‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 84 sur 92 · Rappelons que l'avènonient de Louis XIV est du 1i ni.ii · texte numérisé non relu

Rappelons que l'avènonient de Louis XIV est du 1i ni.ii

D'abord, rien évidemment n'est janséniste dans Polyeiicte, et la doctrine de la Grâce y est conforme à la plus pure et à la plus ancienne doctrine de rÉglise. — Ensuite, que Corneille ait connu ou non le Saint Euslache de Desfontaines, sa tragédie chrétienne n'est pas une entreprise absolument neuve et originale : je ne veux point parler des mystères du moyen ûge, oubliés au xvii® siècle; mais Corneille devait être familier avec les autos sacramentales des Espagnols; il avait certainement lu des tragédies religieuses du xvi^ siècle ; il ne pouvait guère ignorer, lui normand et rouennais, que le normand Troterel avait fait imprimer à Rouen en 1615 une tragédie de Sainte Agnès; et, plus tard, vers 1639, une première tragédie sur Saint Eustache avait été composée par le fécond et médiocre académicien Baro. — Enfin, rien de plus abondant, mais rien aussi de plus confus et de moins intéressant que la production dramatique des années où nous sommes arrivés. Il ne suffît plus de dire que Corneille se distingue parmi ses rivaux, comme au temps de la Veuve^ ni qu'il en triomphe, comme au temps du Cid : il les domine tous d'une hauteur infinie alors qu'il écrit Polyeiicte.

Polyeucte, c'est l'aboutissement et c'est le couronnement de tous les efforts méritoires tentés en faveur de la tragédie depuis un siècle, c'est la perfection enfin obtenue du genre tragique, — c'est l'apogée du génie cornélien. Avec quel respect et avec quel attendrissement ne convient-il pas dé saluer une pareille œuvre !

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Je voudrais montrer comment dans Polyeiicte sont venus se combiner et se fondre et se transfigurer, comme en une apothéose, les efforts, les inventions, les résultats antérieurs. Mais je ne puis passer en revue tous les caractères qui ont paru successivement constituer une bonne tragédie : il suffira d'en signaler quelques-uns parmi les principaux.

Pour les tragiques du xvi^ siècle, un principe essentiel c'était que l'action ne devait pas être prise à son commencement, mais vers son milieu ou vers sa fin : in médias res. Combien ce principe mal appliqué avait fait composer de tragédies froides, vides, formées uniquement d'un dénouement et de quatre actesetdemi.de dissertations superflues, on le sait; le principe n'en était pas moins excellent et bien fait pour donner à la tragédie une unité, une concetitralion remarquables. — Les songes avaient moins d'utilité et ne constituaient qu'un ornement plus ou moins solide; la jilupart des autours en avaient ridiculement abusé, les employant sans raison, n'en tirant aucun effet; ils pouvaient être heureusement employés pourtant. — Et de même les récils, que l'on faisait si nombreux, si pompeux, si uniformément oratoires, qui étaient débités par un messager banal devant des auditeurs quelconques, nullement intéressés dans l'action, ces récits avaient leur place naturelle dans la tragédie puisqu'ils évitaient le spectacle des scènes violentes, mais à la condition d'être nécessaires, d'être courts, d'être

faits h des personnages en qui ils produisissent des émotions et des luttes morales, de devenir de Taction, en un mot, au lieu d'être des intermèdes oratoires. — Et les monologues aussi, s'ils étaient rares, s'ils étaient courts, s'ils se plaçaient aux moments oïl les héros principaux du drame avaient besoin de s'isoler pour se livrer ou pour résister à l'agitation de leur ûme, les monologues pouvaient être un admirable instrument d'analyse psychologique et morale. — En dehors des monologues, la forme de langage employée était le dialogue antithétique où le vers s'oppose au vers, l'hémistiche à l'hémistiche. Pourquoi? Parce que c'était là une forme brillante et parce que Sénèque s'en était beaucoup servi. C'étaient des raisons peu sérieuses. Le dialogue antithétique pouvait être utile pourtant, pourvu qu'il ne sentît pas l'artifice, qu'il se plaçât aux seuls endroits oi^i une sorte de duel de pensées et de sentiments doit s'engager entre les personnages principaux, pourvu qu'il supposât des idées et non des mots. — Tout cela avait été senti vaguement par quelques-uns des meilleurs poètes tragiques du xvi*" siècle, par .Jean de La Taille surtout; Corneille le premier devait le voir d'une façon absolument nette, et le montrer, comme il l'avait vu.

Les poètes du xvi'' siècle mettaient des chœurs dans leurs tragédies : Hardy les avait supprimés. Mais une trace du lyrisme était restée, c'étaient les stances. Faire prononcer des strophes lyriques à des personnages qui ne nous intéressent point, comme le roi Egée dans Médée, ou dans des situations médiocrement critiques, comme trop souvent ailleurs, c'était rompre d'une façon fâcheuse avec le rythme

et le ton ordinaires de la pièce, c'était trop montrer que le poète intervenait lui-même et cherchait à faire parade de sa facilité ou de son habileté poétiques. Mais là où un tourbillon de pensées s'agite dans l'âme, là où la douleur, l'angoisse, la joie ont quelque chose de trop fort ou de trop subtil pour se traduire dans le langage ordinaire, là où la musique seule semble pouvoir rendre tout ce qu'il y a de puissant, de vague et de surhumain dans les sentiments des personnages, pourquoi la poésie lyrique n'interviendrait-elle pas? C'est au monologue en alexandrins à analyser ce qui s'agite de réel dans l'âme des personnages; mais c'est aux stances à nous faire sentir ce qui s'y agite d'idéal. Nous connaissons les stances de Rodrigue, elles ne sont pas plus belles que les stances de Polyeucte.

