Je suis l'excellenle édition de M. Mérimée {Bibliothèque
Il faut que Rodrig-ue venge son père sur le père de sa maîtresse; la douleur du jeune héros est grande, mais il se décide à faire son devoir.
Donc, sur la place où se trouve le palais du Roi, le comte de Gorrnas passait. Rodrigue arrive en armes, et, après avoir répondu galamment à l'Infante qui lui adressait la parole d'une fenêtre où elle se tenait avec Chimène, après avoir laissé paraître une dernière fois la lutte que se livrent en lui Tamour et Thonneur, il aborde le Comte et le provoque. Le duel a lieu sur la place même. Don Dièguc, qui vient hâter sa vengeance, encourage son fils; Chimène et Tlnfante s'efi'raient. Bientôt le Comte, blessé à mort, pousse un cri; ses gens se jettent sur Rodrigue; Flnfante le protège contre eux, pendant que Chimène court embrasser le corps de son père.
La pièce de Guillen de Castro a trois actes, c'en est là le premier.
Au second, Chimène se rend au palais du Roi pour demander la punition de Rodrigue, que Don Diègue, soutenu par Flnfant, son élève, défend avec feu. Mais Rodrigue ne tient plus à la vie, maintenant qu'il a offensé sa maîtresse; il se rend dans la maison de ('himène, pour la supplier de le percer de sa propre épée, et, s'il consent enfin à ne pas mourir sur Fheure, c'est parce qu'elle lui avoue qu'elle ne le hait point. — Le reste de l'acte est découpé en scènes assez éloignées l'une de l'autre dans le temps et dans l'espace. Don Diègue atten-
mérldionale, T" série, t. II : Première pavLle des Mocedade.^ ael Cid, Toulouse, 1899, in-8); mais j'emprunte la traduction de M. Viguier {Corneille de M. Marty-Laveaux, t. III, p. 212).
dait avec anxiété son fils dans un lieu désert. Il le revoit avec joie ; mais, comprenant que l'action seule et le danger peuvent divertir une douleur comme la sienne, il l'envoie à la frontière du royaume combattre les incursions des Maures. Rodrigue passe devant un château de l'Infante et, la voyant au balcon, a encore une conversation courtoise avec elle. Puis il joint les ennemis et leur livre une bataille : la moitié de la bataille se passe sous nos yeux, l'autre nous est racontée par un pâtre peureux qui la contemple du haut d'un arbre. Enfin, nous revenons au palais, où nous faisons connaissance assez ample avec le fils du Roi, Télève de Don Diègue. Rodrigue arrive, amenant un chef maure qu'il a fait prisonnier; Ghimène demande une seconde fois justice, et le Roi exile le Cid, mais en l'embrassant.
Le troisième acte est postérieur au second de plus d'un an. L'Infante voudrait bien épouser le Cid; mais elle voit de quel amour e^t animée Ghimène, et elle ne veut pas être un obstacle au bonheur de son amie. — L^ne troisième démarche de Ghimène pour demander justice — démarche peu utile, puisque le Gid est toujours en exil — suggère au Roi l'idée d'une épreuve. On annonce à la jeune fille que Rodrigue est mort dans une embuscade; aussitôt sa douleur éclate à tous les yeux; mais elle ne veut point en convenir et déclare au contraire que, si quelqu'un tue Rodrigue en combat singulier, sa main lui est acquise. — Après une scène épisodiquc, où, dans les montagnes de (ialice, Rodrigue secourt un lépreux, dort à coté de lui et, lorsque le lépreux se transfigure et le bénit,
s'aperçoit qu'il a secouru saint Lazare lui-même, arrive le combat singulier qu'on nous a annoncé. Mais Castro Ta mal rattaché à Taction. Rodrigue ne se bat point avec un champion de Chimène; il se bat, lui Castillan et pour la défense de la Castille, avec un terrible géant aragonais. Celui-ci, il est vrai, profite de Tollre imprudemment faite par Chimène pour déclarer qu'il l'épousera s'il est vainqueur.
Passons sur une scène où reparaît l'Infant, élève de Don Diègue, et oi^i il est traité de faits historiques sans rapport avec l'histoire des deux amants. Chimène couverte d'habits de fête; Chimène, l'effroi dans l'âme et une joie affectée sur le visage, apporte une lettre qui lui fait présager la défaite et la mort de Rodrigue. On nouveau stratagème décide du dénouement; mais cette fois c'est Rodrigue et non le. Roi qui l'a imaginé. Un messager annonce qu'un chevalier arrive d'Aragon portant la tête de Rodrigue et venant l'offrir à Chimène. Chimène, consternée, avoue toute la force de son amour : alors Rodrigue paraît.
Le Roi. — Quel est Fauteur de ces fausses nouvelles? où est-il?
Rodrigue. — Les nouvelles étaient très vraies, au contraire. Remarquez-le bien : tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon un chevaHer venait pour offrir à Chimène la tête de Rodrigue devant vous et en présence de celte Cour. Or ce sont là toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon et je ne viens pas sans ma tête.... Je la présente en ce moment à Chimène. Elle n'a point dit dans sa proclamation si elle la voulait vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de Rodrigue, il est juste quelle soit mon épouse.
Le Roi. — Rodrigue a raison ; je prononce le jugement en sa faveur <.
Et, le soir mémo, Téveque do Palencia unira Rodrigue et Chimène. Il y a trois ans environ que l'action a commencé.
Telle est IVcuvre ffue lit Corneille, et, sauf le dernier incident, peu en rapport avec la gravité du sujet, il Tadmire comme il convient; il se promet d'en respecter le plus possible Tordonnance, les grandes scènes, les beautés diversçs. Il y faudra faire des changements pourtant, et qui ne laisseront pas d'avoir leur importance.
Tout d'abord, il sera nécessaire d'abréger singulièrement la durée de l'action; au lieu de trois ans il conviendra de se borner à vingt-quatre heures, puisque ainsi le veut une règle dont M. Chapelain, M. (le Mairet et Mgr le Cardinal parlent sans cesse, et (jui a pour elle, paraît-il, l'autorité imposante d'Arislote. Four resserrer l'action en vingt-quatre heures, il faudra supprimer la scène où Rodrigue est armé chevalier; — Don Diègue cherchera son fils par la ville, au lieu de l'attendre dans un lieu désert où il serait trop long pour Rodrigue daller; — trois démarches de Chimène pour obtenir justice, c'est trop évidemment dans un laps de temps aussi court : tout au plus sera-t-il possible d'en admettre deux, Tune après le duel qui sépare les deux amants, l'autre après la victoire de Rodrigue, qui pourrait mettre celui-ci au-dessus des lois et des revendications de Chimène^; — le combat singulier contre