D. ALVAR
Plaignant mon intérêt, n'oubliez pas le vôtre.
(Acte III, scène 2, vers 836.)
Plus tard, lorsque Isabelle, voulant assurer la grandeur de Carlos, si récemment faite par elle, déclare à don Lope et à don Manrique qu'elle épousera celui d'entre eux qui donnera sa sœur en mariage au nouveau marquis, les deux seigneurs, refusant pour leur famille une mésalliance, se prétendent fiancés chacun à la sœur de son rival. Ecoutez la hautaine et ironique réponse d'Isabelle :
J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi. Allez, heureux amants, allez voir vos maîtresses; Et parmi les douceurs de vos dignes caresses, N'oubliez pas de dire à ces jeunes esprits Que vous faites du trône un généreux mépris. Je vous l'ai déjà dit, je ne force personne....
(Acte III, scène 4, vers 952.)
On voit que Corneille se préparait déjà sans le savoir, en 1649, à faire parler Nicomède, cet héroïque railleur.
Est-il besoin maintenant, pour montrer toute la diversité de ton de la pièce, de signaler des vers familiers et semi-comiques, comme ce fragment de dialogue entre Isabelle et sa demoiselle d'honneur Blanche, venant toutes deux d'échouer dans une négociation :
Blanche, j'ai perdu temps. — Je l'ai perdu de même.
(Acte III, scène 6, vers 1021.)
Mieux vaut montrer rapidement quel est ici le langage parlé par l'amour. Ce n'est plus seulement la galanterie un peu précieuse que Corneille avait encore laissée par endroits dans la bouche des Curiace, des Cinna, des Sévère, mais qui n'était qu'un vêtement à la mode recouvrant des sentiments simples, naturels et convenables à la tragédie ; ce n'est pas, surtout, le langage passionné, nerveux, sublime souvent, des Camille, des Emilie, des Pauline. C'est un mélange singulièrement savoureux de vérité et de convention romanesque; c'est une ingénieuse subtilité dont le cœur et l'esprit peuvent également revendiquer leur part; la tendresse d'un Rodrigue ou d'une Chimène, l'ingénuité d'une Henriette, les ressources d'esprit d'une héroïne de Marivaux, la séduisante déclamation d'une Marie de Xeubourg ou d'un Ruy Blas, tous ces ' éléments paraissent se combiner ici à doses inégales pour constituer l'amour d'un Carlos, d'une Isabelle et d'une Elvire.
Isabelle se trouve en présence des trois seigneurs, parmi lesquels elle se dispose à choisir un mari, et de Carlos qu'elle aime en secret. Elle commence par déclarer aux trois prétendants qu'elle exige deux la promesse d'accepter aveuglément son ' hoix, ne portât-il sur aucun d'entre eux, s'égarût-il -iir un moins digne. Que veut-elle par ce préaml)iile? mettre à l'épreuve leur respect? Oui, sans doute,, mais aussi différer un choix qui lui pèse, mais aussi jouer avec son amour comme on joue avec le feu. — La fierté de Carlos révolte les trois seigneurs, ils le traitent dédaigneusement : aussitôt on amour en elle s'indigne et en même temps entre-
voit un moyen de se satisfaire à quelque degré sans compromettre sa gloire; créer Carlos marquis et comte c'est faire assez pour sa passion et Tobliger dorénavant à se taire. Elle le croit, du moins, et espère qu'elle aura maintenant le courage de choisir son mari et son roi. — Au moment décisif ce courage lui manque ; elle n'ose se prononcer contre Carlos et charge Carlos lui-même de choisir pour elle et par conséquent de se condamner; qui sait d'ailleurs si son choix ne communiquera pas à l'élu un peu du charme que lui seul a eu jusqu'à présent à ses yeux? Cette complication de sentiments est à la fois romanesque, subtile et charmante.