Hardy n'avait pas seulement supprimé les chœurs; il avait animé la tragédie, il avait supprimé les scènes de remplissage, et Corneille sait maintenant profiter de ses réformes. Chose remarquable, il sait même profiter de la tragi-comédie. DansMet/ee, dans le Cid, la tragi-comédie se mêlait abusivement à la tragédie : Corneille a travaillé à les séparer. Il y est arrivé et, sûr de lui maintenant, il peut, sans retomber dans les confusions anciennes, s'inspirer de l'ancienne complication tragi-comique pour remplir sa pièce : il peut prendre deux intrigues, et non pas les juxtaposer certes! — mais les unir intimement et les fondre.

Et toutes les tentatives légitimes des théoriciens ou des poètes tragiques de son temps, toutes celles (pi'il a précédemment essayées lui-même sont reprises aussi, et, cette fois, couronnées d'un plein

succès : remploi des trois unités, la mise en œuvre de l'histoire.... — Dirai-je que le moyen ûge même semble apporter sa pierre au nouveau monument bâti par Corneille? On a souvent dit que Polyeucie se rattache aux anciens mystères, et Ton a eu tort, notre ancienne littérature dramatique étant sans doute ignorée de Corneille ; il n'en est pas moins vrai que ce qu'il y avait de plus intéressant dans les mystères se retrouve ici, à savoir le sentiment chrétien et ces idées religieuses qui ont transformé le monde, dont, que nous le voulions ou non, Târne moderne a été imprégnée depuis tant de siècles. Parcourez ainsi toute l'histoire de notre théâtre et il vous semblera que tout ce qu'il y avait de meilleur, tout ce qu'il y avait de naturellement tragique dans les œuvres dramatiques antérieures se soit comme déposé et cristallisé dans cette œuvre pure^ aux contours réguliers, aux couleurs éblouissantes, le Polyeucte.

Le sujet en est tiré des vies des saints recueillies par Surius et augmentées par Mosander. Polyeucte et Néarque, nous dit Surius, étaient deux cavaliers étroitement unis ensemble d'amitié; ils vivaient en l'an 250 sous l'empire de Décius, leur demeure était dans Mélitène, capitale d'Arménie. Néarque était chrétien et Polyeucte suivait encore la secte des gentils.... Le chapitre est court; une bonne partie en est consacrée à nous faire connaître Tamitié de Polyeucte et de Néarque et la façon dont Polyeucte a été converti. Corneille conservera-t-il ces détails? Non pas; ce qui importe, c'est comment Polyeucte arrive au martyre et non comment il arrive au christianisme. Au moment où la pièce commence, la con-

version do Polyeucte sera achevée. Courons au milieu du sujet, in médias res.

D'après Surius, Polyeucte a renversé les idoles avant d'avoir été baptisé et il est mort sans autre baptême que son sang. Fort bien, la chose était commune du temps des persécutions, et la grâce souffle où elle veut; mais Corneille doit traduire de la façon la plus nette et la plus dramatique possible cette idée chrétienne de la grâce : c'est avec Teau du baptême qu'elle descendra sur Polyeucte, c'est en recevant le baptême que Polyeucte recevra la force de proclamer sa foi devant les prêtres païens comme devant les bourreaux. Aucun auteur de mystères eu til trouvé traduction plus saisissante, sans grossier réalisme, de l'acte divin qui est le point de départ de la tragédie?

Néarque sera fort embarrassant dans la tragédie, car, si on lui donne un rôle important, il divisera l'intérêt; sinon, il gênera. Corneille aura soin de le faire mourir avant son ami, et ainsi non seulement la difficulté disparaîtra, mais, Polyeucte assistant à cette mort et y puisant un nouveau feu, son héroïsme en sera mieux marqué.

Polyeucte, simple cavalier, avait pour beau-père Félix, « qui avait la commission de l'Empereur pour persécuter les chrétiens ». Corneille, pour plus de noblesse et pour être plus libre dans»ses combinaisons, fera de Polyeucte un descendant des rois d'Arménie et de Félix un gouverneur d'Arménie. Ainsi, le peuple pourra s'émouvoir pour Polyetrcte, et Félix, de son côté, aura plus de pouvoir pour agir, plus d'intérêt h garder son pouvoir.

Polyeucte avait pour femme Pauline. Pauline

supplie son époux de renoncer à sa foi ; Félix supplie, puis menace son gendre; il le condamne enfin à la mort. C'est là tout ce que Surius fournissait à (Corneille. Je me trompe, Surius lui fournissait autre chose, et que Corneille a eu soin de supprimer, dont il n'a même rien dit dans son résumé de Surius : c'est que Polyeucte avait des fils, un acte anonyme dit : un fils. Ce fds ou ces fils ne pouvaient pas être gardés.

Corneille ajoute à Ihistoire de Polyeucte et de Pauline une autre histoire encore.

