‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 80 sur 92 · Voir VExaincn, t. III, p · texte numérisé non relu

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2. Môme après avoir transformé celte scène, Corneille croit devoir s'excuser de n'avoir pas fait punir immédiatement l(; souriletparle Hoi, et d'avoir fait agir celui-ci « plus mollement (ju'on ne feroit en ce temps-ci, où Taulorilé royale est plus absolue ». {Examen, t. 111, p. 1)0.)

Rodrigue et le Comte sur la scène : ce duel exciterait trop d'émotion dans la salle et trop de colère au Palais-Cardinal, au moment où Son Eminence condamne impitoyablement les duellistes. C'est déjà bien assez de hardiesse que de faire du point d'honneur et du duel les ressorts essentiels de l'action ^ — La lutte contre les Maures a lieu de nuit, sur les bords d'un fleuve où une flotte aborde; impossible de représenter cela : je remplacerai la bataille par un récit. Seulement... seulement je m'aperçois que toutes les scènes pittoresques et animées, toutes les scènes pour les yeux ont disparu : Rodrigue armé chevaher, la transfiguration du lépreux, la conversation au cl^ir de lune avec l'Infante, Don Diègue s'escrimant avec son épée et éprouvant ses fils, le soufflet donné en pleine Cour royale, le duel, la bataille. Comme ma pièce va être décolorée et froidel Et pourquoi donc? Il n'est pas toujours vrai, quoi qu'en dise Horace, que ce qu'on met sous les, yeux du spectateur le frappe plus que ce qu'on se contente de confier à son oreille; souvent les yeux amusent l'esprit et le forcent à se jouer à la surface des choses au lieu de pénétrer jusqu'à leur essence même et jusqu'à leur fond : un discours éloquent, un récit expressif, un dialogue animé et où tous les mots peignent l'âme des interlocuteurs, en apprennent souvent davantage et touchent plus profondément que des allées et venues, des luttes bruyantes, des spectacles pompeux. Le théâtre vit

1. On sait que Corneille, ayant écrit quatre vers trop expressifs sur le point d'honneur, n'a jamais osé les faire imprimer, ni peut-être les faire dire sur la scène. Voyez la notice de M. Marty-Laveaux, t. III, p. 17.

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d'action, soit; mais d'abord agir n'est pas s'agiter, et ensuite on vit aussi bien moralement que physiquement; c'est agir que de penser, agir que de détester ou d'aimer, agir que de vouloir. Et le spectateur s'intéressera aux personnages de la pièce s'ils agissent de cette manière, à la condition que le poète saura rendre dans ses vers leurs pensées, leurs passions et leurs volontés, à la condition qu'il saura faire vivre et faire voir en quelque façon des âmes. Suis-je capable de remplir ce programme? Il me le semble. Renonçons donc sans regret à un pittoresque, après tout, facile : attachons-nous hardiment à spiritualiser le drame.

Je demande pardon à Corneille d'avoir osé le faire parler — et le faire parler en termes aussi insuffisants. Mais ceux de mes lecteurs qui ont bien voulu lire mes notes, ceux qui connaissent les préfaces^ les eccame^is et les discours de Corneille ont vu que je me contentais souvent de reproduire les idées qu'il a exprimées lui-mômc ; là où j'ai été plus hardi, je crois n'avoir trahi en rien ses pensées et ses sentiments. Je crois que l'auteur de Mélite, de Clitandre, d(^ Médée et de l Illusion comique n'a pas entrepris le Cid avec le projet arrêté de supprimer le spectacle. Ce qui le préoccupait, c'était d'observer la règle des vingt-quatre heures, de réduire le champ de son drame et d'imiter le mieux possible son modèle. Seulement, ce modèle était tel que, pour le bien imiter, il fallait transformer en

partie les procédés et les tradilions en vigueur. Corneille était maintenant de taille à ne pas reculer devant une pareille tache. Il avait trente ans, il avait fait le tour de l'art dramatique contemporain, il avait réfléchi sur ses œuvres et sur celles des autres, sa poétique s'élargissait, son génie avait mûri. Aux prises avec une belle œuvre comme celle de Castro, il se sentit capable d'en conserver les beautés tout en écrivant une œuvre plus appropriée aux besoins nouveaux de son temps, tout en écrivant une œuvre éminemment originale.

Cette originalité, d'ailleurs, devait empêcher qu'en 1636, ou 1637, la pièce ne fût de tout point bien comprise. Aujourd'hui l'indétermination, le vague de la fin du Cid la rendent à nos yeux éminemment belle et poétique ; nulle part mieux que là l'idéalisme ne triomphe; nulle part n'est mieux marquée la subordination des faits aux sentiments. Mais le dénouement du Cid était si nouveau pour les contemporains, habitués aux procédés de la tragi-comédie traditionnelle, que la plupart ne l'ont point entendu. Scudéry s'obstine à répéter que Chimène épouse Rodrigue. Est-ce de sa part mauvaise foi? Non, sans doute, car il était trop facile de lui répondre, et d'ailleurs il ne saurait être question de mauvaise foi de la part de l'Académie, et l'Académie tombe dans la même erreur. Pourquoi? Parce qu'aux yeux de l'Académie, comme aux yeux de Scudéry, un dénouement ne peut être constitué que par un fait matériel. Si on avait fait comprendre à l'Académie et à Scudéry (|Ue le mariage n'avait pas heu, ils auraient crié plus haut encore : « Mais alors il n'y a donc pas de dénouement! » Eh

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bien si, il y a un dénouement, mais qui n'a rien de matériel. La mort du Comte a laissé dans le cœur de Chimène de l'amour pour Rodrigue, tout en la déterminant à poursuivre résolument sa perte. Peu à peu Chimène en arrive à aimer Rodrigue d'une passion plus forte qu'auparavant, d'une passion accrue par l'admiration, en même temps qu'elle perd peu à peu le droit et le courage de le poursuivre. Le cadavre du Comte est toujours entre eux deux; mais, sauf ce point, ils sont plus unis qu'au début de la pièce. Il y a donc eu une évolution de sentiments, une action; cette évolution et celte action sont terminées.

Est-ce par la môme inexpérience qu'il faut expliquer une autre grave erreur de l'Académie? Quand Chimène, trompée par le Roi', a cru Rodrigue mort et s'est pâmée de douleur, elle proteste contre le soin que prend le Roi de la rassurer; elle explique sa pâmoison par sa joie d'abord, puis par son dépit de voir Rodrigue mourir glorieusement et non pas sur un échafaud infâme. Purs sophismes, et qui font sourire! Mais, si la scène est écrite sur un ton peu tragi(pie, le personnage de Chimène n'en est pas moins admirable là comme ailleurs, et on ne sourit de ses paroles qu'avec une sympathique émotion. L'Académie, dans ses Sentiments sur le Cid^, s'étonne que Chimène veuille ici dissimuler son amour : n'a-t-elle pas dit plus haut qu'elle ne craignait pas de le proclamer?

Et je veux (lUc la voix t]o In [ilus iiunc envie

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