un changement de lieu, et le chœur, chantant au milieu de l'acte, semble être là pour rendre ce changement moins brusque et plus naturel. Mais regardons bien : le chœur chante chez Massinisse, où sa place ne saurait être; et il ne chante pas chez Sophonisbe, tout simplement parce qu'il n'y a jamais de chœur à la fin d'une tragédie : ainsi le voulait une tradition empruntée machinalement aux Grecs.

Toute explication de Sophonisbe par le système décoratif du 'moyen âge étant ainsi légitimement suspecte, devons-nous supposer que Montchrestien à voulu soumettre sa pièce à une rigoureuse unité de lieu et que tout s'y passe devant le u chasteau » deCirtha?

il donne quelques variantes. — Il y a tout lieu cependant d'admettre que, Montchrestien ne retouchant dans ses tragédies que le style, le texte de 1596 ne nous apprendrait rien de vraiment utile pour notre étude.

1. Ou plus précisément de dames de Cirta, comme dans la tragédie du Trissin : « Il Choro e di donne Cirtensi ». Voy. La Sofonisba di Giangiorgo Trissino con note di Torq^" Tasso édite a cura di Franco Pag lierani, Bologna, 1884, in-16.

Trissino, en 1515, avait fait en ce sens un sérieux effort. Il ne nous laissait pas la peine de nous demander où était d'abord Massinissa :

MESSO

Ecco i nimici qui presso a la piaza.

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