Pauline a aimé à Rome un chevalier romain riche en qualités, mais non en fortune. Sévère. Félix n'en a point voulu pour gendre, et Sévère, désespéré, s'est engagé dans Tarmée qui combat contre la Perse, y a rendu d'éminents services, est devenu le favori de Tempereur; un moment on Ta cru mort, mais il était prisonnier et, revenu au camp romain, il a assuré aux siens une nouvelle victoire. Sur sa demande sans doute, Décius l'envoie à Mélitène célébrer aux dieux un sacrifice d'actions de grâces ; il arrive plein de joie et d'émotion aux lieux où respire Pauline. Hélas! Pauline, depuis quinze jours, a épousé un noble seigneur arménien, Polyeucte. Quels vont être les sentiments et la conduite de Sévère? quels vont être les sentiments et la conduite de Pauline? Voilà une intrigue bien profane, bien doucereuse à côté d'une intrigue sacrée I et quels dangers I Si Sévère n'amène rien, c'est une nouvelle Infante ; s'il amène des incidents, nous nous détournons du sujet essentiel, la pièce va être double, nous sommes dans la tragi-comédie!

Oui, nous sommes dans la tragi-comédie, mais

Hlu point de départ de l'action et avant la pièce, si je puis dire; la pièce n'aura rien de tragi-comique, <auf quelques expressions galantes, que la tragédie, plus tard môme, et au temps de Racine, n'a pas répudiées; la pièce ne sera pas double. Accordez seulement à Corneille, avant même que l'action -engage et à ce moment où le spectateur le plus regardant ne refuse pas de concéder quelque chose au hasard, accordez-lui cette simple et, après tout, admissible coïncidence, que Sévère vient à Mélitène le jour précisément que Polyeucte a choisi pour son baptême, et vous allez voir avec quel art suprême Corneille soudera ses deux intrigues et fondra, pour ainsi dire, en un seul développement les deux thèmes qu'il s'était proposés. Polyeucte reçoit au baptême la grûce et un zèle ardent pour sa nouvelle religion, mais ce zèle pourrait ne pas se traduire par une insulte faite aux dieux, et la grâce pourrait amener seulement la sanctification du nouveau chrétien. Ce qui décide Polyeucte à faire un éclat, c'est le sacrifice solennel que vient célébrer Sévère. Descendant des rois d'Arménie et gendre du gouverneur, Polyeucte est obligé d'assister à cette cérémonie : se mêlera-t-il tranquillement et romme en complice aux vœux d'une troupe infidèle? Non, il ira dans le temple, mais pour y renverser les faux dieux. Ainsi, c'est Sévère qui a contribué^ exalter la sublime folie de Polyeucte. C'est Sévère, non moins innocemment, qui contribuera au châtiment du martyr. Félix n'est pas un méchant homme-, il aime sa fille, il aime son gendre, mais c'est un fonctionnaire cpii craint les disgrûces et un homme qui craint la mort. Sa perte est assurée,

croil-il, si Tempereur sait qu'il a épargné Polyeiicte. Que Sévère ne soit pas à Mélitène, et P'élix trouvera peut-être un moyen de sauver son gendresans se compromettre, il traînera du moins TafTaire en longueur ; la présence du favori de l'empereur l'effraie et le décide à sévir sans retard. C'est ainsi que l'intrigue imaginée par Corneille, loin de gêner l'action que lui offrait Surius, la détermine, l'appuie, la précipite.

Mais, après tout, l'intrigue et l'action sont choses secondaires dans une vraie tragédie. La peinture des caractères et des âmes est l'objet principal du poète; est-ce que l'intrigue romanesque imaginée par Corneille ne va pas détourner notre attention du caractère et de l'âme de Polyeucte, ne va pas compromettre l'unité des caractères de Pauliae et de Félix? Loin de là. D'abord, c'est grâce à Sévère que Polyeucte pourra déployer toute la grandeur de son âme : Polyeucte aime Pauline, en effet, bien moins que son Dieu, mais bien plus que lui-même; il ne lui accordera rien de ce qui compromettrait sa foi, mais il forme pour elle deux vœux : le premier, c'est qu'elle devienne chrétienne ; et, si celui-ci n'est pas réalisable, le second est qu'elle épouse l'homme qu'elle a autrefois aimé et qui est si digne de son affection :

Ne le refusez pas de la main d'un époux.

S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre;

Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre;

Rendez-lui votre cœur et recevez sa foi ;

Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi ;

C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte désire.

Cela n'est-il pas admirable? N'est-ce pas là le der-

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nier Irait de Théroïsme de Polyeucte? et pareille grandeur serait-elle possible sans Tintrigue que Corneille a ajoutée au fond sacré fourni par Surius? Quant à Pauline, que pourrait-elle faire si Sévère n'existait point? aimer Polyeucte, le supplier de vivre pour elle, déplorer sa mort ou se convertir avec lui? Cela suffirait sans doute pour lui assurer un caractère intéressant; niais quelle richesse de sentiments, quelle grandeur d'âme ne gagne-t-elle pas à la création du personnage de Sévère ! Voyez-la au second acte, à la fois sans faiblesse honteuse et sans insensibilité atïectée, déclarant à Sévère quel tendre souvenir elle garde de lui et combien elle restera inflexible dans son double devoir de fidélité et d'alTection envers Polyeucte. Voyez-la surtout au quatrième, alors que Polyeucte vient de la prier d'accepter la main de Sévère. Elle a tout fait pour sauver son mari et ne peut plus rien en sa faveur; lui-même Tinvite à s'abandonner à son ancien amour; cet amour a toujolirs été pur et redevient légitime; Sévère se reprend à Tespérance et tourne vers elle des yeux où la tendresse ose reparaître. Pourquoi résisterait-elle à tant de considérations et refuserait-elle d'être heureuse encore? — Pourquoi?

Sévère, connaissez Pauline tout entière.

Mon Polyeucte touche à son heure dernière.

Pour achever de vivre, il n'a plus qu'un moment;

Vous en êtes la cause, encor qu'innocemment.

