FÉLIX
Enfin ma bonté cède à ma juste fureur. Adore-les, ou meurs. — Je suis chrétien. — Impie! Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.
— Je suis chrétien. — Tu l'es? 0 cœur trop obstiné! Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
— Où le conduisez-vous? — A la mort! — A la gloire! Chère Pauline, adieu; conservez ma mémoire.
On comprend toute la séduction qu'un caractère
aussi énergique peut exercer sur une âme noble comme celle de Pauline : Polyeucte s'attache Pauline par Taclmiration, et cela certes est bien cornélien; mais il y a quelque chose de plus cornélien encore dans ce rôle, c'est que Pauline arrive à l'amour par le devoir et par la volonté. Le devoir 1 il n'est pas de mot qui revienne plus fréquemment à la bouche de Pauline, sinon peut-être ceux de raison et de gloire : c'est la raison qui lui a fait surmonter ses premiers sentiments en faveur de Sévère et accepter l'époux que son père lui a choisi; c'est la raison qui étouffe en elle la passion prête à renaître à la vue de Sévère ; quand Polyeucte l'abandonne pour commettre son crime d'état, c'est en affirmant énergiquement son devoir qu'elle répond aux attaques de Stratonice :
Je l'aimai par devoir, ce devoir dure encore... Apprends que mon devoir ne dépend point du sien ;
et enfin c'est le sentiment de sa gloire qui la soutient quand elle lutte contre son père, quand elle lutte contre Polyeucte lui-même, quand elle refuse Sévère et le force à se sacrifier si complètement, si héroïquement. Car c'est une lutte d'héroïsme qui est ici engagée, et en face de Pauline que soutient sa gloire, c'est sa gloire aussi qui soutient Sévère :
— D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? lui dit Fabian,
— La gloire de montrer à cette âme si belle Que Sévère l'égale et qu'il est digne d'elle.
Seulement qu'arrive- t-il? C'est qu'à force de vouloir s'intéresser à Polyeucte, Pauline s'y intéresse en
effet; qu'à force de vouloir unir son sort au sien, elle Vy unit par les liens les plus intimes et les plus puissants; qu'à force de vouloir laimer, elle l'aime. Je ne veux d'autre témoignage de cette évolution de sentiments que les paroles de Pauline même :
Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,
Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,
Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi?
Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire,
Quels efforts à moi-même il a fallu me faire.
Quels combats j'ai livrés pour te donner un cœur
Si justement acquis à son premier vainqueur;
Et si ringratitude en ton cœur ne domine,
Fais (juelque effort sur toi pour te rendre à Pauline ;
Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment,
Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement,
Souffre que de toi-même elle tienne ta vie,
Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.
Si tu peux rejeter de si justes désirs.
Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs,
Ne désespère pas une âme qui t'adore.
<( Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi », — « ne désespère pas une âme qui t'adore », voilà bien les deux termes extrêmes des sentiments de Pauline, et c'est la volonté qui les relie. Quel triomphe de la volonté si chère à Corneille! Car l'amour de Pauline est, quoi qu'en ait dit la Dauphine, d'une profondeur exquise. Ce n'est pas une femme sans amour qui dit à Sévère : « Mon Polyeucte touche à son heure dernière ». Ce n'est pas une femme sans amour qui s'adresse à Polyeucte lui-même avec ces accents pénétrants :
Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m'avais promise et que je l'ai portée, Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me (juittes, ingrat, et le fais avec joie; Tu ne la caches pas, tu veux que je la vore;
Et ton cœur, insensible à ces tristes appas, Se figure un bonheur où je ne serai pas!
C'est le triomphe de Famour, en même temps que de la grâce^ que cette conversion sublime de Pauline ! « Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs », avait-elle dit à Polyeucte alors qu'il marchait au supplice. Elle n'est pas morte, mais elle a fait mieux : elle a confondu ses sentiments avec ceux du héros qui lui était cher, elle a mêlé son âme à la sienne, elle est devenue chrétienne puisqu'il était chrétien :
Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, M'a dessillé les yeux et me les vient d'ouvrir. Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée, De ce bienheureux sang tu me vois baptisée, Je suis chrétienne enfln.
« En France, dit Sainte-Beuve, nous ne nous montrons pas toujours assez soigneux ou fiers de nos richesses. La création de Pauline est une de ces gloires, de ces grandeurs dramatiques qu'on devrait plus souvent citer. Antigone chez les Grecs, Didon chez les Latins, Desdémone et Ophélie dans Shakespeare, Françoise de Rimini chez Dante, la Marguerite de Gœthe, ce sont là des noms sans cesse ramenés, reconnus et salués du plus loin qu'on les rencontre. Pourquoi Pauline n'y figure-t-elle pas également? » Sainte-Beuve a raison : nous devons notre admiration attendrie à Pauline ; mais ce sont d'admirables créations aussi que celles de Sévère et de Polyeucte, et c'est un bien pur et bien précieux joyau que toute cette tragédie du grand Corneille : la France peut s'en parer avec fierté.
Mars 1893.