Cependant Carlos, ayant reçu d'Isabelle sa bague comme gage de son alliance future avec celui qu'il désignera, déclare qu'il la livrera seulement à son vainqueur. Isabelle se plaint à lui de ce procédé, et, sollicitant à demi un aveu comme femme, prête à se révolter contre un aveu comme reine, elle lui demande s'il n'aurait pas voulu montrer par là qu'aucun n'était aussi digne que lui d'épouser la reine. Il proteste avec éloquence, et cependant laisse percer son amour :
Je ne me défends point des sentiments d'estime
Que vos moindres sujets auroient pour vous sans crime.
Lorsque je vois en vous les célestes accords
Des grâces de l'esprit et des beautés du corps,
Je puis, de tant d'attraits Tàme toute ravie,
Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie,
Je puis contre le ciel en secret murmurer
De n'être pas né roi pour pouvoir espérer;
Et les yeux éblouis de cet éclat suprême,
Baisser soudain la vue et rentrer en moi-même.
(Acte II, scène 2, vers 517i)
- Un peu plus de romantisme encore et nous enten-
« DON SANCflE » : TRAGI-COMÉDIE ET TRAGÉDIE. 273
cirions Ruy Blas, cet autre « ver de terre amoureux d'une étoile » :
Cet homme-là, le roi, je suis jaloux de lui!
11 est vrai que, si Carlos affiche moins de violence que Ruy Blas dans les sentiments et dans le lanijage, sa situation d'homme qui aime de deux côtés et qui de deux côtés est jaloux, compense, au point (le vue romantique, cette infériorité :
Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines.
(Acte II, scène 4, vers ^Ol.)
Isabelle aussi est jalouse; elle voudrait marier Carlos pour n'avoir plus de prétexte à Taimer, mais elle ne voudrait pas qu'il aimât lui-même une autre qu'elle :
Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux,
lui dit Blanche.
— Tu ne le comprends point! et c'est ce qui m'étonne :
Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne;
Je veux (\\ie son respect l'empêche de m'aimer,
Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer;
Je veux bien plus : qu'il m'aime, et qu'un juste silence
Fasse à des feux pareils pareille violence ;
Que rinéiî^alité lui donne même ennui;
Qu'il soulîre autant pour moi que je souffre pour lui;
Que par le seul dessein d'affermir sa fortune,
Et non point par amour, il se donne à quelqu'une;
Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger;
Que ce soit m'obéir et non me négliger.
(Acte III, scène 4, vers 1060.)
— Même sentiment, en somme, chez Elvire; mais Elvire paraît plus jeune qu'Isabelle et, par suite, plus timide, moins violente. Elle n'est d'ailleurs que princesse encore, et non pas reine, Ses plaintes
donc sont plus douces, et elle se défend surtout par les ressources de la casuistique amoureuse.
Toutes deux, au reste, Isabelle et Elvire, ont des soupirs naïfs et involontaires qui partent du cœur et qui touchent. Carlos proteste qu'il n'est pas don Sanche, et qu'il va quitter la cour, la vie peut-être; et alors Isabelle, comme malgré elle :
Que n'ètes-vous don Sanche? Ah Ciel! qu'osé-je dire? Adieu : ne croyez pas ce soupir indiscret.
— Il m'en a dit assez pour mourir sans regret.
(Acte IV, scène 5, vers 1458.)
Ceci rappelle le Cid. Plus loin, Blanche vient d'apprendre la naissance obscure de Carlos'. Elle arrive pleine d'émotion auprès de la reine :
Ah! madame! — Qu'as-tu? — La funeste journée! 1^ Votre Carlos... — Eh bien? — Son père est en ces lieux
Et n'est.... — Quoi?— Qu'un pêcheur. — Qui te l'a dit? —
[Mes yeux.
— Tes yeux? — Mes propres yeux. — Que j'ai peine à les
[croire î (Acte V, scène 4, vers 1558.)
La scène est entre Isabelle et Blanche; Elvire n'a rien dit et n'avait rien à dire, mais elle soupire gentiment : « Que le ciel est injuste! », et cela est d'une ingénue de Musset ou d'Emile Augier : cela émeut et cela fait sourire tout ensemble.
