L’ORIGINE DE L’ESCLAVAGE
L’origine de l’esclavage dans la socie'té humaine a donné lieu à des discussions. L’exemple encore vivant de l’esclavage parmi les hordes sauvages de l’Amérique septentrionale, nous présente le tableau le plus vraisemblable de cette origine. Tant que l’bomme sauvage est chasseur, tout autre homme qui vient partager son territoire de chasse, réduit ses moyens de subsistance. Le premier occupant voit donc un ennemi dans le nouveau-venu. Il l’attaque , et s’il peut, il le tue. Le besoin naturel impose à cet homme sauvage la femme comme compagne. Il la charge de tous les travaux domestiques. La femme est la première esclave. Lorsque ce même homme sauvage a trouvé utile de s’entourer de troupeaux , pour assurer sa subsistance pendant les saisons de l’année où le gibier s’éloigne et se cache, lorsqu’il devient pasteur, il comprend qu’il peut tirer parti
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du vaincu , pour garder ses troupeaux. Alors , ce vaincu n’est plus tué : il est chargé d’une portion du travail et devient esclave. Alors aussi, la femme devient en partie surveillante , au lieu de simple travailleuse : sa position sociale grandit , sa condition s’améliore. Plus tard, le maître devient agriculteur, par la destruction du gibier ou par l’accroissement de sa famille. Alors ses besoins se multiplient. Il ne peut plus vivre , par son adresse seule , et il sent encore mieux Futilité de l’esclave travaillant pour lui. Cependant, il peut se faire que ce maître reste longtemps dans sa simplicité première. Alors l’aide de sa famille suffira longtemps à satisfaire ses goûts et ses besoins. Il continuera à tuer ses prisonniers, et le commencement de l’esclavage personnel se trouvera retardé. Les individus de la famille devront au chef une obéissance absolue : mais cette obéissance sera adoucie par le lien de leur commune origine.
Ces deux modes d’organisation du travail se retrouvent aux premiers âges de la société humaine. Dans notre ancien monde , les invasions ou émigrations qui se sont portées de l’orient à l’occident, et réparties sur les côtes de la Méditerranée, nous présentent l’exemple du premier mode. En Grèce, le peuple vaincu par les émigrans devint tout entier esclave, sans espoir d’affranchissement, et cette dégradation complète du vaincu à l’état d’ilote peut expliquer la célèbre phrase de Pline l’ancien : a Les Lacédémoniens ont inventé la servitude (i). » Le»
(i) Pline, liv. vu, c. 57.
émigrations qui partirent du centre de l’Asie , et conquirent successivement la Chine et le Japon , nous offrent l’exemple du second mode. Elles ont tué ou chassé devant elles les naturels, et se sont mises seules à cultiver le terrain qu’elles avaient envahi. Elles n’ont donc point connu l’esclavage persounel , dès l’époque de l’invasion. Plus tard, seulement, lorsque les idées de richesse et de propriété furent nées, le fort s’empara du faible, et le contraignit à le servir, en ne lui permettant pas de vivre autrement. Les gouvernans, ébranlés par les troubles intérieurs, n’osèrent pas s’opposer à cette usurpation. Ils finirent même par la sanctionner par des lois spéciales , et l’esclavage fut institué. ( i )
Voilà , je crois , ce qui peut se dire de plus certain sur l’origine de l’esclavage. Quelques écrivains ont soutenu que l’esclavage avait été nécessaire comme institution pour forcer l’homme au travail. Ils appuient leur hardie assertion sur la répugnance invétérée du nègre et du sauvage d’Amérique à la vie laborieuse , et disent qu’il a fallu toute la durée des siècles d’esclavage pour y plier l’homme de l’ancien monde. Mais cette conclusion , assez triste pour l’humanité, ne me semble pas pouvoir se déduire des faits d’une manière générale et absolue, (a)
(i) On peut consulter à ce sujet mon Mémoire sur la condition des esclaves et serviteurs gagés en Chine , Nouveau Journal Asiatique , tom. in, 1837.
(a) Voyei l’examen que M. Naudet a fait de cette question, en rendant compte, dans le Journal des Savons , janvier et février i 838 , de l'ouvrage de M. de Saint-Paul sur la constitution de l’esclavage dans l’antiquité.
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Ces rapides préliminaires une fois terminés, je me hâte de me borner aux parties de l’ancien monde , où je veux rechercher les causes de l’abolition de l’esclavage. Dans cet ancien monde, les habitans de la Grèce et de l’Italie nous ont seuls transmis une histoire régulière de leurs premiers temps. C’est dans leurs lois, dans leurs mœurs, que nous allons étudier la condition sociale de l’esclave, en conservant autant que possible aux faits leur ordre chronologique. Celte observation fidèle de la chronologie est en effet ici une véritable loi, comme dans toute recherche de critique historique. En la négligeant , nous pourrions reporter souvent certains usages à une époque trop antérieure, et la séduction des rapprochemens nous ferait méconnaître les phases successives de la civilisation. Je commencerai d’abord par les Grecs qui, dans notre Europe, paraissent les premiers en corps de nation civilisée. Ensuite je m’occuperai des Romains qui finissent par englober les Grecs dans leur vaste empire, et enfin, vers les premiers siècles de l’ère chrétienne , j’amenerai sur la scène historique les Gaulois et les Germains qui commencent alors à être connus par des textes authentiques. En suivant cette marche simple et méthodique , nous allons chercher si la condition de l’esclave a éprouvé quelque amélioration sensible de droit ou de fait, durant cette période toute païenne; si les idées sur l’esclavage montrent une tendance à s’épurer, ou si elles restent dans toute leur rigueur brutale.
Arrivés à l’ére chrétienne , nous devrons étudier
l’influence progressive de la nouvelle religion , sous le régime romain , jusqu’à son élévation sur le trône en la personne de Constantin. A cette seconde époque, où le paganisme cesse de dominer comme religion principale et comme puissance gouvernante, nous verrons de nouveau comment notre travail devra être divisé.