Je ne sais si votre àme, à vos désirs ouverte,

Auroit osé former quelque espoir sur sa perte;

Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas

Où d'un front assuré je ne porte mes pas,

Qu'il n'est point aux enfers d'horreur <jue je n'endure,

Plutôt (jue de souiller une gloire si pure,

Que d'épouser un homme, après son triste sort,

Qui de (juclque façon soit cause de sa mort.

Elle a (le Testime et de TafTection pour Sévère : cette affection et cette estime se traduiront par la pensée la plus haute et par la proposition la plus hardie :

Vous êtes généreux, soycz-Ic Jus(|u';ui bout;

Mon père est en étal do mkis accorder tout,

II vous craint, et j'avance encor celte parole

Que, s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole.

Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui,

Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.

Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande.

Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande :

Conserver un rival dont vous êtes jaloux,

C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;

Et si ce n'est assez de votre renommée.

C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée,

Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher.

Doive à votre grand coïur ce qu'elle a de plus cher.

Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.

Adieu, résolvez seul ce que vous voulez faire.

Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer,

Pour vous priser encor, je le veux ignorer.

— Et Sévère sera tel que Pauline le désii^e : pour n'être pas indigne d'elle, il s'efforcera de sauver celui dont la mort ferait son bonheur. Cette fois, et grâce, je le répète, à une intrigue qui paraissait devoir être romanesque, nous voilà lancés éperdument dans le subUme.

Ai-je besoin d'insister sur le caractère de Félix, que nous devons évidemment à la constitution même de l'action? Je sais bien que l'on a blâmé ce caractère; je trouve, pour moi, qu'il fait le plus grand honneur à Corneille par sa vérité et sa profondeur. Il voudrait sauver Polyeucte et a peur que cette indulgence ne cause sa perte; la présence du favori de l'empereur le fait trembler et l'affole. Que Sévère intervienne en faveur du chrétien, et Félix

sera plus tremblant et plus affolé encore, et il hâtera la fin du martyr. — Ici Voltaire se récrie : « La politique de Félix est aussi fausse que lâche », comment Félix peut-il se tromper sur les sentiments de Sévère? — Permis à Voltaire qui, comme on sait, a toujours été la franchise même, de ne pas comprendre qu'on puisse croire à la duplicité des gens; pour nous, nous savons trop bien que juger ses adversaires d'après leurs seuls intérêts, flairer un piège sous chacune de leurs déclarations pacifiques et nobles, répéter sans cesse le mot de Laocoon : je crains les Grecs quand ils nous offrent des présents, nous savons trop bien que c'est là la moitié de la politique; et nous trouvons Félix moins étrange. — u Que je suis malheureux! » dit-il quelque part, et son confident Albin de lui répondre : « Tout le monde vous plaint ». .Oui, nous le plaignons, car, dans des circonstances moins critiques, il eût pu être un honnête homme, et, parce qu'il n'a pas assez de grandeur pour être bon dans une situation difficile, il a en lui toutes les tortures de l'enfer.

Voilà ce que gagnent les caractères à la complexité du sujet.

N'importe! cherchons encore à prendre Corneille en faute : il est impossible, n'est-ce pas? que l'idée fondamentale du sujet, que cette action et ce triomphe de la grâce, dont la pièce devait être la mise en œuvre, ne soient pas obscurcis et quelque peu effacés par tant de personnages, d'incidents et de sentiments divers? — Impossible à tout autre (ju'à Corneille, je le veux bien; impossible à Corneille même avant 1641, je le veux encore; mais dans Polyeiicte, tant de personnages, d'incidents et

(Je senlimenls divers ne servent qu'à donnera lïdée fondamentale plus de relief et plus d'éclat.

Gomment en elTct s(^ produira l'action de la grâce? dans ràiiic du niailvr lui-même, parla force, par l'énergie, par Théroïsme quelle lui donnera; et au dehors, par Tadmiralion que cet héroïsme du martyr causera, par l'attraction, si je puis dire, qu'il. exercera sur les autres personnages.

Ne nous y trompons point, le péril auquel Polyeucte est exposé, ce n'est pas de mourir, c'est d'échapper à la mort. Plus Félix est pressé par la crainte de Sévère, plus il multiplie les tentatives pour ébranler la constance de Polyeucte et le faire abjurer : c'est la mort de Néarque, ce sont les supplications et les menaces, c'est cet artifice habile par lequel Félix se déclare prêt à embrasser le christianisme et supplie Polyeucte de vivre pour le conquérir à sa foi; ce sont surtout les larmes de Pauline. Polyeucte reste inébranlable ou même a recours à la rudesse, aux paroles violentes pour assurer sa mort et sa gloire.

Et quels sont les effets produits par cette constance? La conversion de Félix, il est vrai, ne nous touche guère, si môme elle ne nous choque, ce qui prouve que nous sommes plus exigeants que Dieu même, lequel a sauvé le bon larron. — Sévère est trop sceptique et trop philosophe pour se convertir ainsi subitement; mais peut-être le fera-t-il plus tard et entrera-t-il dans la communion des chrétiens :

Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux.

