I!2 DEUXIÈME PARTIE. ■ - III* SECTION
Dans les épîtres des apôtres (i), la prééminence de la religion chrétienne sur la religion juive est prouvée par des exemples allégoriques tirés de la Bible , par la prééminence de Jacob sur son frère Esaü, parce que l’aîné doit être l’esclave du cadet, dit saint Paul aux Romains (a). Plus tard, au commencement du troisième siècle, Tertullien, dans son Apologétique, dit bien que tous les hommes sont frères, puisqu’ils n’ont qu’un même père, qui est Dieu. Nous sommes donc vos frères par droit de nature, dit-il aux païens; mais vous êtes de très mauvais frères. Dans son discours contre les Juifs, il reproduit la même citation de Jacob et d’Esaü, pour maintenir la supériorité de la seconde religion. Le premier peuple, dit-il, le peuple aîné, c’est le peuple juif. Il doit nécessairement être l’esclave du plus jeune; et le peuple le plus jeune, c’est le peuple chrétien, qui doit l’emporter sur son aîné. Certainement ces expressions de servage ou d’esclavage étaient purement figuratives; car le Juif, comme le Gentil, pouvait posséder les biens de la terre, que ne lui enviait pas le vrai chrétien; mais peu-à-peu, avec l’extension du christianisme et le nombre des convertis, les idées temporelles se mêlèrent aux idées spirituelles. Les persécutions irritèrent les chrétiens contre les païens, et surtout contre les Juifs, qui plus d’une fois envenimèrent ces persécutions.
(i) Épîtres de saint Paul aux Romains , ix. — Épitres de saint Jacques.
(a) Quia major serviet minori, tient scriptum est.
Alors, au milieu de leurs misères, les chrétiens oublièrent assez naturellement ces préceptes de charité générale qui leur recommandaient de prier pour leurs ennemis. Ils ne reconnurent plus pour leurs frères que ceux qui étaient chrétiens comme eux. Les expressions figurées des apôtres furent prises à la lettre par les prédicateurs; le servage spirituel du Juif devint un servage temporel : le chrétien seul eut le droit d’être libre. Certes, aucun esprit sincère ne s’étonnera que les passions et les préjugés des hommes aient dénaturé promptement la pureté de la première morale évangélique ; mais cette confusion dans les idées, celte assimilation du servage spirituel des individus étrangers au christianisme avec un véritable servage temporel, se retrouvent à chaque pas dans l’histoire de l’empire chrétien de Constantinople, et, par cette raison , j’ai dû les signaler immédiatement, dès l’époque historique où je suis arrivé.
Les premiers chrétiens avaient étendu le précepte de la fraternité et de l’union entre les adeptes jusqu’à la communauté de tous les biens terrestres : c’était ainsi que vivaient les premiers apôtres et leurs disciples. Cette communauté ne pouvait évidemment subsister que dans une association limitée à quelques individus isolés des affaires humaines; c’est entre ces limites qu’elle se renouvela dans les associations monastiques du moyen âge et qu’elle existe encore aujourd’hui. Mais certes, c’était là une idée entièrement neuve, entièrement contraire à l’esclavage du serviteur sous le maître possesseur de tout, et de
I lt\ DEUXIÈME PARTIE. III* SBCTIOW.
cette idée il resta l’usage continué d’une collecte entre les frères, collecte dont une partie seulement était consacrée aux dépenses communes des agapes et du culte; le surplus était le patrimoine des pauvres, destiné à soutenir tous les fidèles dans le besoin, et jusqu’aux serviteurs que l’âge mettait hors d’état de travailler (i). Cette noble charité, attentive à la misère et non au rang de l’ètre souffrant , était bien différente de ces distributions accordées à regret par le sénat romain, ou jetées avec mépris par les empereurs païens au peuple de Rome. Elle était, certes, un lévier bien puissant pour élever l’esprit humain au-dessus de scs vieux préjugés, et non-seulement les défenseurs du christianisme tels que saint Justin, Tertullien, dans leurs apologies , Denys de Corinthe dans Eusèbe (liv. iv, c. a3), célèbrent cette circulation perpétuelle de secours envoyés par les riches chrétiens de Rome à leurs frères les plus éloignés et les moins connus. Lucien lui-méme , en ridiculisant la nouvelle secte dans son Peregrinus, rend justice à sa bienfaisance (a), et plus tard Julien l’empereur avoue avec regret , lettre 49 > que la charité des chrétiens maintient non-seulement les pauvres de leur religion , mais encore ceux de la religion païenne (3). Cette extension de la charité chré-
(i) Apologétiq. de Tertullien.