Émotion discrète, légère, et que le sourire suit de près, tel est en effet un des traits caractéristiques de Don Sanche cV Aragon : tous les personnages y ont de l'esprit au moins autant que du cœur. Carlos, ou plutôt don Sanche, au dénouement, menace Isabelle de reprendre le pêcheur pour son père si elle ne lui ordonne d'espéreri
— C'est trop peu d'espérer quand tout vous est acquis. Je vous avois fait tort en vous faisant marquis....
(Aclc V. scène 7, vers HOO.)
Cela est charmant, et quelle façon charmante encore de souligner l'invraisemblance de Tintrigue :
J'avois mis cette bague en des mains assez bonnes Pour la rendre à don Sanche et joindre nos couronnes.
(Acte V, scène 7, vers 1805.)
On voit combien Don Sanche d'Aragon se relie naturellement à Laiire persécutée. Comme Laure persécutée, c'est une tragi-comédie romanesque et calante, où les passions et les caractères ne sont pas entièrement conventionnels et dont certaines parties sont fort agréables. Mais il y a dans Don Sanche des éléments qui ne se trouvaient pas dans Laure, qui se trouvaient encore moins dans Clitandre : c'est le respect de l'unité de lieu; c'est la simplicité de la mise en scène et du spectacle, à laquelle une scène seule fait exception; c'est surtout ({uelque chose (jui est devenu inséparable du génie cornélien depuis que le génie cornélien a produit le Cid^ Horace, Cinna et Polyeucte. Cet élément, c'est la grandeur d'âme considérée comme la qualité nécessaire du. héros, et c'est l'admiration considérée comme le ressort essentiel du drame»
A vrai dire, la grandeur d'ûme est partout dans Don Sanche. On la trouve chez les trois grands seigneurs castillans, s'obstinant, au cinquième acte, à vouloir que Carlos ne soit autre que don Sanche, ce qui leur fait perdre la main d'Isabelle et le trône: on
la trouve en particulier dans don Alvar, lorsqu'il s'offre à combattre le premier contre Carlos, avec qui don Manrique et don Lope ne veulent pas commettre leur noblesse, — et dans don Manrique et don Lope lui-même, lorsqu'ils repoussent avec hauteur une mésalliance qui assurerait leur fortune :
Voire sceptre, madame, est trop cher à ce prix.... Jamais un souverain ne doit compte à personne Des dignités qu'il fait, et des grandeurs qu'il donne : S'il est d'un sort indigne ou l'auteur ou l'appui. Comme il le fait tout seul, la honte est toute à lui. Mais disposer d'un sang que j'ai reçu sans tache! Avant que le souiller il faut qu'on me l'arrache : J'en dois compte aux aïeux dont il est hérité....
(Acte III, scène 4, vers 924 et 929-935.)
Elvire et Isabelle sont également héroïques dans leur résistance à leur passion : « Je sais ce que je suis et ce que je me dois », dit Elvire; « Madame, je suis reine, et dois régner sur moi », dit Isabelle.
Mais c'est surtout le rôle de Carlos qui est fait pour exciter l'admiration des spectateurs. D'après ses rivaux eux-mêmes, « c'est un miracle pur que le cours de sa vie », et sa fierté, qui serait excessive si elle ne lui était comme commandée par l'infériorité de sa situation vis-à-vis des grands, son ton de commandement, sa bravoure, son incapacité absolue d'accepter une bassesse, une humiliation, tout fait de lui un de ces héros qui séduisent et qu'on admire. Suivons-le rapidement dans les situations diverses où le place l'action.
Voici d'abord la grande scène du premier acte, où doit être choisi le mari d'Isabelle. « Les trois reines prennent chacune un fauteuil, et après que les trois comtes et le reste des grands qui sont présents se,
sont assis sur des bancs préparés exprès, Carlos, y voyant une place vide, s'y veut seoir, et don Manrique l'en empêche :
Tout beau, tout beau, Carlos! D'où vous vient cette audace? Et quel titre en ce rang a pu vous établir?