En attendant, il est frappé de la grandeur de Polyeucte, il est ébranlé dans son incrédulité par les

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prodiges que suscite la foi chrétienne, il parle librement du paganisme et promet d'obtenir de l'empereur la tolérance pour les chrétiens. C'est jusqu'où ce qu'il y avait de meilleur dans l'ancien monde pouvait aller, à moins d'abdiquer et de se détruire. — Mais c'est Pauline surtout qui subit cette attraction qu'exerce l'héroïsme chrétien. Au début, elle aimait Sévère et n'a épousé Polyeucte que pour obéira son père. Sans doute elle s'est donnée à lui sans arrière-pensée :

Je donnai par devoir à son alTeelion Tout ce que l'autre avoit par inclination;

mais la route du devoir est une roule austère, où le cœur ne s'engage pas aussi volontiers et ne marche pas aussi délibérément que la volonté. Dès que Pauline apprend l'arrivée de Sévère, elle sent son cœur « qui pour lui s'intéresse » et elle lui avoue à lui-même ses sentiments :

Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte;

et elle pleure, sans se méprendre sur la faiblesse qu'il y a à le faire :

Kpar^nez-moi des pleurs qui coulent ù ma honte, Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte.

Tels sont les sentiments de Pauline avant qu'elle ne sache son mari chrétien. Et lorsque Polyeucte renverse les idoles, Pauline, qui partage les préjugés du peuple païen, a horreur de ce scandale; le devoir seul lui fait garder à son mari son afl'ection et son dévouement. — Mais, à partir de ce moment, une évolution se produit dans ses sentiments ; elle

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n'avait guère que de restime pour Polyeucle, et elle avait pour Sévère de Tamour; peu à peu c'est à Testime — à Testime profonde — qu'elle se borne vis-à-vis de Sévère, et Tamour naît et s'accroît sans cesse en son âme pour Polyeucte.*« Voilà, disait un jour la Dauphine, voilà la plus honnête femme du monde qui n'aime pas son mari. » Allons donc! La Dauphine jugeait Pauline d'après le début de son rôle, et elle ne remarquait pas que Pauline, ayant trop de vertus pour n'être pas chrétienne, l'héroïsme chrétien de Polyeucte, et, par lui, la grâce divine, la fascinait et l'attirait d'acte en acte. Voyez Pauline après la mort de son époux, n'ayant pas un mot pour Sévère, ne s'apercevant peut-être pas de sa présence, et comparez cette scène à la scène de l'entrevue! La conversion de Pauline n'est que le dernier terme d'une évolution qui l'approchait rapidement de Polyeucte et du christianisme; lorsque la grâce opère en elle, nous l'attendions. « Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne », avait dit Polyeucte; il l'a obtenue, et la mort a été véritablement pour lui le triomphe.

Voilà l'admirable tragédie que Corneille a réalisée par un moyen qui nous paraissait devoir être exclusivement tragi-comique; voilà comment Corneille a su faire servir au progrès du genre tragique ce que tant d'auteurs avaient fait et ce qu'il avait fait luimême en faveur d'un genre rival.

Un seul scrupule peut nous rester encore. Oui, nous voyons bien comment, pendant la plus grande partie de la pièce, l'intrigue profane se fond avec l'intrigue sacrée pour lui donner plus de force-et de grandeur; mais comment sont-elles arrivées à se

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fondre, puisque d'abord elles étaient distinctes? Ceci a été l'œuvre du songe de Pauline.

Je ne reviens pas sur l'histoire des songes dans la tragédie, et je me contente seulement de remarquer ({U'un songe était plus à sa place dans une tragédie religieuse que partout ailleurs : il y avait un songe dans la vie de saint Polyeucte telle que la racontait Surius, mais c'était un songe de Polyeucte luilurMue; il est question d'un songe dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague par Bossuet, et ce songe contribue beaucoup à la conversion de la princesse; il y aura un songe dans Athalie. Ici, il est vrai, le songe ne paraît pas servir les desseins de Dieu, mais il peut servir ceux du démon, et cela suffit pour le rendre admissible.

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse...,

disait Néarque,

Et ce songe rempli de noires visions N'est que le coup d'essai de ses illusions.

Pauline a vu en songe Polyeucte attaqué par Sévère, par les chrétiens, par Félix :

Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images, Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages; Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué. Mais je sais quà sa mort tous ont contribué.

Alors que Pauline raconte ainsi son songe à Stratonice, elle ne comprend pas pourquoi Félix en voudrait à son gendre, elle ne voit pas quel rapport Polyeucte peut avoir avec les chrétiens, et elle croit Sévère mort; mais elle est avertie — et nous aussi — que tous ces personnages contribueront à la catnsiropho: Sévère peut mainlonnni paraître sans

que nous criions à la dualité de Taclion. Il paraît en eflet, ou, du moins, on Tannonce à la fin du premier acte; peut-être vient-il le fera la main comme dans le songe; au moment même où les deux intrigues pourraient être le plus distinctes, notre imagination les réunit. Le second acte nous détrompe : Sévère respecte en gémissant la situation nouvelle de celle qu'il aime; il prononce môme cette noble parole :

Puisse le juste ciel, content de ma ruine, Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline;

mais, immédiatement après, Polyeucte baptisé décide Néarque à renverser les idoles, et, dans le trouble où cet acte hardi va tout jeter, nous sentons bien que Sévère va avoir son rôle aussi bien que Félix ou que le christianisme lui-même. — Le songe tragique, après avoir été si souvent un encombrant horsd'œuvre, est devenu un moyen infiniment habile d'assurer dès le début de la pièce l'unité d'action.

