Corneille, III, p
2. « Celte môme règle (des vingt-quatre heures) presse aussi tntp CMiimcue de demander justice au Hoi la seconde fois. Elle
le géant aragonais ne pourra plus avoir lieu sur la frontière d'Aragon, mais à la Cour même du Roi.
Et ce n'est pas tout; Rodrigue sera dans l'impossibilité d'aller chercher lui-même les Maures là où ils sont : il faudra que ceux-ci viennent exprès pour se faire battre par lui. Eh bien! ils viendront*. Mais comment? la Cour du Roi de Castille est à Burgos, et il est difficile d'admettre que les Maures arrivent par terre jusqu'à Burgos sans qu'on ait fait quelque effort pour les arrêter. Leur incursion serait plus naturelle s'ils venaient par eau. Faisonsles donc venir par eau. (C'est toujours Corneille qui parle.) Séville n'est pas trop loin de la mer, sur «le Guadalquivir; il se peut que le flux soit capable d'amener une flotte Jusque-là, puique le mascaret sur la Seine se fait sentir jusqu'à Rouen : bien que Séville ne fût pas castillane alors, nous
l'avoit fait le soir d'auparavant, et n'avoit aucun sujet d*y retourner le lendemain matin pour en importuner le Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui auroit donné sept ou huit jours de patience avant (jue de l'en presser de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne Font pas permis : c^est l'incommodité de la règle. » {Examen du Cid, éd. Marty-Laveaux, t. 111, p. 97.)
1. « Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut, que j'ai marqué ailleurs {Discours du poème dramatique, t. I*'", p. 43), qu'ils se présentent d'eux-mêmes sans être appelés dans la pièce, directement ni indirectement, par aucun acteur du premier acte, lis ont plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol : Rodrigue, n'osant plus se montrera la Cour, les va combattre sur la frontière; et ainsi le premier acteur les va chercher et leur donne place dans le poème, au contraire de ce qui arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service d'importance qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité de la règle dans cette tragédie. » {Examen, t. 111, p. 98.)
supposerons que Séville était la capitale du roi de Castille. Les Maures viendront de nuit: Rodrigue les combattra au lieu de dormir, et pas une heure ne sera perdue '.
Du même coup d'autres scènes disparaissent, celles qui se passaient pendant Texpédition de Rodrigue : la conversation avec Tintante devant le château de plaisance, et la transfiguration du lépreux. — C'est une règle bien gênante, en vérité, que cette règle d'Aristote! Même après tant de réformes, elle obligera à presser singulièrement les événements, et Rodrigue n'aura guère le loisir de se reposer au milieu de tant de démarches de toutes sortes et de tant d'exploits ^.
1, « Passons à celle (à la règle) de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gêne en celte pièce. Je l'ai placé dans Séville, bien que Don Fernand n'en ave jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois pas assurer toutefois que le flux de la mer monte elîectivement jusque-là ; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de chemin (|u*il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque proliahilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu même. » (Examen, t. III, p. 97-98.)
2. « Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures [tresse trop les incidents de cette pièce. La mort du Comte et l'arrivée des Maures s'y pouvoient entresuivre d'aussi près qu'elles font, parce que celte arrivée est une surprise qui n'a point de communication ni de mesures à prendre avec le reste, mais il n'en va pas ainsi du combat de Don Sanche, dont le lloi étoit le maître, et pouvoit lui choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avoit assez, fatigué Uodrigue toute la nuit pour mériter deux ou trois jours (le repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il n'en étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien dit, |)arce qu'elles n'auroient fait (|ue nuire à la conclusion de l'action. » {Examen, t. III, p. 9G-97.)
