‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 83 sur 92 · DE LA TRAGÉDIE CORNÉLIENNE · texte numérisé non relu

DE LA TRAGÉDIE CORNÉLIENNE

Noire histoire littéraire va s'éclaircissanl et se précisant de plus en plus; mais, même aux endroits sur lesquels on s'est le plus efforcé de faire porter la lumière, toutes les ténèbres ne se sont pas dissipées ; môme à propos des questions qui devraient être le mieux élucidées, des problèmes irritants se posent encore. C'est ainsi que les critiques ne sont pas d'accord sur la date où a paru Polyeucte. Au tome III de son édition de Corneille, Marty-Laveaux avait accepté la date traditionnelle de 1640; au tome X, il s'est ravisé et, par des arguments fort séduisants, s'est efforcé de faire prévaloir la date de 1643. Depuis, la plupart des auteurs se sont ralliés à cette dernière opinion. Taschcreau pourtant a réfuté en détail et ,d'une façon ingénieuse l'argumentation de Marty-Laveaux, et a voulu en revenir à la date de 1640. A qui donnerons-nous raison? Nous pour-

rions hésiter, s'il nous fallait décider uniquement d'après les raisonnements des deux auteurs. Mais si, au conlraire, ni l'un ni Tautrc n'a vu exactement toutes les données du problème à résoudre, Thésitation cesse et nous pouvons rejeter à la lois les deux conclusions proposées.

Et, en elïet, ni Marty-Laveaux ni Taschereau n'ont vu l'importance pour la chronologie cornélienne d'un passage, pourtant cité quelque part dans l'édition des Grands Ecrivains, celui où l'abbé d'Aubignac proteste contre les déclarations païennes de Stratonice et d'autres « acteurs » dans la tragédie de Polyeucle, et ajoute : « Cela fit un si mauvais effet, que feu M. le cardinal de Richelieu ne le put jamais approuver ».

Le cardinal de Richelieu étant mort le 4 décembre 1642, l'œuvre dont quelques passages ne purent jamais être approuvés par lui n'est pas de 1643 : elle n'est même pas des derniers mois de 1642. Et, d'autre part, Horace datant seulement de mars 1640, pour que Polyeucie fût de la même année, il faudrait que Corneille eût fait représenter en dix mois trois chefs-d'œuvre : Horace, Cinna et Polyeucle. Cela est-il vraisemblable?

Voici encore qui confirme notre raisonnement.

En 1643, Corneille faisait présenter au jeune roi Louis XIV un projet de lettres patentes pour obtenir que Cinna, Polyeucle et Pompée, joués sur le théâtre du Marais et que, « depuis quelque temps », les autres comédiens auraient entrepris de jouer librement sans aucun profit pour le poète, ne pussent être représentés que par des comédiens agréés de lui. Ainsi Pompée même, au printemps ou

à l'été de 1643', avait été joué depuis assez longtemps. Bien plus, Corneille, dans la dédicace du Menteur, nous apprend que Pompée et le Menteur, pièces de genres si dilTérents, sont pourtant parties de la môme main dans le môme hiver. Cet hiver ne peut ôtre que celui de 1642-1643. Le Menteur aura été composé vers la* fin de l'hiver, et joué dans la deuxième moitié de 1643 (les comédies d'ordinaire se donnaient en été); Pompée aura été achevé tout au début, et joué peu avant la lettre fameuse de Sarrau, par exemple en novembre 1642. Voilà donc Poli/eucte rejeté assez longtemps avant cette date, au début de 1642 ou à la fin de 1641.

Un accord des historiens sur ce point serait-il sans importance? Non certes; car nous voudrions comparer IVcuvre de Corneille aux œuvres qui avaient paru au théâtre immédiatement avant elles, et jusqu'ici nous ne le pouvons point ; — nous voudrions savoir si le Saint Eustache de Desfontaines, tragédie chrétienne comme Polyeucte et datée par les frères Parfait de 1642, a été inspirée en partie par la pièce de notre poète ou a contribué au contraire à pousser Corneille dans la voie du théâtre religieux, et nous ne le pouvons point; — nous voudrions nous faire une opinion sur les rapports de Poli/eucte avec la doctrine janséniste, dont le manifeste, VAugustinus du fameux Jansénius, évoque d'Ypres, n'a paru qu'en 1640 à Louvain et en 1641 à Paris, et nous ne le pouvons point davantage.

Contentons-nous de quelques constatations moins précises, mais qui ne laissent pas d'avoir leur prix.

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