‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 76 sur 92 · Sophonisbe; la Mort de César · texte numérisé non relu

Sophonisbe; la Mort de César

obtenir et même à concevoir tant que régnait encore le système décoratif complexe, n'était réclamée que d'une façon vague et timide, mais les réguliers combattaient Téparpillement de Faction dans des lieux trop nombreux et trop dilTérents; — il était moins question de l'unité d'action, dont le principe paraissait aussi généralement admis que la nature en était peu comprise ; — quant à la nécessité d'idéaliser le drame, je ne sache pas que personne alors en ait parlé.

Telles étaient les idées des rivaux de Corneille, telles étaient les idées de Corneille lui-même, quand, sur les indications de M. de Chalon \ il alla chercher dans le chef-d'œuvre de Guilien de Castro le sujet de sa tragi-comédie du Cid. Corneille n'avait pas renoncé à la tragi-comédie; d'ailleurs, s'il y avait renoncé, il n'eût eu que faire de lire les Espagnols : leur comedia était à peu près l'équivalent de notre tragi-comédie, et c'étaient des tragi-comédies que Rotrou rapportait de son com-

1. On connaît l'anecdote rapportée par Beauchamps dans ses Recherches sui' les Théâtres de France (t. Il, p. 157) : « AJ. de Chalon, secrétaire des commandements de la reine-mère, avait quitté la Cour et s'était retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que^ flattait le succès de ses premières pièces, le vint voir. « Monsieur », lui dit-il après l'avoir loué sur son esprit et ses talents, « le genre de comique que vous embrassez ne peut « vous procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans « les Espagnols des sujets qui, traités dans notre goût par des « mains comme les vôtres, produiront de grands elTets. Apprenez « leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer ce que « j'en sais et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par « vous-même» de vous traduire quelques endroits de Guilien de « Castro. » Ce récit a été évidemment arrangé après coup : l'opinion de M. de Chalon sur les comédies de Corneille est d'un critique par trop clairvoyant; et à quel moment, d'ailleurs.

merce avec Lope de Vega. La tragi-comédie étant un genre moins sévère et moins noble que la tragédie, plus fait pour contenter une frivole curiosité, Corneille n'avait pas de raison pour s'enfermer plus rigoureusement qu'il ne l'avait fait un an auparavant, quand il composait Médée, dans la peinture des sentiments et des passions. Au contraire, nous savons que la volonté arrêtée de se conformera la règle des vingt-quatre Jieures l'a fait passer outre aux difficultés chronologiques et morales les plus graves; nous savons que le désir de promener son action dans le moins de lieux et dans les lieux les plus rapprochés possible, que dis-je? que le désir de paraître respecter complètement l'unité de lieu l'a fait se résigner à quelque obscurité. N'est-il pas raisonnable, n'est-il pas juste dès lors d'expliquer par cette volonté et par ce désir le plus grand nombre possible des changements introduits par le poète dans son modèle espagnol? Lorsque nous l'aurons fait, nous devinerons aisément quels motifs

celte opinion aurait-elle été soutenue? Après Médée? M. de Chalon oubliait donc cette tragédie! Avant Médéel Corneille a donc été bien peu convaincu par M. de Chalon, puisqu'il est revenu au genre de ses débuts dans ClUusion comiquel Mais, s'il faut faire des réserves sur le détail de l'anecdote, il ne convient pas, en revanche, d'en contester le fond, comme quelques-ur\s l'ont fait. Beauchamps tenait son récit du P. de ïournemine, professeur aux Jésuites de Rouen et en bonne posture pour être informé; et surtout ce récit est confirmé par une attaque lancée contre Corneille dans la Querelle du « Cid » et nullement relevée par notre poète : « Il ne vous étoit pas difficile, lui (lisait Claveret, de faire un beau bouquet de jasmin d'Espagne, puisiju'on vous en a apporté les fleurs toutes cueillies dans votre cabinet ». Lettre du sieur Claveret au sieur Corneille, soydisant aulheur du « Cid » (dans Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, 3* éd., t. I, p. 74).

l'ont décidé aux changements qui restent encore, et nous pourrons juger si le Cid, tel qu'il a été écrit, est le résultat de Tidéalisme de Corneille, ou si, au contraire, l'idéalisme de Corneille n'est pas en partie un résultat du Cid.

Supposons Corneille en face de son modèle espagnol, le lisant, le commentant, et se demandant comment il s'y faudra prendre pour le faire passer sur notre théâtre.

Guillen de Castro avait composé, sous le titre général de Exploits de jeunesse du Cid (Mocedades del Cid)^ deux pièces qui se faisaient suite : la première se terminant par le mariage de Rodrigue et de Chimène, la seconde mettant en scène les exploits postérieurs de Rodrigue. — Evidemment c'était à la première seule que l'imitation devait être bornée : le temps où les tragi-comédies comprenaient deux ou plusieurs journées était décidément passé en 1636 ^

Fallait-il du moins garder toute la matière dont Castro avait formé sa première partie?

Cette première partie débute au moment où Rodrigue est fait chevalier. Dans une scène brillante, le Roi arme Rodrigue en présence de divers

1. Les dernières pièces en deux journées qui iiient paru sur le théâtre sont sans doute le Tyr et Sidon de Jean de Schelnndre (sous sa deuxième forme), publié en 1628, le Pandoste de Puget de la Serre, publié en 1631, et quelques pièces de Hardy, restées inédites, qui ne peuvent être postérieures à cette même date de 1631.

personnages de la Cour, de Tlnfanle notamment (qui chausse les éperons au nouveau chevalier) et de Chimène, fille de don Gomès, comte deGormas'. Toutes deux sont frappées de la grâce et de la bonne mine du nouveau chevalier; toutes deux se prennent à l'aimer. Mais l'amour de rinfar^te est contrarié par la distance énorme qui sépare sa situation de celle de Rodrigue, et l'amour de Chimène va être lui aussi mis à une rude épreuve. Le Hoi doit choisir un gouverneur à son fils. En plein conseil il accorde cette charge à Don Diègue-, père de Rodrigue; en plein conseil aussi une altercation s'engage entre Don Diègue et Don Gomès, dont cette nomination ruine les espérances : Don Diègue reçoit un soufflet. — Un soufflet, c'est le déshonneur I Don Diègue rentre chez lui, Fâme navrée, décroche une épée, la brandit, s'aperçoit qu'elle est décidément trop lourde pour son bras vieilli, et appelle ses trois fils. Aux deux plus jeunes il serre violemment les doigts, et ils gémissent; à Rodrigue l'aîné il mord un doigt, et Tardent jeune homme se dresse plein de courroux :

« Làchez-moi, mon père; làchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous nétiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.

— Et ce ne serait pas le premier.

— Comment?

— Fils de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me plaît, la vaillance que je bénis ^. »

\. Pour plus de clarté, je garde à ce personnage les noms que lui a donnés Corneille. Castro rappelle le comle d'Orgaz, surnommé Lo/ano (c'est-à-dire VOrgueil).

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