‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 74 sur 92 · Nouveaux Lundis^ t. Vil, p. 201 et · texte numérisé non relu

Nouveaux Lundis^ t. Vil, p. 201 et

peut-ôtrc ne s'est-il pas spontanément avisé qu'une réforme de Tart dramatique était désirable, peutôtre est-ce la nécessité de mettre son sujet d'accord avec les règles qui lui a suggéré cette réforme. Et ainsi la constitution du Cid ne serait pas due à la poétique de Corneille; c'est la poétique de Corneille qui serait née en grande partie de la constitution du Cid.

Voyons, en effet, s'il est naturel d'admettre que Corneille, en 1636, se soit proposé de construire son œuvre ainsi que réellement il Ta construite.

Les premières comédies de Corneille annonçaient-elles un ennemi du mouvement matériel et du spectacle? Sans parler des folies d'Éraste dans Mélite^ de l'enlèvement de Clarice dans la Veuve, de la scène nocturne où Phylis est enlevée à la place d'Angélique dans la Place royale, il suffirait, pour être autorisé à répondre non, de considérer ces titres, alors alléchants, de la Place royale et de la Galerie du Palais. On sait combien il est facile de piquer la curiosité des spectateurs en exposant à leurs yeux les lieux ou les objets qu'ils connaissent le mieux. L'étonnement de trouver au théâtre des choses ou des monuments qui ne leur paraissaient pas faits pour la scène, la joie de les voir bien représentés, font souvent plus d'effet sur eux que des mérites vraiment sérieux et littéraires. Corneille est un des premiers qui se soit avisé de ce moyen d'amuser le grand enfant qu'on appelle le public; aussi a-t-il donné la place royale, nouvel-

lement construite et déjà fréquentée par le beau monde, pour décor à une intrigue qui aurait aussi bien pu se dérouler partout ailleurs; aussi a-t-il étalé deux fois les curiosités de la galerie du palais dans une pièce où ni les lingères, ni les merciers, ni les libraires de la galerie n'avaient que faire. « Il a fait voir, dira bientôt un des ennemis du poète ^ il a fait voir la- Galerie du Palais et la Place royale^ ce qui nous faisait espérer que Mondory annoncel'ait bientôt le Cimetière Saint-Jean^ la Samaritaine et la Place aux Veaux. » Le dépit du sieur de Charleval montre que les rivaux de Corneille avaient raillé, mais que le public avait applaudi les tableaux piquants imaginés par Tingénieux auteur. Dira-t-on que les pièces dont nous venons de parler étaient des comédies et qu'on n'en saurait rien conclure pour Tidée que Corneille se faisait de la tragi-comédie? Que de méprises, que de combats, que de tintamarre dans la tragi-comédie de Clitandrel Le cor y retentit pendant trois actes, le fils du roi étant à la chasse; un orage elfroyable éclate, et les éclairs et les tonnerres font rage; trois seigneurs se déguisent en paysans masqués et une belle demoiselle en seigneur; un amoureux manque de respect à sa belle et celle-ci, sur la scène môme, lui crève un œil avec Taiguille ou le poinçon qui retenait ses cheveux.... Que sais je encore? Admirez, par exemple, ce jeu de scène. Pendant que Rosidor

i. Faucon do lîis, sieur de Charleval, dans la Lettre à **^ .sous le nom d'Ariste {Corneille, édition Marty-Laveaux, t. II, p. 217). Le nom de l'auteur de ce pamphlet a été découvert par M. 11. Chardon, la Vie de Roirou mieux connue, p. 239 et suiv. Cf. A. Gasté, la Querelle du « Cid », p. 51-00.

est, dans les coulisses, attaqué par trois adversaires, Caliste, son amante, est aussi attaquée sous nos yeux par une rivale jalouse : elle se débat, mais en vain, n'ayant pas d'armes. Ici je cite le texte même de Corneille : « Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paroît tout en sang, poursuivi par ces trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise; et sans la reconnoître, il s'en saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restoit de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronle, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite \ »

Mais Glitandre date de 1631 et n'est que la deuxième pièce de Corneille! Passons à Médée^ qui est la septième et qui date de 1635; de plus, Médée n'est môme pas une tragi-comédie : le noble et sévère titre de tragédie lui a appartenu dès le premier jour. Or cette tragédie, qui contient d'ailleurs divers incidents assez peu tragiques, fait déjà pressentir l'opéra par tout le spectacle qui s'y étale. Egée s'y montre enfermé dans une prison. Creuse et Créon y sont consumés par les feux dévorants qui sortent de la robe magique de Médée; leurs domestiques et Jason lui-même essaient en vain de les secourir, car, si l'on arrache aux malheureux leurs vêtements, ces vêtements sont collés à la chair et ne s'arrachent qu'avec elle; trois coups de poignard délivrent enfin Creuse, Créon et Jason de la

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