I. Jules Lemaître, Impressions de théâtre, V série, p
194 DK JODELLE A MOLIERE.
ces deux principes d'action sont en conflit; — les événements étaient pour la plupart subordonnés aux caractères, aux sentiments, aux passions; ils n'intéressaient pas par eux-mêmes, mais par leur répercussion dans Tâme des personnages.
Rodrigue provoque et tue le Comte : c'est là un événement intéressant, qui pouvait être curieusement amené de façon à exciter l'attente des spectateurs, — habilement présenté de façon à frapper leur curiosité, — étudié dans ses conséquences matérielles de façon à entretenir leur émotion. Ainsi eût cherché à en tirer parti un Rotrou, ainsi en eût tiré parti Corneille lui-même aux environs de 1632, Il ne s'agit plus ici de tout cela. La seule préparation au duel est l'étude des âmes du Comte, de Don Diègue et de Rodrigue, et le duel lui-même disparaît en quelque sorte, il est supprimé. — Je me trompe : le duel a liou, il se prolonge, il est plein de péripéties émouvantes, mais c'est dans l'âme de Ghimène qu'il se livre ; c'est là que le père — c'està-dire le devoir — et l'amant — c'est-à-dire la passion — se livrent le plus terrible des combats :
Ma passion s'oppose à mon ressentiment; Dedans mon ennemi je trouve mon amant; Et je sens qu'en dépit de toute ma colère Rodrig-ue dans mon cœur combat encor mon père : Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, Tantôt fort, tantôt faible et tantôt triomphant.
(Acte III, scène 3, v. 811-81G.)
Quelle image! Elle n'est pas dans Guillen do Castro, et Corneille n'en pouvait trouver une plus expressive pour marquer le changement profond qu'il accomplissait dans l'art dramatique.
Voilà bien cet idéalisme qui caractérise essentiellement le théâtre classique français; il est déjà on ne peut plus sensible dans le Cid, et Sainte-Beuve l'y a bien noté en comparant la pièce de Corneille à celle de Guillen de Castro, son modèle : « Corneille a rationalisé, intellectualisé la pièce espagnole, variée, amusante, éparse, bigarrée; il a mis les seuls sentiments aux prises.... Tout ce' qui est visible, accentué aux sens, tout ce qui parle distinctement aux yeux et qui dessine vivement... le monde extérieur tel qu'il est, il Fabsorbe, il l'abstrait en quelque sorte, il le fait passer à l'état de sentiment pur, d'analyse raisonnée et dialoguée; il le transpose de la sphère visuelle dans celle de l'entendement'. » Rien de plus exact. Mais Sainte-Beuve entend (et tous les autres critiques avec lui) que ce que Corneille a fait, il se proposait en prenant la plume de le faire; que le Cid a été une œuvre idéaliste parce que Corneille, dès 1635 ou 1636, s'était fait une conception idéaliste de la tragédie. Et je me demande, au contraire, si l'on ne confond pas ce que Corneille a fait avec ce qu'il a voulu faire, et si le poète, poussé par des nécessités théâtrales à composer une œuvre idéaliste, ne s'est pas donné, après coup, une théorie conforme à sa pratique. Corneille n'a écrit le Cid que parce qu'il était le grand Corneille, cela est évident; il n'y a mis aux prises les sentiments, les passions et les caractères que parce qu'il avait un génie capable de cette tûche, et auquel celte tâche aurait souri un jour ou l'autre, je le veux bien encore; mais enfin, en 1630,