(a) Legislator primus ipsis persuasit alies aliorura omnes esse Iratres — misses ex publico qui opem ferrent, patrocinarentur et consolarentur virum. Luc. de morte Peregrini.
(3) Pour comparer l’esprit de la charité chrétienne avec les idées païennes sur les esclaves, on peut lire un rescrit d’Al. Sévère
PROGRES RT INFLUENCE DU CHRISTIANISME. I ï 5
tienne aux pauvres païens, attestée par un ennemi du christianisme, peut paraître contraire au fait que j’ai établi précédemment, d’après des témoignages aussi irrécusables. Ce fait était celui de la réprobation temporelle des païens, déduite progressivement de leur réprobation spirituelle, de manière à conserver, par la différence des croyances , ce vieux levain de l’esclavage personnel qui s’était d’abord consolidé par la haine mutuelle des races. Mais du temps de l’empereur Julien, la foi avait encore bien des cœurs à gagner, bien des conquêtes à faire, et les secours accordés aux pauvres païens devaient être de puissantes armes pour accélérer leur conversion. A cette époque qui suivait les édits de l’empereur Constance contre les Juifs , édits que je rapporterai plus loin, je ne prétends pas que cette charité générale se soit étendue jusqu’aux pauvres de cetté nation si hautement réprouvée et détestée des chrétiens, tandis qu’aux yeux de ceux-ci les idolâtres païens pouvaient paraître simplement dénués de lumières. Au surplus, la marche de l’esprit humain n’est jamais constante dans une seule et même direction; elle est sujette à des mouvemens alternatifs de va-et-vient sous l’influence de causes opposées dont les effets s’entre-détruisent et se confondent à la longue dans un résultat final.
Cette religion toute spirituelle, dénuée de Dieu
Code J. liv. il , t. 19, de negotiis gestis. Si tous ave*, dit-tt, joigne l'esclave d’un autre, ledit esclave n’étant pas inutile à son maître, vous avez fait une chose utile, et, eu justice, on vous doit les frais que vous ave* déboursés.
I |6 DEUXIÈME PARTIE. lll' SECTION.
visible et palpable, dénuée de sacrifices à victimes, et dirigée entièrement vers la félicité de la vie future, ne pouvait, dès l’abord, être comprise et acceptée aisément par les philosophes généralement sceptiques , et par les riches Romains perdus dans les délices de la vie sensuelle. Ils n’étaient pas préparés pour les nouvelles idées quelle propageait, et par la même raison, les accusations portées par les Juifs contre les premiers apôtres au tribunal des prêteurs romains, n’étaient pas comprises par ceux-ci, uniquement chargés de veiller à la tranquillité de la province (saint Paul devant Gallion, Félix et Festus). Mais la classe misérable, la classe des esclaves et des pauvres à-peu-près aussi malheureux que les esc'a* ves, devait accepter avec ardeur une religion de consolation qui lui enseignait que tous les maux de cette vie terrestre étaient momentanés, et seraient compensés pour les fidèles par un éternel bonheur (i). Le fondateur divin de cette religion s’était lui-méme soumis à sa part de souffrance. Il avait choisi scs apôtres parmi les êtres méprisés du monde, pour que nul ne pût se glorifier (a) en soi-même, et il était représenté comme prenant souvent la figure d’un esclave (3). Une telle doctrine, jointe au précepte de la fraternité commune et à. la pratique des secours
(i) Ep. xi aux Corinthiens. Quod in præsenti est momentaneum et leve tribulationis nostræ. — Suprema compensatio in sublimitate æ terme gloriæ in nobis.
(a) Ep. i aux Corinthiens. Contcmptibilia mvndi eligit Deus, ne quis in se gloriatur.
