Acte I, scène
vie, le public d'un hideux spectacle. QuantàMédée, oA la voit successivement qui prépare des incantations dans sa grotte magique, qui d'un coup de baguette ouvre les portes d'une prison ou rend immobile un messager, qui paraît triomphante à son balcon et s'enlève dans les airs sur un char tiré par des dragons ailés.
Médëe n'avait guère précédé le Cîd que d'une année; V Illusion comique ne le précède que de ({uelques mois, et pourtant cet « étrange monstre », où tous les genres dramatiques du temps sont représentés, est rempli de spectacle et de mouvement scéniciue. Un magicien y montre toute sa puissance, Matamore y prodigue ses bravacheries, un époux y est poignardé devant sa femme qui, à son tour, succombe à sa douleur; une troupe de comédiens y paraît, comptant la recette qu'elle vient de faire; une toile qui se lève et se baisse produit des changements à vue. Au reste, voici la piquante mise en scène de la pièce, telle que nous la fait connaître le machiniste Mahelot * : « Il faut au milieu un palais bien orné. A un côté du théâtre un antre pour un magicien au-dessus d'une montagne; de l'autre côté du théâtre un parc. Au premier acte une nuit, une lune qui marche, des rossignols, un miroir enchanté, une baguette pour le magicien, des carcans ou menottes, des trompettes.
1. Mémoire de plusieurs décorations, f" .34 et 35. Mahelot a, par inadvertance, attribué cette mise en scène à Mélilc. Voyez lUfral, Alexandre Hardy, p. 085, n" 1 ou le Théâtre français avant la période classique, p. ;}IG-8. (Au déhut de son livre sur Molière et son temps, M. Karl Manlzius a contesté que cette mise en scène s'appliquât à rillusion.)
des cornets de papier, un chapeau de cyprès pour le magicien. » ♦
Alors que rHôtel de Bourgogne se mettait ainsi en frais de machinerie et d'accessoires pour représenter Vlllusion, Corneille avait sans doute commencé à écrire le Cid. Esl-il vraisemblable qu'il ait brusquement et spontanément adopté pour ^ cette nouvelle œuvre une poétique absolument contraire à celle qu'il avait constamment suivie jusque-là?
A vrai dire, je crois que Corneille abordait le sujet du Cid dans des dispositions tout autres que celles qu'il avait apportées à rillusion. Ceiie œuvre, irréguliôre de tout point, était une folle entreprise qu'on ne pouvait recommencer tous les jours, et plus rillusion avait été hardie, plus son auteur devait être tenté de soumettre à un plan rigoureux et d'écrire sur un ton soutenu sa prochaine œuvre. Mélange singulier d'audace et de prudence, le poète normand, qui plus tard devait montrer tant de déférence et en même temps donner tant d'entorses à la Poétique d'Aristote, s'était fait une tactique de pencher alternativement vers l'un ou vers l'autre des deux partis qui se disputaient alors le théâtre : les réguliers et les irréguliers. Mélite pouvant être revendiquée par ces derniers, Clitandre avait été, en faveur des autres, soumis à la loi des vingtquatre heures ; l'action de la Veuve et de la Galerie du Palais durant cinq jours, celle de la Suivante n'avait pas eu plus de durée qu'il n'en fallait à la
représentation et à un repas pris entre le premier et le deuxième acte. Après la Suivante, Corneille avait encore renfermé dans les vingt-quatre heures la Place royale et Médëe : c'est que, peu à peu, les réguliers l'emportaient et que leur influence devenait prépondérante. Aussi, illlusion ayant donné aux irréguliers une nouvelle et éclatante satisfaction, il importait de revenir bien vite à la règle et d'écrire le Ciel dans un esprit déjà classique.
Mais ici prenons garde. Rien ne paraît plus aisé à entendre que ces mots : un esprit déjà classique, et rien en réalité ne peut causer plus de malentendus et de confusion. L'esprit classique de 1636 pouvait-il être celui de 1667 ou môme de 1640? Dès 1640, l'esprit classique comportait le dédain du spectacle, l'unité parfaite de l'action, un lieu rigoureusement unique : or, entre 1634 et 1636, Rotrou croyait être classique quand il représentait le sacrifice d'Arcas sur le tombeau d'Hercule et le demi-dieu descendant du ciel au bruit des tonnerres * ; Benserade croyait être classique quand il ajoutait à une Mort d'Achille l'entrevue d'Achille et de Priam et la mort d'Ajax; Mairet et Scudéry croyaient l'être quand ils montraient à la fois au public, l'un tout le palais de Syphax et un endroit quelconque de la ville de Girtha, l'autre la chambre de Calpurnie, la salle où se réunissaient les conjurés complotant la mort de César, la salle du Sénat où le dictateur était tué-. Consultons la littérature critique du temps. Elle était pleine de discussions sur la règle des vingt-quatre heures ; — l'unité de lieu, plus difficile à