‹ De Jodelle a Moliere; tragédie, comédie, tragi-comédieChapitre 86 sur 92 · UN RETOUR OFFENSIF DE LA TRAGI-COMÉDIE · texte numérisé non relu

UN RETOUR OFFENSIF DE LA TRAGI-COMÉDIE

Corneille, après le Cid, avait entrepris de conduire le genre tragique à sa perfection et y éiait parvenu en écrivant successivement Horace, Cinna et Polyeucte. Pour ce faire, il avait refréné ses instincts d'irrégularité et de hardiesse ; il avait résisté à ses habitudes de poète tragi-comique, et nous venons de dire quel succès avait cojironné ses efforts, a quelle admirable forme de tragédie il était arrivé en écrivant Polyeucte. Ainsi parvenu au but qu'il s'était proposé, Corneille se souvint avec regret de tout ce qu'il avait abandonné pour y marcher; ainsi monté sur le faîte, il aspira plus ou moins consciemment, je ne dis pas précisément à descendre, du moins à changer quelque peu de site et d'horizon. Ainsi il ne faut pas dire, comme on l'a trop fait, (ju'après Polyeucte commença la décadence de Corneille — le génie de Corneille n'est pas en cause et ne décroît pas — ; mais ce qui est vrai, c'est qu'après Polyeucte Corneille réintroduit peu à peu dans le

genre tragique bien des éléments qu'il en avait exclus pour l'amener à sa perfection, et qu'il défait lui-même l'œuvre classique qu'il avait achevée avec tant d'éclat.

Dès lors, et sans étudier complètement cette nouvelle évolution de notre grand poète, allons tout droit à l'œuvre qui ressemble le moins à Polyeiicte, c'est-à-dire à Don Sanche d'Aragon (1649) *.

Corneille se faisait quelque illusion sur cette œuvre : il l'appelait « un poème d'une espèce nouvelle et qui n'a point d'exemple chez les anciens »; ne sachant quel titre lui donner, il la désignait après force hésitations par le nom de comédie héroïque. Pourquoi ne pas la nommer tragi-comédie? Pourquoi ne pas voir la ressemblance extrême de cette pièce avec celles qu'il aimait au temps de sa jeunesse? avec son Clitandre par exemple, avec la Laure persécutée de Rotrou? C'est sans doute qu'à côté des ressemblances, qui sont frappantes, on peut relever quelques différences qui sont loin d'être sans valeur, et ces différences proviennent des nouvelles habitudes contractées par Corneille dans son métier de poète tragique. Ainsi l'étude de Don

1. Plus encore que sur la date de Polyeucte les historiens littéraires sont en désaccord sur les dates et — chose plus grave

— sur l'ordre même des pièces qui ont suivi Polyeucte jusqu'à Pertharite. Je ne puis exposer les arguments que les uns ou les autres ont fait valoir; je ne puis dire pour quelles raisons je crois devoir me décider moi-môme. Voici seulement l'ordre et les dates qui me paraissent les plus probables : Polyeucte, hiver de 1641-1642; — Pompée, fin de 1642; — le Menteur, fin de 1643;

— Théodore Vierge et Martyre, 1644; — la Suite du Menteur, première moitié de 1645; — Rodogune princesse des Parthes, 1646;

— Héraclius empereur d'Orient, fin de 1646 ; — Don Sanche d'Aragon, 1649; — Andromède, janvier 1650; — Nicomède, 1651 ; — Pertharite roi des Lombards, 1652.

Sanche nous offrira un double avantage : nous verrons les dernières destinées de la tragi-comédie; et en même temps nous constaterons ce qu'il y avait (le plus essentiel, de plus permanent dans la tragédie • ornélienne, puisque nous verrons quels sont les caractères de cette tragédie auxquels son créateur même ne savait pas ou ne voulait pas renoncer lorsqu'il s'adonnait à un genre rival.

Cherchons d'abord la tragi-comédie dans Don Sanche.

Lorsqu'on parle de la tragi-comédie de 1630 et, par exemple, de Laure persécutée, on ne peut s'empêcher de faire allusion au drame romantique, tant il y a de rapports entre le drame romantique et la tragi-comédie; on ne peut s'empêcher de prononcer le nom de Victor Hugo, tant il y a de parenté entre les Hernani et les Ruy Blas d'une part et certains personnages de Rotrou — ou de Corneille — de l'autre. Le Carlos de Don Sanche n'ost-il pas frère de Ruy Blas? Fils d'un simple pêcheur, il est amoureux d'une reine, comme le laquais Ruy Blas; il touche -on cœur, comme Ruy Blas; il est comblé d'honneurs par ell^, comme Ruy Blas encore. Mais Ruy iilas, conçu dans un siècle démocratique, est vraiment de 'sang plébéien; Carlos, héros du xvii^ siècle, se croit à tort fils d'un pêcheur, il est à la fin reconnu pour un descendant des rois. Je n'insisterai pas sur les différences qui sont nombreuses et rnportantes; je n'insisterai pas non plus sur les res- (ambiances, mais elles sont réelles et elles s'étendent

jusqu'au style. Les grands de Castille refusent de laisser s'asseoir parmi eux l'aventurier Carlos : aussitôt la reine l'anoblit avec ces paroles :

Eh! bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane,

Comte de Pennaflel, gouverneur de Burgos.

Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?

(Acte I, scène 3, vers 262.)

C'est par un mouvement tout semblable que Charles Quint rend ses titres au bandit Hernani en relevant dofia Sol, sa fiancée :

Allons! relevez-vous, duchesse de Segorbe, Comtesse Albatera, marquise de Monroy.... Tes autres noms, don Juan?

On a déjà fait ce rapprochement, et l'on a cité déjà ces vers de Corneille, qui ressemblent si bien à des vers de Hugo :

J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur; H doit à ses jaloux tous ses titres d'honneur : M'en voulant faire avare, ils m'en faisoient prodigue; Ce torrent grossissoit, rencontrant cette digue.

(Acte II, scène 1, vers 411.)

On eût pu en citer bien d'autres : celui-ci par exemple :

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme,

(Acte V, scène 5, vers 1614.)

ou ceux-ci :

Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme. En servant, un regard, en mourant, une larme.

(Acte II, scène 4, vers 721.)

Cette couleur romantique de Don Sanche ne peut nous tromper : elle nous révèle dans la pièce une tragi-comédie.

Et d'abord Don Sanche a de la Iragi-comédie Je

caractère romanesque. Ici plus de sujet historique comme dans Horace, dans Cinna, ou dans Polyeucte : tout est d'invention dans la pièce. — Plus de grande leçon à tirer de l'œuvre et plus de grande question posée : que devons-nous à la patrie? à la liberté? à Dieu? Carlos est-il, oui ou non, un homme de naissance obscure? son audacieuse flamme sera-t-elle couronnée? pour employer le style du temps : voilà les seules questions qui se posent, et l'intérêt en est fort restreint. — Plus de déroulement régulier de l'action sous la seule pression des caractères et des volontés : le hasard reprend sur le drame l'empire souverain qu'il exerçait au temps de Clltandre.

Isabelle, reine de Castille, est pressée par son peuple de se choisir un époux; comme elle aime secrètement Carlos, un soldat de fortune, et que cet amour, auquel elle est bien résolue à résister, l'empêche de trouver à son gré aucun seigneur de sa cour, elle se fait désigner par les États de son royaume trois grands personnages entre qui elle pourra choisir : don Lope, don Manrique, don Alvar, et le jour est arrivé où elle doit fixer son choix. De leur côté, Léonor, reine d'Aragon, et sa fille Elvire avaient été chassées de leur royaume par un usurpateur et s'étaient réfugiées en Castille. L'usurpateur est vaincu sans être abattu complètement. L'Aragon rappelle ses reines, et des députés vont venir les chercher à la cour d'Isabelle le jour précisément où celle-ci doit se choisir un époux. Pourquoi cette coïncidence? Effet du hasard. — A la lin du troisième acte se répand une nouvelle étrange. La reine d'Aragon avait eu un fils, qui, au

milieu des troubles du royaume, et pour que sa vie fût mieux assurée, lui avait été enlevé dès sa naissance par le roi et confié elle ne sait à qui. Depuis, la reine l'avait cru mort, mais un homme savait que le prince don Sanche était vivant : c'était don Raymond de Moncade, favori du feu roi, et qui avait remis lui-même l'enfant à la femme d'un pêcheur, récemment accouchée d'un enfant mort, avec une cassette destinée à le faire reconnaître. Don Raymond, longtemps prisonnier de l'usurpateur de l'Aragon, est délivré par la mort de celui-ci; il accourt en Gastille, car il a des raisons de croire que le prince don Sanche est à la cour de la reine Isabelle. Pourquoi le jour même où Léonor et Elvire sont rappelées dans leur royaume ? Pourquoi le jour même où Isabelle doit se choisir un époux? Effet du hasard, vous dis-je. — Carlos, le mystérieux Carlos s^est fait tellement estimer par ses exploits et sa grandeur d'âme que, dès qu'on sait don Sanche vivant, reines, grands, peuple, tout le monde veut que Carlos et don Sanche ne soient qu'une seule et même personne. Carlos proteste avec véhémence, mais en cachant toujours sa basse origine, lorsqu'un incident la révèle. Au moment où tout le monde s'inclinait devant lui en murmurant respectueusement : don Sanche d'Aragon, un vieux pêcheur se jette à son cou en criant : mon fils! Frappé dans son orgueil, Carlos répond pourtant avec tendresse à ses embrassements. La foule crie à l'imposture; on emprisonne le vieillard, qui pourtant se croyait bien le père de Carlos. Enfin la cassette dont il est porteur découvre tout le mystère, et Carlos se transforme définitivement en prince d'Aragon. Pourquoi

le pêcheur est-il venu justement le jour où tout ce que nous avons dit se passait? Pourquoi est-il arrivé au moment précis où Carlos devait être ou reconnu prince ou ignominieusement traité? Encore un effet du hasard, et je ne signale pas toutes les interventions du hasard dans la pièce.