(3) Ad Philipp. c. n. Formant servi accipiens.
mutuels devait faire de nombreux prosélytes parmi ceux qui étaient pauvres et opprimés; et en effet, la foi nouvelle se propagea surtout dans les basses classes, comme le prouve le témoignage des auteurs chrétiens.
Les premiers apôtres convertirent quelques individus des classes élevées, tels que Sergius Paulus, le proconsul, à Paphos; Denys, l’aréopagiste, à Athènes, et quelques philosophes un peu plus tard ; mais la grande masse se composait d’individus pauvres , d’affranchis et d’esclaves. Déjà avant la prédication du christianisme, la religion juive était pratiquée par un nombre considérable d’affranchis, dans le mélange de toutes ces races qui se pressaient à Rome. Tacite parle de délibérations tenues dans le sénat, vers la septième année du règne de Tibère, pour l’abolition des cérémonies juives et égyptiennes en Italie. (1)
Les premiers progrès du christianisme se découvrent difficilement dans les auteurs païens des deux premiers siècles, parce qu’ils confondaient les Juifs qu’ils connaissaient depuis longtemps, avec la nouvelle secte des chrétiens. Dans le passage de Tacite que je viens de citer, le culte juif et le culte égyptien, quoi-
( 1 ) De sacris judaïeis ægyptiisque tollendis. Tacite, Ann., liv. Ii,c. 85. — Un édit ordonna, dit Tacite, qu’on prendrait entre les affranchis infectés de cette superstition quatre nulle individus adultes, et qu’on les déporterait en Sardaigne. Le sénat pensa que si ces déportes périssaient par l’intempérie du climat, la perte serait légère, vile damnum. Les autres durent sortir de l’Italie à jour fixe, à moins qu’ils n’eussent renoncé à leurs cérémonies profanes.
I l8 DEUXIÈME PARTIE. III* SECTION,
que fort' diffé rens, sont à-peu-près confondus comme une seule superstition : eâ superstitione infecti, dit Je texte* Une confusion analogue des deux religions juive et chrétienne s’entrevoit dans un passage assez obscur delà vie dte Claude par Suétbne(i) qui écrivait cependant sousTrajan ,au commencement du second siècle de notre ère. Juvénal et Perse ne parlent que 4es Juifs, et le nom des chrétiens paraît pour la première fois dans Tacite, au livre xv des Annales, lorsqu’ils subirent la première grande persécution sous Néron , après l’incendie de Borne. L’empereur soupçonné d’avoir été lui-même l’auteur de cet incendie, prit le parti de substituer à sa place de prétendus criminels, et « dans cette vue, dit le texte, il fit périr « par les plus cruels supplices des hommes détestés a à cause de leurs infamies, et nommés vulgairement « chrétiens. Christ duquel vient leur nom , avait été « puni de mort sous Tibère , par l’intendant Ponce « Pilate. Cette détestable superstition, réprimée pour a un temps, reprenait vigueur (a) non-seulement ,« dans la Judée, source du mal, mais à Borne où a vient se développer tout ce que les passions invente tent ailleurs d’infâme et de cruel. On arrêta d’au bord des individus qui s’avouaient coupables, et « sur leur déposition, on arrêta un multitude de « chrétiens que l’on convainquit moins d’avoir brûlé « Borne que de haïr le genre humain (3). » Cette
(i) Suétone, Claude, c. a5.
(a) Repressa in præsens execrabilis superstitio rursus erurapebat.
(3) Odio yeneris humani couvicti.
multitude périt par les supplices les plus horribles. Tacite ajoute : « Quoique les chrétiens fussent des a scélérats dignes des châtimens les plus rigoureux, o on ne pouvait s’empêcher de les plaindre , parce a qu’ils étaient immolés à la cruauté d’un seul, et « non à l’utilité publique. » La phrase du texte qui rappelle les persécutions précédemment exercées contre le culte chrétien, confirme la fidélité des Actes des apôtres, et cette multitude condamnée indique avec évidence que le christianisme était déjà , sous Néron , largement répandu dans la capitale du monde; mais les imputations, dont les chrétiens sont chargés, ne présentent rien de précis. Ces reproches d’infamie, de haine du genre humain, de crimes dignes des châtimens les plus rigoureux, ne sont que des accusations vagues et incertaines, comme les passions d’une populace ameutée. En les répétant, Tacite écrit-il sous l’influence des craintes générales manifestées de son temps par Trajan contre les associations de toute nature ?