Du moins faiit-il rendre celle justice aux vinglqu;ilie lieiii'es. (luClles eiiipèrlicnl de promener lac Lion en eeiiL lieux divers; ee quon appelle lunilé de temps rend plus facile Tunité de lieu. Puis(pui Rodrigue ne peut plus aller combattre ni le géanl ni les Maures, Faction se passe tout entière dans Séville. (:und)ien de lieux de Séville seront nécessaires? rappartemeiil du Roi, celui de Tlnfante, celui de Chimène, une rue. Faut-il ajouter la maison de Don Diègue? A quoi bon? Don Diègue ne rentre chez lui que pour essayer son épée et pour éprouver ses iils : essayer son épée est inutile, il aura senti sa faiblesse au moment même où le Comte lui aura donné le soufflet; et quant aux fils, pourquoi les mettre tous trois sur la scène? deux n'y ont rien à faire, en somme; ce sont des personnages muets ou à peu près; en pareil cas, les comédiens confient les rôles à leurs moucheurs de chandelles, qui se tiennent ridiculement et provoquent les moqueries des spectateurs ^ Supprimons les deux jeunes fils de Don Diègue, ainsi que tous les autres personnages inutiles. Don Diègue peut rencontrer son fils dans la rue ou sur une place publique pour lui confier sa vengeance^. La place publique
1. Voir ce que dit Corneille dans son Examen, t. 111, p. 100, à propos des gentilshommes qui auraient dû accompagner Don I)iègue au troisième acte : « Ces accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir. »
2. « Le Comte et Don Diègue se querellent au sortir du palais; cela se peut passer dans une rue; mais après le soufdet
clant naturellcmenl supposée au milieu du théâtre, il n'y aura ainsi que trois compartiments sur la scène, et, comme ils représentent des lieux fort rapprochés, le décorateur pourra môme les indiquer dune manière quelque peu indistincte : beaucoup penseront que Tunité du lieu est complètement respectée, — et n'est-ce pas, en effet, respecter les règles que de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre'?
reçu, Don Diè^ue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes, attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné de peuple, et ne reçoive l'oiïre de quelques amis. Ainsi il seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met l'Espagnol, pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait.... » (Ejramcn, t. lll, p. 99.) — Délier les scènes passait pour une faute grave en 1060, au temps où Corneille écrivait ses examens; mais il n'en était pas de même en 1636, quand la décoration simultanée existait encore. Corneille avait souvent délié les scènes dans le Cid, el. il avoue lui-même, dans le Discours des trois uniU^s (t. I", p. 120), (jue « la liaison des scènes n'y est pas gardée ». Ce n'est donc pas de peur de les délier une fois de plus qu'il avait commis l'invraisemblance dont il s'accuse dans son Examen. La vérité est que, trois compartiments (un au fond, un sur chaque côté) formant en (juclque sorte le minimun de la décoration simultanée, Corniùlle n'avait pas voulu en ajouter un quatrième, qui aurait à la fois dérangé la symétrie et accusé aux yeux la complexité du décor.
1. " J'aime à suivre les règles; mais loin de me rendre leur lave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet.... Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien dilTérentes. » [Épitre dédicatoire de la Suivante, 1637, t. Il, p. 119).
On lit dans les Observations do Scudéry sur le Cid (t. XII, ['. 455) : « Devant que passer de la conduite de ce poème à la «M'usure des vers, disons encore (jue le théâtre en est si mal entendu, qu'un même \'nm représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante, la maison de Chimène et la rUe, presque sans changer de face, le spectateur ne sait h; plus souvent où sont les «•'hMirs. - l.'Academie dit aussi (t. XII, p. 482) : « Quant au
Pour le reste, il sera facile de suivre la pièce espagnole. Mais n'aura-t-elle pas trop perdu à tant de mutilations? se tient-elle encore? — Mais oui; il semble môme qu'elle se tient mieux. Car quel est le sujet, en somme? N'est-ce pas Tamour de Rodrigue et de Chimène en lutte avec l'obligation cruelle où ils sont : Tun de tuerie père de sa maîtresse, l'autre de demander justice contre celui qu'elle adore? Tout ce qui ne rappelle pas ce sujet affaiblit Timpression du spectateur. C'était une noble scène que celle du lépreux, mais qu'importait-elle à l'action?
