‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 82 sur 92 · Tel est le texte des Sentiments de l'Académie · texte numérisé non relu

Tel est le texte des Sentiments de l'Académie

C'est ainsi que, la beauté du Cid éclatant à tous les yeux (sauf, bien entendu, à ceux des jaloux), on ne percevait qu'imparfaitement ce qui en faisait la nouveauté féconde. Aussi bien Corneille n'avait-il pas eu jusqu'au bout le courage de son idéalisme, et la pièce se ressentait-elle trop des préoccupations qui avaient présidé à sa naissance.

Aujourd'hui, si nous voulons comprendre et accepter les sentiments divers dont Rodrigue et Chimène sont animés, si nous voulons ne pas nous révolter contre le sujet et sa mise en œuvre, il nous faut oublier tous les efforts que Corneille a faits pour marquer son obéissance à la règle des vingtquatre heures. Pour peu que nous nous en souvenions, pour peu que nous en croyions les indications — heureusement assez rares — que Corneille a données pour nous permettre de suivre sur noire montre la durée des diverses parties de la pièce :

Hier ce devoir te mit en une haute estime... Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse... (Acte IV, scène 2, v. 1169; acte IV, scène 5, v. 1449);

aussitôt notre pudeur, notre délicatesse, notre bon sens môme protestent. Comment! c'est douze ou quatorze heures après la mort du Comte que le Hoi dit à Chimène, en lui imposant la loi d'épouser le vainqueur du combat singulier demandé par elle :

Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, Si Hodri^ue est vainqueur, l'accepte sans contrainte. Cesse de murmurer contre un arrêt si doux!

(Acte IV, scène 5, v. 1461-1403.)

224 DE JODELLE A MOCIERE.

Ce roi csl un malappris. Comment !cst quinze ou seize heures après la mort du Comte que Rodrigue vient pour la seconde fois, en plein jour, voir Chimène et que celle-ci l'encourage à sortir vainqueur d'un combat où il doit la conquérir! Scudéry a raison : Chimène est une parricide, et on a le droit de demander à Rodrigue s'il a donné de l'eau bénile en passant au pauvre Comte mort, qui vraisemblablement est encore dans la maison de sa fille.

Seulement, pourquoi prendrions-nous Corneille au mot? Libre à Chapelain et à Richelieu, après avoir poussé de toutes leurs forces le poète à appliquer la règle des vingt-quatre heures, de protester avec indignation contre les invraisemblances morales dont la règle est cause. Pour nous, nous n'avons que faire des règles, et nous ne consentons pas à laisser gâter un chef-d'œuvre pour si peu. S'il est vrai, comme nous nous sommes efforcés de le montrer, que le souci des prescriptions aristotéliques a poussé Corneille dans la voie de l'idéalisme et de la vraie tragédie, nous les en remercions ; mais nous ne voulons pas payer ce bienfait trop cher. Quand un beau visage nous plaît, nous nous refusons à voir la verrue qui le dépare. Et si Corneille intervient et nous dit : « Mais vraiment la verrue y est, et la règle des vingt-quatre heures est appliquée », nous lui répondons à peu près comme Dorine à Orgon, ou comme Toinette à Argan : « Non, Monsieur, l'on ne vous croit pas, et la pièce est meilleure que vous ne voulez bien le dire ».

Pour qui veut tenir compte des indications chronologiques de Corneille, le poète a commis une faute énorme : tout en resserrant son action en

« LE CID » ET LA FORMATION DE LA TRAGEDIE. 22o

vingt-quatre heures, il a laissé se développer les passions et les sentiments, comme s'ils avaient à leur disposition un an ou deux. Mais c'est là une faute heureuse. Nous n'aurons qu'à négliger trois ou quatre mots, nous n'aurons qu'à supprimer la limitation importune, pour voir toutes les beautés de l'œuvre s'épanouir à Taise. Alors nous ne dirons plus que l'action se passe en un jour, mais nous ne (lirons pas davantage qu'elle se passe en une année. Nous perdrons tout vain souci des jours et des heures'. Occupés à contempler des âmes humaines, nous les placerons d'instinct et nous nous placerons , avec elles hors du temps.

Du Cid à Cinna, et surtout du Cid à Phèdre^ un <les grands progrès de l'idéalisme consistera à rendre le moins en moins nombreux les événements dont la l rame soutient l'action tragique. Mais un progrès tout nussi grave consistera à nous faire de plus en plus -entir que les événements extérieurs sont un simple point de départ pour l'aclion intime, qui, elle, ne se mesure pas au compas du temps et de l'espace. Si

i. D'Aiiliigiiac lui-iiK'ino, au moment d'exposer sa théorie réaliste de la vraisemblance, fait l'aveu suivant : « J'ai vu des -'cns (jui travaillaient depuis longtemps au théâtre; lire ou voir

iu poème par plusieurs fois sans reconnaître ni la durée du iemps, ni le lieu de la scène, ni la plupart des circonstances des actions les plus importantes pour en découvrir la vraisemblance ». {Pratique du théâtre, livre II, chap. ii, p. (59 de l'éd.

l'Amsterdam, 1715.) — Et Corneille écrit dans son Discours de ' / tragédie (t. I", p. 96) : « Je me suis toujours repenti d'avoir lait dire au Roi, dans le Cid, qu'il vouloit que Rodrigue se

li'lassàt une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de combattre Don Sanche ; je l'avois fait pour montrer que la pièce éloit dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi

[u'à avertir les spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y

li réduite ».

Ton y regardait de près, plus d'une tragédie de Racine èuppose une durée sensiblement supérieure à vingt-quatre heures et un lieu plus complexe que le traditionnel vestibule de palais. Mais si l'on y regardait de près, c'est qu'on n'aurait pas subi le charme de l'art classique et c'est qu'on n'aurait pas compris quelle est la vraie nature de notre tragédie.

Juillet 1897.

« POLYËUCÏE »

ET l'achèvement

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