— J'ai vu la place vide et cru la bien remplir.
— Un soldat bien remplir une place de comte!
— Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte. Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat
Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat : J'en avois pour témoin le feu Roi votre père, Madame; et par trois fois....
(Acte I, scène 3, vers 190-198.)
Don Manrique veut Tempêcher de raconter ses hauts faits; Isabelle insiste pour les entendre, et Carlos expose ceux auxquels les rois de Castille ont assisté :
Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits, Qui n "ont pas pour témoins eu les yeux de mes Rois. Tel me voit et m'entend, et me méprise encore. Qui gémiroit sans moi dans les prisons du more.
— Nous parlez- vous, Carlos, pour don Lope et pour moi?
— Je parle seulement de ce qu'a vu le Roi, Seigneur, et qui voudra parle à sa conscience.
(Acte I, scène 3, vers 227-233.)
Faut-il citer les beaux vers si connus qui suivent? Qu'il nomme ses parents, dit don Lope, car, sans Péclat de la race, la valeur ne donna jamais le droit d'occuper une place aussi glorieuse. Et Carlos :
Se pare qui voudra des noms de ses aïeux; Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu sans les faire connaître. Mais pour en <|uelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits; Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.
(Acte I, scène 3, vers 247-253.)
Bientôt, anobli par Isabelle, devenu marquis et
comte, chargé de donner la bague de la reine à celui qu'il jugera le plus digne de cet honneur, Carlos imagine un moyen singulièrement hautain de fixer son choix :
Je n'entreprendrai point de juger entre vous Qui mérite le mieux le nom de son époux; Je serois téméraire, et m'en sens incapable; Et peut-être quelqu'un m'en tiendroit récusable. Je m'en récuse donc, afin de vous donner Un juge que sans honte on ne peut soupçonner; Ce sera votre épée et votre bras lui-môme. Comte, de cet anneau dépend le diadème : Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur. Et je le garde... — A qui, Carlos? — A mon vainqueur. Qui pourra me l'ùter Tira rendre à la reine; , Ce sera du plus digne une preuve certaine.
Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu : Je m'y rendrai sur l'heure et vais l'attendre. Adieu.
(Acte I, scène 4, vers 310-332.)
Ne concluons pas d'ailleurs de ces fières paroles que Carlos veut se réserver à lui-même la bague et la main de la reine : il sait ce qu'il doit à ses exploits, mais il sait aussi ce qu'il doit à sa naissance; il ne veut ni être traité en « roi de comédie » alors qu'on l'appelle prématurément don Sanche, ni arriver à être roi en réalité en cédant à son amour et en abusant de celui d'Isabelle. Et voilà où est la différence fondamentale entre les héros de Corneille et les héros romantiques. Ceux-ci sont des forces qui vont, comme dit Hernani, et des consciences que le flot des événements entraîne à la dérive; ceuxlà sont des volontés et ils restent inflexiblement attachés à leur devoir ou à ce qu'à tort parfois ils appellent leur devoir. Don Salluste a besoin que Ruy Blas plaise à Marie de Neubourg et devienne son amant; et Ruy Blas accepte de lui plaire en
effet et de devenir son amant, et ce pauvre laquais finit par « bénir » cette reine; Carlos agit et parle tout autrement :
Je vous aime, madame, et vous estime en reine; Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine, Si votre ùme, sensible à ces indignes feux, Se pouvoit oublier jusqu'à soulîrir mes vo'ux; Si par quelque malheur que je ne puis comprendre, ^ ' Du trône jusqu'à moi. je la voyois descendre, Commentant aussitôt à vous moins estimer, Je cesserois sans doute aussi de vous aimer.
(Acte II, scène 2, vers 529-536.)