théâtre, il n'y a personne à qui il ne soit évident qu'il est mal entendu dans ce poëme, et qu'une même scène y représente plusieurs lieux. » Corneille écrit de son côté {Discours des trois unités, t. P% p. 120) : « Le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi: et sans doute il y a quelque excès dans cette licence >». Mais le rusé poète ajoute : « Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je voudrois qu'on fît deux choses : l'une, que jamais on ne changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna\ l'autre, que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinoplc, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur, qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le reconnoissent que par force, quand il est trop visible, comme dans le Menteur et la Suite, où les différentes décorations font reconnoître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait. » Le mot de Scudéry : « un même lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante, la maison de Chimène et la rue, presque sans changer de face », prouve que Corneille n'avait pas attendu à 1660 pour étudier l'art de tromper l'auditeur.
« LE CID » ET LA FORMATION DE LA TRAGEDIE. 2db
Les démarches de Chimène, étant trop nombreuses, faisaient longueur : réduites à deux, elles paraîtront plus fortes. N'y a-t-il pas lieu d'agir encore dans ce sens et, par exemple, de supprimer l'Infante qui ne tient en rien à la pièce? Puisque le géant aragonais ne peut plus rester sur les frontières de l' Aragon, pourquoi ne pas corriger la faute de Castro, qui fait intervenir ici un intérêt politique dont nous n'avons que faire, au lieu de nous occuper seulement des intérêts des personnages? Oui, il faudra que l'adversaire de Rodrigue soit uniquement le champion de Chimène; ce sera un candidat à sa main, et le peu d'attention que lui accordera Chimène fera ressortir encore l'amour qu'elle éprouve pour le Cid. — D'autre part, Castro a-t-il pris soin de tirer toute l'émotion possible de la mise en présence des deux amants? C'est l'aveu de l'amour de Chimène qui donne à Rodrigue la force de combattre contre les Maures; pourquoi ne serait-ce pas un aveu analogue qui lui donnerait la force de combattre contre le géant, — ou contre le personnage par lequel le géant sera remplacé? Est-ce qu'une seconde entrevue des deux amants risque d'être moins émouvante que la première ? A vrai dire, elle devra l'être davantage, car, plus Rodrigue a montré sa vaillance, plus Chimène doit éprouver de douleur d'être séparée de lui, — et plus Chimène s'est montrée fidèle à son devoir, plus Rodrigue doit sentir avec amertume qu'un aussi noble cœur était fait pour lia lire contre le sien.
Oui, la pièce gagnera à ces modifications, car l'unité d'impression et d'action en sera mieux assurée. Je ne vois qu'une difficulté; mais elle est
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grave. En supprimant la scène où Rodrigue est armé clievalier, celle du duel \ celle où Rodrigue, au loin, devant un chûteau, fait la rencontre de rinfantc, j'ai supprimé tous les points de contact entre cette Infante et Rodrigue; dès lors, à quoi ce personnage servira-t-il? A rehausser Rodrigue par les sentiments qu'éprouve une fille de roi pour un simple chevalier, et à faire ainsi mieux apprécier l'amour que Rodrigue porte à Chimène? Soit; mais c'est sans doute là un motif insuffisant pour faire pai'aîtrc et parler à maintes reprises l'Infante, et je ne puis me dissimuler que ce personnage compromet l'unité que je venais d'assurer à la pièce. — Rah! les beaux esprits m'en voudront moins de compromettre l'unité d'action que de manquer à la règle des vingt-quatre heures, et le public ne m'en voudra sans dou-te pas du tout : c'est une tragi-comédie que j'ai à écrire, et la rivalité de l'Infante et de Chimène est bien dans les traditions de la tragi-comédie. La pièce serait trop courte si j'en éliminais tout ce que peut dire et faire mon personnage; et un seul rôle important de femme, serait-ce assez? Je ferai jouer Chimène par la Villiers, dois-je me résigner à ne pas faire jouer la Beauchâteau -?