L'unité d'action! Nous savons combien elle était compromise dans le Cid^ dans Horace^ dans Cinna. Pour la première fois la voici parfaitement assurée, et de môme les unités de temps et de lieu. Pourquoi en effet donnerait-on plus de vingt-quatre heures à une pareille action? Parce que le sacrifice a lieu bien vite après l'arrivée de Sévère? Nous admettons aisément qu'on soit pressé de s'acquitter envers les Dieux. — Parce que l'exécution de Polyeucte est bien précipitée? Mais d'abord, il y avait quelque chose de cette précipitation dans Surius : « Félix le condamne à perdre la tête, cet arrêt fut exécuté sur l'heure »; — ensuite, Félix n'ose pas laisser repartir Sévère sans avoir réglé le

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sort dun coupable aussi compromettant que Polyoucle, — et Polyeucte lui-même sollicite instamment la mort et arrache en quelque sorte son arrêt par ses injures contre les Dieux; u sans Thorreur de ses derniers blasphèmes », dit Félix,

J'aurois eu de la peine à triompher de moi.

Est-ce révolution des sentiments de Pauline qui demande plus de vingt-quatre heures pour s'accomplir? Mais nous savons qu'il est dans la vie des individus — comme aussi bien dans la vie des peuples — des heures qui valent des jours et des jours qui valent des années; ce n'est pas en vingt-quatre heures, c'est en une nuit, que JoufTroy rompit douloureusement avec les croyances de son passé ; ce n'est pas en vingt-quatre heures, c'est en une nuit, que nos pères de 89 rompirent avec les privilèges de l'ancien régime.

L'unité de lieu n'est pas moins assurée, puisque tout se passe dans une antichambre commune aux appartements de Félix et de sa fille. Pauline va jusque là au-devant de Sévère, ce qui vaut mieux sans doute que de recevoir celui-ci dans son appartement même; c'est là qu'elle apprend le scandale qui s'est passé au temple, à quoi il y a une raison fort délicate, c'est que Pauline s'est promis de ne plus affronter la présence de Sévère :

,lc l'éviterai même en votre sacrifice.

C'est là que Polyeucte est amené pour l'entrevue avec Pauline : on comprend que Félix ne veuille pas infliger à sa fille la vue de Polyeucte dans sa prison.

Ne pourrait-on pas faire encore à Corneille .quelques chicanes? Peut-être; mais précisément ce seraient des chicanes. Nous avons accepté que le temps et le lieu d'-une action tragique fussent un temps et un lieu idéaux; nous ne tenons pas à prouver maintenant que le jour et le lieu où se déroulent Taction de Polyeucte sont un jour et un lieu réels. L'essentiel c'est qu'aucune invraisemblance trop forte ne nous empêche de l'admettre, si bon nous semble; l'essentiel c'est que l'action ait son maximum de concentration et, par conséquent, d'effet : on ne peut pas refuser ce mérite à l'action de Polyeucte.

Et qu'ai-je dit encore que l'on pouvait remarquer dans cette tragédie? Le sens de r histoire? Voyez comme l'opposition du christianisme et du paganisme y est dépeinte; comme l'ancien monde y est représenté sous ses deux principales faces : la philosophie raisonnable, noble, humaine, celle de Sénèque, celle de Marc-Aurèle, celle de Sévère, — et les préjugés vivaces du peuple, qui se font jour dans la bouche d'Albin et surtout dans la bouche de Stratonice. C'est une scène remarquable, à cet égard, que celle où Stratonice, ayant à faire à Pauline le récit du scandale commis par Polyeucte, ne peut s'empêcher, malgré tout le respect qu'elle porte à sa maîtresse, de lancer d'abord un torrent d'injures contre le nouveau chrétien; et Pauline elle-même, tout en relevant avec fierté l'indiscrétion de Stratonice, ne laisse pas de partager ses sentiments contre les chrétiens :

Il est ce que tu dis s'il embrasse leur foi, Mais il est mon époux, et tu parles à moi.

Comme les qualités se pressent dans un chefd'œuvre, je viens de signaler sans le vouloir un autre usage de Tancienne tragédie maintenant porté à sa perfection, celui des récits : le récit de Stratonice est vivant, fait à la personne la plus intéressée à l'entendre, vraiment dramatique ; celui que fait Albin de la mort de Néarque a les mêmes qualités; et Corneille a fait plus que de composer de beaux récits ; il a eu le courage, qu'aucun tragique du xvr siècle n'aurait eu, de renoncer à un récit éclatant et pompeux, parce qu'il n'eût pas été à sa place. « Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, ditil, parce que je n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter que des païens qui ne la pouvoient ni écouter ni faire que comme ils avoient fait et écouté celle de Néarque, ce qui... n'auroit pas répondu à la dignité de l'action principale, qui est terminée par là. »

Aux monologues aussi Corneille a su renoncer quand il le fallait, après en avoir abusé longtemps. Nous n'en avons que deux ici, un de Pauline, un de Polyeucte, et celui de Polyeucte est en stances. Le nouveau chrétien aspire au martyre, il rit des menaces de Félix; mais Pquline a demandé à le voir, et il tremble à la pensée de cet entretien; il appelle à son secours Néarque déjà rendu au séjour de la béatitude, il supplie Dieu de lui accorder sa force pour résister aux sollicilations de la pitié et de l'amour. Nest-ce pas là un de ces cas où la poésie lyrique a sa place marquée dans le drame? et n'est-ce pas une admirable poésie lyrique que celle-ci :

Source délicieuse, en misiTes féconde,

Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?

2b0 DE JODELLE A MOLIÈRE.

Honteux attachement de la chair et du monde, Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés? Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre :

Toute votre félicité.

Sujette à l'instabilité,

Eri moins de rien tombe par terre ;

Et comme elle a l'éclat du verre.

Elle en a la fragilité.

Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire : Vous étalez en vain vos charmes impuissants; Vous me montrez en vain par tout ce vaste-empire Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. II étale à son tour des revers équitables

Par qui les grands sont confondus;

Et les glaives qu'il lient pendus

Sur les plus fortunés coupables

Sont d'autant plus inévitables.