Ce sont là de nobles paroles, et Carlos n'est pas moins admirable alors qu'il retrouve son père présumé, le pécheur. Citons encore — je cite beaucoup, mais j'ai tant peur que ces belles scènes ne soient peu connues — , citons le récit de Blanche, la dame d'honneur d'Isabelle :
Du haut de l'escalier je le voyois descendre;
En vain de ce faux bruit il se vouloit défendre :
Votre cour, obstinée à lui changer de nom,
Murmuroit tout autour : « Don Sanche d'Aragon! »
Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse.
Lui qui le reconnoîl frémit de sa disgrâce;
Puis, laissant la nature à ses pleins mouvements.
Répond avec tendresse à ses embrassements.
Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère;
On n'entend que soupirs : « Ah! mon (ils! — Ah ! mon père!
— Oh! jour trois fois heureux! moment trop allendu!
Tu m'as rendu la vie! » et : « Vous m'avez perdu! »
(Acte y, scène 1, vers 1569-1580.)
Celte scène est imitée d'un roman de Juvenel, Dom Pelage ou rentrée des Maures en Espagne^ qui avait paru quatre ans avant Don Sanche ; elle en est même imitée de fort près, mais le poète y a fait un polit cliangement, qui n'est pas moins qu'un trait de génie cl qui est caractéristique de la manière de Corneille.
Le héros du roman cède d'abord à la^ nature, il reconnaît son père etTembrasse; puis la confusion lui ferme la bouche, il se débarrasse du vieillard sous un prétexte quelconque et s'enfuit. Ainsi le bon sentiment a été instinctif et court, la lâcheté est réfléchie et durable; Carlos, au contraire, frémit d'abord d'une disgrâce aussi soudaine et tremble; mais il rougit bientôt de sa faiblesse, il embrasse longuement le vieillard, il proteste contre ceux qui l'accusent d'imposture et, quand on l'a emprisonné, il le redemande avec autant de force que de dignité :
Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme : La bassesse du sang; ne va point jusqu'à l'âme; Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils; Rien n'en peut effacer le sacré caractère. De grâce, commandez qu'on me rende mon père. Ce doit leur être assez de savoir qui je suis, Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.
(Acte V, scène 5, vers 1613-1620.)
On ne peut parler à la fois d'une façon plus simple et plus magnifique. Aussi tous les spectateurs prononcent-ils le même jugement qu'Isabelle :
Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père ; Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père et de n'eii rougir point, Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance, Emporte encor si haut une telle naissance.
(Acte V, scène 5, vers 1690-1694.)
On sait combien curieuse et importante est l'épître dédicatoire de Don Sanche à M. de Zuylichem. Ce n'est pas ici le lieu de l'analyser. Nous n'examine-
« DON SANCHE » : TRAGI-COMEDIE Eï TRAGEDIE. 281
rons donc pas la théorie de la comédie héroïque, ni celle de la tragédiebourgeoise, que Corneille a formulée plus d'un siècle avant Diderot.
Voyons seulement ce que Corneille dit du caractère de don Sanche ou de Carlos et ce qu'il pense du rôle joué par l'admiration dans ses pièces. Don Sanche, dit-il, « tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende : il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais en cet état même, il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes de ses spectateurs. Celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime plus d'admiration pour son grand courage que de compassion de son infortune. » On ne saurait mieux caractériser le personnage ; mais que conclut Corneille de son observation? Que Don Sanche d'Aragon n'excitant ni la pitié ni la terreur ne saurait être appelé une tragédie; la pitié et la terreur sont les seuls ressorts de la tragédie d'après Aristote, et on ne saurait songer à violer ouvertement une des principales règles posées par ce grand homme.
Nous avons aujourd'hui moins de superstition littéraire. Si nous n'appelons pas Don Sanche une tragédie, c'est parce que la pièce est romanesque et proprement tragi-comique; mais elle a un caractère qui nous fait regretter de ne lui pouvoir donner ce titre, qui nous détermine quelquefois à le lui donner, et c'est justement celui qui empêche Corneille de le lui accorder, c'est l'admiration que l'œuvre excite. Oui, Aristote n'avait donné à la tragédie que deux objets, exciter la pitié ou exciter la terreur; mais
28â DE JODELLE A MOLIERE.