Voilà qui est bien tragi-comique. Ce qui ne Test pas moins, c'est la complexité de Faction et la multiplicité des intrigues amoureuses. Plus heureux que Ruy Blas, auquel je le comparais tout à l'heure, Carlos est aimé de deux reines au lieu d'une : d'Isabelle, reine de Castille, et d'Elvire, fille de Léonor, reine d'Aragon. Ce bonheur d'ailleurs ne va pas sans ennuis : Carlos est quelque peu tiraillé entre ces deux femmes, toutes deux disposées à s'irriter s'il ne les aime point, et à s'offenser s'il laisse percer son amour, — d'autant plus tiraillé qu'il les aime toutes deux, et il explique ingénieusement pourquoi :

Pour n'en adorer qu'une, il eût fallu choisir; Et ce choix eût été du moins quelque désir, Quelque espoir outrageux d'être mieux reiju d'elle.... Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux.

(Acte IV, scène 5, vers 1407.)

La conséquence de cette situation fausse, c'est qu'il promet l'appui de son épée h l'une des reines, se bat pour l'autre, voudrait mourir pour toutes deux, chez toutes deux excite de la jalousie, et par toutes deux serait chassé, si le pêcheur envoyé par le hasard secourable, si le pécheur ex machina, comme dit spirituellement M. Hémon, ne venait à la lin arranger toutes choses : Carlos, devenant don Sanche, sera le mari d'Isabelle, reine de Castille, et le frère d'Elvire, reine ou plutôt princesse d'Aragon.

A ce compte, Elvire restera sans mari? Comment cela se pourrait-il au dénouement d'une tragicomédie? Nous n'avons pas signalé tous les amoureux de la pièce, et il nous reste à parler d'un personnage qui est presque aussi tiraillé que Carlos lui-même. C'est don Alvar. Don Alvar est depuis longtemps amoureux d'Elvire ; mais, choisi par les États de Castille pour être un des trois seigneurs à qui Isabelle pourrait accorder sa main, il croit devoir à sa gloire, à sa patrie, à sa reine, d'accepter le titre de prétendant; il en accepte aussi les dangers et il est prêt à se battre pour obtenir Isabelle, tout en soupirant pour Elvire. Lui aussi est rendu à la tranquillité et au bonheur par la reconnaissance finale, qui le dispense de rechercher Isabelle. Elvire, de son côté, accorde volontiers sa main à don Alvar, car elle l'avait toujours aimé. Si elle l'avait rebuté jusqu'alors, c'est qu'elle croyait lui préférer Carlos; mais elle s'était trompée sur ses sentiments : ce qui la poussait vers Carlos, et ce qui poussait aussi Carlos vers elle, c'était l'instinct fraternel et non l'amour :

Mon amour lui payoit ce que devoit le sang.

(Acte V. scèno 7, vers 1812.)

Oserai-je faire un rapprochement irrespectueux? Peut-être le lecteur l'a-t-il fait lui-même, et peutêtre s'est-il rappelé la Marceline du Mariage de Figaro, poursuivant Figaro de son amour, s'apercevant qu'il est son fils, et s'écriant avec exaltation : « mon cœur entraîné ne se trompait que de motif; c'était le sang qui me parlait ». Le romanesque est analogue des deux parts; mais Corneille

use sérieusement du romanesque, et Beaumarchais — dans le Mariage^ du moins — n'en use qu'avec un sourire ironique. Marceline s'est trompée à la voix du sang, comme Elvire, comme Carlos; mais Figaro, lui, n'imite ni Carlos, ni Elvire. — Je suis ta mère, lui dit Marceline, « est-ce que la nature ne te Ta pas dit mille fois? — Jamais. »

On comprend que, dans un tel sujet, la variété des tons, chère à la tragi-comédie, doit se donner carrière : nous aurons à citer des vers magnifiques et nobles; nous pourrions en citer beaucoup de finement ironiques. Ainsi, lorsque la reine Isabelle vient d'anoblir Carlos et l'a chargé de choisir luimême son futur mari en lui transmettant la bague royale, don Lope parle à Carlos avec toute l'impertinence polie d'un gentilhomme de vieille racô visà-vis d'un parvenu puissant :

Kh bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grâce, Ce que, pour vous gagner, il est besoin qu'on fasse? Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir. — Vous y pourriez peut-être assez mal réussir. Quittez ces contre-temps de froide raillerie.

(Acte I, scène 4, vers 309.)

Ainsi, lorsque don Alvar, prétendant à la main d'Isabelle et aspirant au cœur d'Elvire, est des deux côtés tenu en échec par Carlos, avec qui il est sur le point de se battre pour lui disputer la bague d'Isabelle, une piquante scène s'ouvre entre lui et ses deux rivaux, don Manrique et don Lope :

D. MAMUQUE

Qui VOUS traite le mieux, la fortune ou l'amour? La reine chorme-t-elle auprès de donne Elvire?

Page 1