Que leurs coups sont moins attendus.

Tigre altéré de sang, Décie impitoyable, Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens; De ton heureux destin vois la suite elfroyable : Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens; Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;

Rien ne t'en sauroit garantir;

Et la foudre qui va partir,

Toute prête à crever la nue.

Ne peut plus être retenue

Par l'attente du repentir.

Que cependant Félix m'immole à ta colère; Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux; Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père, Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux : Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine. Monde, pour moi tu n'as plus rien :

Je porte en un cœur tout chrétien Une flamhie toute divine; Et je ne regarde Pauline Que comme un obstacle à mon bien.

Saintes douceurs du ciel, adorables idées,

Vous remplissez un cœur (jui vous peut recevoir :

De vos sacrés attraits les âmes possédées

Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.

Vous promettez beaucoup, et donnez davantage :

Vos biens ne sont point inconstants ; Et l'heureux trépas que j'attends ' Ne vous sert que d'un doux passage Pour nous introduire au partage Qui nous rend à jamais contents.

C'est vous, 6 feu divin que rien ne peut éteindre,

Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.

Je la vois; mais mon cœur, d'un saint zèle enflammé,

N'en goûte plus l'appas dont il était charmé;

Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,

Ne trouvent plus, aux siens leurs grâces coutumières.

Et maintenant faut-il citer ces dialogues anlilhétiques sublimes : le dialogue entre Polyeucte et Néarque :

Où pensez-vous aller?

— Au temple où l'on m'appelle;

le dialogue entre Polyeucte et Pauline :

Que dis-tu, malheureux? Qu'oses-tu souhaiter? — Ce que de tout mon sang je voudrois acheter;

le dialogue entre Polyeucte, Pauline et Félix :

Où le conduisez-vous?

--- A la mort.

— A la gloire.

Faut-il remarquer que dans aucune pièce antérieure à Corneille les scènes de transition et d'attente n'avaient été moins nombreuses et moins fades? J'en ai dit assez sans doute pour justifier ce que je disais tout à l'heure, que Polyeiicle résume cl couronne tous les elTorts antérieurement faits pour le progrès de la tragédie.

â52 DE JODÉLLE A MOLIERE.

Mais ce n'est pas assez dire à la gloire de cette œuvre, et il faut montrer, plus que nous ne l'avons pu faire par occasion, quel en est le caractère propre et comment le génie de Corneille y éclate dans toute sa splendeur et dans toute sa noblesse.

Ce n'est pas seulement avec joie, c'est avec quelque fierté que nous pouvons jouir des beautés de Polyeucle : les deux siècles qui ont précédé le nôtre ne les ont point parfaitement senties. L'Hôtel de Rambouillet avait condamné le christianisme de la pièce. Le prince de ('onti écrivait : « Y a-t-il rien de plus sec et de moins agréable que ce qui est de saint dans cet ouvrage? Y a-t-il personne qui ne soit mille fois plus touché de l'affliction de Sévère lorsqu'il trouve Pauline mariée que du martyre de Polyeucte? » Voltaire disait, plus irrévérencieusement encore :

De Polyeucte la belle âme

Aurait faiblement attendri,

Et les vers chrétiens qu'il déclame

Seraient tombés dans le décri,

N'eût été l'amour de sa femme

Pour ce païen, sou favori,

Qui méritait bien mjeux sa flamme

Que son bon dévot de mari.

On comprend aisément ce qui blesse ici .Voltaire, et il y aurait quelque naïveté de notre part à le réfuter ; on devine aussi sans trop de peine quels scrupules rendaient injuste l'Hôtel de Rambouillet et Conti. Pour nous, dont le sens littéraire n'est offusqué ni par la rehgion intolérante des uns, ni

par l'irréligion intolérante de Tautre, nous pourrions cependant être victimes d'un malentendu, dune interprétation erronée de la pièce. J'ai montré tout à l'heure comment l'action de la grâce se faisait sentir dans l'œuvre entière, et comment le triomphe de la grâce en formait le dénouement. En faut-il conclure que, dans Polyeucte, la volonté n'a pas de rôle — pas de rôle important, du moins — , que les personnages ne sont pas agissants mais agis^ selon le mot de Malebranche, et que Corneille a renoncé ici à être le poète de la liberté, de la volonté forte, rnergique, incoercible? Non certes; pendant que les théologiens discutaient sur ce grave problème : comment la grâce divine peut-elle se concilier avec la liberté humaine, Corneille, lui. Ta résolu en dramaturge de génie. Il a fait une tragédie où Ton sent partout la grâce et où l'on voit partout la liberté, où les coups de la grâce sont éclatants et où pourtant tous (sauf })eut-ôtre la conversion de Félix) s'expliquent tout aussi bien par le libre jeu de v(jlonlés fortement trempées, — une tragédie chrétienne, en un mot, et une tragédie cornélienne, la plus haute des tragédies cornéliennes, tout à la fois.

Reprenons notre analyse de tout à l'heure; il suffira presque d'en changer les termes.