Corneille a eu la gloire de lui en donner un troisième, plus difficile à atteindre, mais vraiment plus noble : exciter Tadmiration; un troisième type de tragédie s'est ainsi ajouté, grâce à lui, aux deux que Tantiquité grecque nous avait transmis.
Corneille n'ose pas reconnaître tout haut cette vérité; ne la sent-il pas pourtant, et n'a-t-il pas bonne envie de nous amener à la reconnaître à sa place? u Je ne vois rien en ce poème, dit-il, qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu'en donne Averroès, qui Fappelle simplement « un art de « louer ». En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits.... » Et là-dessus Corneille, repris par sa timidité, ajoute : « mais j'aurois mauvaise grâce à me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une traduction latine ». En effet, qu'importe Averroès et sa traduction latine? C'était de la tradition établie par Corneille lui-même qu'il fallait se prévaloir.
Et c'est ce que le poète fait déjà, trop timidement encore, mais avec plus d'assurance, un an ou deux seulement après Don Sanche. Il donne à Nicomède le titre de tragédie et il écrit dans son avertissement au lecteur : « Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du
spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion, que notre art (voici où Corneille reste trop timide) nous commande de mendier pour leurs misères ». Un pas de plus est fait dans ïexamen, qui date de 1660 : « Dans Tadmiration qu'on a pour la vertu de Nicomède, je trouve une manière de purger les passions dont n'a point parlé Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu'il a prescrite à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour la vertu que nous admirons nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité; et la généreuse reconnaissance d'Héraclius, qui expose sa vie pour Martian, à qui il est redevable de la sienne, nous jette dans l'horreur de l'ingratitude. »
Je n'ai pas besoin d'insister sur la portée de ces paroles. En dépit de la réserve dont il ne pouvait L,^uère se départir, en dépit de son respect superstitieux pour Aristote, Corneille a senti et il a failli dire quelle glorieuse création il avait accomplie; cette création date d'Horace, sinon du Cid.
Quel est en effet le ressort essentiel, le ressort toujours vibrant d'Horace"! ce n'est pas la crainte, à laquelle les personnages principaux : Horace, le vieil Horace, Curiace sont inaccessibles et qu'ils ne nous laissent pas longtemps ressentir; ce n'est pas la pitié, car, si nous avons pitié de Curiace, c'est pendant un acte; si nous avons pitié de Camille, c'est pondant deux actes ou trois; le seul sentiment que (Corneille ait voulu toujours tenir éveillé en nous, c'est l'admiration. — C'est l'admiration aussi que,
dans la tragédie de Cinna, provoquent Emilie et Auguste; c'est môme par Tadmiration — et peutêtre aussi par la grandeur historique du sujet — que Cinna^ comme Nicomède^ est une tragédie. Les auteurs du xvi" siècle n'avaient-ils pas dit sur tous les tons que la tragédie doit avoir un dénouement malheureux et sanglant? et où est le malheur, où est le sang versé dans cette pièce, qui se termine par lapothéose d'Auguste et le bonheur de tous ceux qui avaient conspiré contre son pouvoir et sa vie? — Polyeucte enfin est le chef-d'œuvre de la tragédie fondée sur l'admiration : Sévère s'efforçant d'atteindre à l'héroïsme de Pauline, Pauline s'efforçant d'atteindre à l'héroïsme de Polyeucte, et Polyeucte s'efforçant d'atteindre en quelque sorte à la sainteté de Dieu, tel est le spectacle sublime qui nous est offert par cette œuvre.