A l’occasion du même incendie et des châtimens que Néron infligea aux chrétiens, Suétone les désigne par le nom de secte nouvelle et malfaisante (1). Après que le Capitole eut été incendié, durant la guerre entre Vitellius et Vespasien, la Judée se révolta contre le tribut imposé à tout l’empire pour sa reconstruction , et à ce sujet, quelques persécutions furent dirigées indistinctement contre les juifs et les
(1) Novam et maleficam supeistitionciu. Suétone, in Nerone , c. 16.
I aO DEUXIÈME PARTIE. — 111* SECTION.
chrétiens. Plus tard, Dion rapporte (i) que Donatien fit exécuter son parent Flavius Clemens, comme coupable d’impiété envers les dieux, et condamna à mort, sous la même prévention, divers individus qui avaient adopté les mœurs des Juifs, qui ad mores Judœorum aberraverant. Cette association d’idées ne peut s’appliquer avec quelque vraisemblance qu’au christianisme connu d’une manière obscure et imparfaite.
Eu résumé, on voit que Dion , Suétone et Tacite, ne présentent rien de précis sur les idées que les païens pouvaient se former alors de la morale chrétienne. Dans le v” livre des Histoires , Tacite ne parle pas même des chrétiens , lors de la guerre de Titus contre les Juifs. En général , le préjugé paien contre les habitudes juives paraît dominer dans les récits de ces trois auteurs, et on pourrait appliquer même assez bien au caractère du peuple juif la haine générale du genre humain, que Tacite présente comme un des crimes reprochés aux chrétiens. Cependant , cette haine générale du genre humain fut , pendant les 11 e , 111 e et îv* siècles , pendant la lutte des deux religions , l’injure constante que les païens adressaient au christianisme. Faut-il y voir l’expression des craintes des classes supérieures , comprenant mal l’égalité spirituelle prononcée par le christianisme , et ne voyant dans sa doctrine qu’une révolution organisée contre l’ordre social?
(1) Dion , liv. Lxvn, ail. 14.
Vers le commencement du h* siècle , Pline-lejeune, nommé par Trajan proconsul de Bithynie, écrivit sa fameuse lettre ( i ) , où il consulte ce prince sur la conduite qu’il doit observer à l’égard des chrétiens. Pline fait une peinture fidèle des rites de la nouvelle religion, d’après la déclaration des renégats. Il dit que la nouvelle superstition est mauvaise et exagérée, prava, immodica ; il s’effraie de ses progrès ; mais le seul crime qu’il reproche aux chrétiens est leur obstination à ne pas adorer l’image de l’empereur. Il croit devoir les punir pour cette obstination inflexible, et conformément à un édit général de Trajan qui avait défendu les associations particulières ( helœriœ ), il interdit aux accusés qui ont abjuré de se réunir pour prier en commun. Trajan répond à sa lettre qu’il ne faut pas rechercher les chrétiens, mais qu’en cas de dénonciation, tout individu qui persiste à se dire chrétien et refuse de sacrifier aux dieux de l’empire, doit être puni. Il semble que Trajan, conservateur zélé des rangs dans la société romaine, aurait dû s’exprimer plus explicitement contre le christianisme , s’il l’avait considéré comme tendant à égaliser tous les hommes et à détruire immédiatement le principe de l’esclavage.
Le système ainsi établi se continua après Trajan; on demandait à t’accusé s’il était chrétien, et on le condamnait sur son simple aveu, lequel était considéré comme un refus de sacrifier aux dieux de l’empire. Les apologies de saint Justin sont même
(i) Pline-le- j., liv. x , ép 97.