Quoi qu'en aient dit les critiques des xvii*^ et xviii*^ siècles, le principal personnage de la tragédie (le Polyeucle n'est pas Sévère, c'est Polyeucte luimême; et c'est autour de Polyeucte que les autres personnages gravitent. Corneille, en quête de héros inflexibles, ne pouvait en effet tarder à fixer son hoix sur un martyr. « Ceux, dit-il, qui veulent

arrôlcr nos héros dans une médiocre l)onté, où quelques interprètes d'Arislote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de I^olyeucte va jusqu'à la sainteté et n'a aucun mélange de faiblesse. » — Aucun mélange de faiblesse, c'est trop dire, car alors le personnage cesserait d'être dramatique, il ressemblerait à Théodore. Théodore, prête à tout souffrir, n'essaie ni de hûter, ni de retarder les supplices; parfaite dès le début de la pièce, elle ne change pas, elle ne se transforme pas; c'est un terme sans bras ni jambes, ainsi que dit Corneille lui-môme, et qui n'avance ni n'agit. Polyeucte agit et avance, parce qu'il n'est point vraiment parfait et qu'il n'est point dès le début tout ce qu'il sera par la suite. Avant le baptême, il hésite à quitter Pauline, un jour où Pauline, inquiétée par les visions d'un songe, l'a supplié de ne point sortir, et il faut que Néarque l'entraîne. Après le baptême, les rôles sont renversés, et c'est Polyeucte qui entraîne Néarque dans le temple où ils renverseront les idoles. Pourquoi? Parce que la grâce l'a touché? Sans doute, nous l'avons dit; mais aussi parce qu'un caractère énergique peut bien hésiter à entrer dans une voie : une fois qu'il y est entré, il brûle de la parcourir jusqu'au bout; maintenant qu'il est chrélien, Polyeucte veut en quelque sorte poussera l'extrême son christianisme, jusqu'à la confession publique, jusqu'à la lutte contre les païens, jusqu'au martyre. Et^e même, un caractère énergique est excité par les obstacles : l'invitation à se rendre au sacrifice de Sévère irrite Polyeucte comme une provocation; et Polyeucte n'est pas l'homme des demi-mesures; l'abstention que préco-

nise Néarqiie ne lui suffit point : u Où ponsoz-vous aller? », lui dit Néarque,

Où pensez-vous aller? — Au temple où Ton m'appelle.

— Quoi! Vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle! Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?

— Vous, par qui je le suis, vous en souvient-il bien?

— J'abhorre les faux dieux. — Et moi, je les déteste.

— Je tiens leur culte impie. — Et je le tiens funeste.

— Fuyez donc leurs autels. — Je les veux renverser, Kt mourir dans leur temple, ou les y terrasser. Allons, mon cher Néarquc, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie et montrer qui nous sommes...

Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait,

La foi que j'ai reçue aspire à son elTet.

Qui fuit croit lâchement et n'a ([u'une foi morle.

Avec un tel caractère il faut que Félix soit un bien mauvais psychologue pour essayer de Tintimidalion, et c'est une rare imprudence de sa part que de montrer à Polyeucte le supplice de Néarque.

Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?

demande-t-il à Albin.

— Il l'a vu, mais hélas! avec un ceil d'envie.

Il brûle de le suivre au lieu de reculer,

Et son cœur s'aiïermit au lieu de s'ébranler.

Pauline Tavait bien prévu, et que Tattendrissement seul pourrait obtenir quelque chose de son époux. Aussi est-ce rattendrissement seul et Tamour que Polyeucte redoute, et il lui faut songer à Néarque, mort par lui, et à la grandeur de son entreprise, et au résultat infini qu'il en attend pour reprendre toute sa force; il lui faut surtout, <ît ceci est admirable comme peinture d'une âme à la fois aimante et énergique, il lui faut faire servir son amour môme à forlilicr son énergie; il y arrive en concevant deu.K

projets sublimes : ou rendre Pauline chrétienne, ou assurer son bonheur ici-bas en la donnant à Sévère. — « Courage ! disait Pauline se trompant sur la cause de son émotion, courage! il s'émeut, je vois couler des larmes. »

— J'en verse et plût à Dieu qu'à force d'en verser Ce cœur trop endurci se pût enfin percer!

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs (jue mon amour vous donne;

Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,

J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;

Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,

Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,

S'il y daigne écouter un conjugal amour,

Sur votre aveuglement il répaudra le jour.

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne; Elle a trop de vertus pour n'être pas chétienne : Avec trop de mérite il vous plut la former. Pour ne vous pas connoîlre et ne vous pas aimer, Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.

— Que dis-tu, malheureux? Qu'oses-tu souhaiter?

— Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.

— Que plutôt... — C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.

Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

— Quittez cette chimère et m'aimez. — Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-

— Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas. [même.

— Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.

— C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

— C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

— Imaginations! — Célestes vérités!

— Etrange aveuglement! — Éternelles clartés!

— Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!

— Vous préférez le monde à la bonté divine!

— Va, cruel, va mourir : tu ne m'aimas jamais.

— Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.

Oui, il faut qu'elle soit heureuse au monde, puisqu'elle ne peut encore être chrétienne; et il la

donne à Sévère, et il croit bien maintenant que sa tâche est terminée :

Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.

Mais ce n'est pas encore à la mort qu'on le conduit, et alors cette âme si forte montre à plein ce qui lui reste de faiblesse. Elle ne sait pas attendre calmement le martyre, elle s'impatiente, elle s'irrite de ne pas l'obtenir. Vis-à-vis de Félix, Polyeuctese montre ironique, dédaigneux, provocant; pour Pauline elle-même il a l'impatience et la dureté du jeune Horace :

Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.

Et quand tous deux tentent un dernier effort pour l'ébranler, comme son irritation déborde!

Que tout cet artifice est de mauvaise grâce! Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort. Après avoir tenté l'amour et son elfort, Après m'avoir montré cette soif du baptême, Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu môme, Vous vous joignez ensemble! Ah ! ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher?

Et il ne reprend sa sérénité, sa grandeur simple et presque douce que lorsque la mort lui est enfin assurée :

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