Or, à partir de Polyeucte^ si Corneille renonce plus ou moins à la régularité, à la simplicité, à la logique puissante mais non tendue, à la noblesse extrême de la tragédie la plus classique, il ne renonce pas, il ne peut plus renoncer — car ceci désormais est devenu partie intégrante de son génie — au besoin de créer des personnages plus grands que nature et de faire de l'admiration le ressort principal de ses actions. Pompée, que le xvii*' siècle mettait au rang des principaux chefs-d'œuvre de Corneille, à côté du Cid, à côté de Cinna^ Pompée est à peine une œuvre de théâtre : l'action en est d'une lenteur extrême, si on ne peut dire qu'elle manque; l'amour de César pour Cléopâtre y est entaché de galanterie et de fadeur. Qu'est-ce donc qui fait vivre la pièce? c'est l'admiration, l'admira-
I« DON SANCHE )) : TRAGI-COMEDIE ET TRAGÉDIE. 285 on produite par la gloire de Pompée, par la grandeur de Gornélie, par la noble politique de César, par la bonté de Cléopâtre. — Théodore a fait une lourde chute sur le théâtre et, il faut Tavouer, cela n'était que justice, carie sujet en est insupportable, beaucoup d'incidents en sont horribles, les principaux personnages n'agissent point. Gomment donc expliquer l'erreur de Corneille? C'est qu'il a trop compté cette fois sur refîet que pouvait produire l'admiration, c'est que les nobles sentiments de Placide, le courage de Didyme, la perfection de Théodore elle-même lui ont fait oublier ce qu'il devait aux nécessités du théâtre. — A-t-on le droit de parler d'admiration à propos de Rodogune, de cette œuvre si habilement charpentée, où la terreur atteint un tel degré de puissance, et que domine le personnage terrible, atroce, monstrueux de Cléopâtre? Sans doute, et il n'est même pas besoin pour <('la de citer les deux nobles et aimables princes Séleuchus et Antiochus : on peut détester les forfaits de Cléopâtre et admirer son énergie. Et c'est Corneille lui-même qui le dit dans ses Discours sur le poème dramatique : « Tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source dont elles partent ». — Héraclius est un logogriphe aussi compliqué que j Cliiandre et où Corneille cherche visiblement à produire la terreur, comme dans Rodogune qui l'a précédé. Comptez pourtant les caractères héroïques : I^ulchérie, Héraclius, Martian, Léontine. — Je n'ai plus rien à dire sur Don Sanc/ie\ mais peut être n'aije pas assez insisté sur l'originalité et sur la hardiesse
de Nicomède. u Pour la fin, dit Corneille, je Tai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable. » Et ailleurs : « La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci : la grandeur de courage y règne seule ».
Il est fâcheux pour Boileau, le législateur et le juge du Parnasse, qu'engagé trop avant dans le parti de Racine au temps où il écrivait son Arl poétique^ il n'ait rendu au grand Corneille qu'une insuffisante justice et s'en soit tenu pour la tragédie aux deux ressorts indiqués par Aristote : la pitié et la crainte. Mais la mort de Corneille, en rendant toute querelle et toute jalousie impossibles, devait permettre à la justice de venir enfin pour lui tout entière. « Ce qui lui est surtout particulier, disait Racine lui-même à l'Académie, quelques mois après la mort de son rival, en 1685, c'est une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres. » — « H y a plus dans Corneille de ce que l'on admire et de ce que l'on doit même imiter... il élève, étonne, maîtrise, instruit », disait La Bruyère en 1687. Enfin le mot décisif devait être dit par Boileau en 1700 — date un peu tardive — dans la lettre fameuse à Charles Perrault: u Pouvezvous nier que ce ne soit dans Tite-Live, dans Dion Cassius, dans Plutarque, dans Lucain et dans Sénèque, que monsieur de Corneille a pris ses plus
beaux traits, a puisé ces grandes idées qui lui ont fait inventer un nouveau genre de tragédie inconnu à Aristote? Car c'est sur ce pied, à mon avis, qu'on doit regarder quantité de ses plus belles pièces de théâtre, où, se mettant au-dessus des règles de ce philosophe, il n'a point songé, comme les poètes de l'ancienne tragédie, à émouvoir la pitié et la terreur, mais à exciter datis Tâme des spectateurs, par la sublimité et par la beauté des sentiments, une certaine admiration, dont plusieurs personnes, et les jeunes gens surtout, s'accommodent souvent beaucoup mieux que des véritables passions tragiques. » Telle est cette fois la vérité et tel est l'hommage qu'il faut rendre à Corneille. Prenant le genre tragique au point où l'avaient amené les efforts de tant de devanciers, il a su le conduire rapidement à sa perfection en profitant de tout ce qui y avait été fait (l'utile, en laissant tomber tout ce qui y avait été introduit de gênant ou de caduc. On Fa appelé le créateur de notre théâtre classique, et le mot est impropre si créer signifie tirer du néant : non seulement Corneille n'a pas tiré du néant la tragédie, il n'a môme tiré du néant aucun des éléments qu'il y a fait entrer; mais il les a tirés du chaos, si je puis dire, et il les a transformés en s'en servant. Nous ;ivons signalé avec insistance les deux principaux : < est l'idéalisme classique, dont les dramaturges du \M" siècle avaient eu le pressentiment, auquel les Ihéories adoptées par eux conduisaient, mais que (lorneille a vraiment constitué le premier et auquel il a donné le prestige de son génie; — et c'est la Ltiandeur, c'est l'admiration, que les prédécesseurs de Corneille cherchaient, qu'ils cherchaient mémo
avec obstination, mais qu'ils confondaient le plus souvent avec l'enflure, avec la déclamation, avec l'extraordinaire dans les sentiments et dans les sujets. Par là seulement, la tragédie est devenue ce genre si noble que nous ne cultivons plus, mais devant lequel nous nous inclinons avec respect.
0 tragédie! appel profond de l'âme à l'âme Par les plus grands soupirs arrachés aux héros, Qui rend des passions la louange et le blâme Vivants au fond de nous par de poignants échos,
Art sobre de parure, à la fois économe Du lieu, du temps où gronde et frémit l'action, Plus jaloux d'évoquer l'éternel fond de l'homme Que de flatter des yeux la frêle illusion!
Corneille, dans tes vers résonne impérieuse La formidable voix que cet art prête aux morts. Et la frivolité d'une race rieuse • Y sent comme un reproche éveillant un remords.
Ses jeux lui semblent vains sous ta parole grave. Ses querelles, hélas! méprisables aussi; A ses communs élans que la discorde entrave Tu rouvres l'Idéal comme un ciel éclairci !
Quand de tes vers vibrants la salle entière tremble. Les hommes ennemis pareillement émus, Frères par le frisson du beau qui les rassemble, Pleurant les mêmes pleurs ne se haïssent plus!
Non! car l'enthousiasme a le saint privilège De rendre au vol des cœurs sa pure liberté, Comme l'essor croissant des nacelles s'allège De tout le sable vil qu'elles ont emporté.
Et, sous un môme vent d'espérance et d'audace, Ils sont tous entraînés vers les mêmes hauteurs. D'où l'immense horizon, que l'œil sans voile embrasse. Nivelle et noie en bas l'arène et les lutteurs.
C'est ainsi qu'au-dessus des passions vulgaires, Aux vertus qui s'en vont nous forçant d'applaudir, Tu nous fais oublier nos misérables guerres Dans un monde où tout l'homme aspire à se grandir.
Ces beaux vers de Sully Prudhomme * ont raison et je n'y veux ajouter qu'un mot : Thistoire de la tragédie se continue et se continue glorieusement après Corneille ; mais il est un caractère de la tragédie cornélienne qui lui est resté propre, et qu'on ne peut pas plus applaudir chez ses successeurs qu'on ne le pouvait applaudir chez ses prédécesseurs : c'est cette grandeur, c'est ce ressort de l'admiration que nous venons d'étudier. Cette part de Corneille dans l'histoire de la tragédie, nul n'a songé à la lui ùLer ou seulement à la partager avec lui. Racine la lui a laissée tout entière.
Mars 1893.