,122 DEUXIÈME PARTIE, Ul' SECTION.
basées sur ce seul chef d’accusation, et, comme les chrétiens se montraient tranquilles et vertueux, Adrien et Antonin purent rendre en leur faveur les édits conservés par Eusèbe (i). Suivant ces deux édits dont j’admettrai l’authenticité, les chrétiens ne doivent pas être inquiétés, et on ne doit les dénoncer aux autorités qu’en cas de délit réel contre les lois et la constitution de l’empire. Si le fait n’est pas prouvé , la dénonciation sera considérée comme calomnieuse, quoiqu’il soit constant que l’accusé est chrétien. Ce dernier membre de phrase est textuellement dans ledit d’Antonin. Ces deux empereurs, comme Trajan , s’opposaient à l’élévation des affranchis, et maintenaient les lois sur les affranchissemens ; mais probablement ils ne voyaient aucun danger politique dans cette fraternité, cette égalité spirituelle des chrétiens entre eux. Ils ne s’opposaient aux affranchissemens que parce que leur nombre tendait à avilir le type du citoyen romain , et ne redoutaient que l’égalité effective et temporelle. Toutefois , cette tolérance d’Adrien et d’Antonin est contraire aux édits rendus par Trajan contre les associations de toute nature.
Lucien, qui vivait sous Marc-Aurèle, ne reproche aux chrétiens aucun délit ou crime : il se moque seulement de leur extrême simplicité, en les faisant duper par son Peregrinus. Il dit que leur législateur est un homme mis en croix , que cet homme leur a persuadé qu’ils étaient frères les
(i) Eusèbe, Hist. eccl. liv. iv, c. 9 et i3.
PROGRÈS ET INFLUENCE DU CHRISTIANISME. ia3
uns d s autres, qu’ils deviendraient immortels et vivraient perpétuellement , ce qui leur fait mépriser la mort (i). Le philosophe chrétien Athénagore, député en l’an 1 77 vers Marc-Aurèle, etTerlullien, dans son Apologétique écrite, vers l’an 206, sous Septime Sévère, nous indiquent les trois crimes principaux que la clameur publique imputait alors aux chrétiens. On les accusait : i° de meurtre , parce qü’ils disaient qu’ils mangeaient le corps de Jésus-Christ; a° d’inceste, parce qu’ils s’aimaient comme des frères et se réunissaient ensemble pour prier; 3 ® de sacrilège , parce qu’ils ne rendaient aucun hommage aux dieux païens et n’adoraient pas les statues des empereurs. Une de ces accusations se rapporte à leur charité évangélique , à leur fraternité spirituelle; mais elle est exprimée trop grossièrement pour qu’on puisse assurer qu’elle partait du vieux préjugé de l’esclavage , et que les riches païens voyaient -dans cette, union indépendante un principe contraire à leurs droits , un affranchissement proposé à leurs esclaves.
Septime Sévère varia dans sa conduite à l’égard des chrétiens. Il admit dans son palais plusieurs personnes professant ouvertement leur religion : la nourrice et le précepteur de Caracalla étaient chrétiens ; mais plus tard il fut effrayé du nombre toujours croissant des prosélytes , et défendit sous des peines graves qu’aucun individu se fit ou juif ou
(1) Etenim persuaserunt sibi se omninù immortales fore , et perpetuo victuros. Idcircô mortera contemnunt , et multi ultrô occidendos se tradunt. Luc. de morte Peregrini.
ia4 DEUXIÈME PARTIE. — III* SECTION.
chrétien (i). Alexandre Sévère, qui cherchait à main* tenir les rangs de la société par ses réglemens de costumes spéciaux, se montra favorable aux chrétiens, leur permit d’acquérir des terres dans Rome au nom de leur communauté , et rendit même une sorte de culte honorifique à leur législateur (a). Philippe, venu de l’Asie comme Alexandre Sévère, les favorisa ouvertement; mais ils éprouvèrent une vive persécution sous l’empereur Dèce. Gallien , au milieu des calamités de son règne, accorda aux chrétiens le. libre exercice de leur religion par un édit assez concis, il est vrai, et qui ne révoquait pas les anciennes ordonnances (3). Après lui, Aurélien faisait exécuter le jugement rendu par le concile de Rome contre Paul de Samosate. Vers la fin du ni* siècle, le zèle religieux des païens se ranima, et entraîna Dioclétien, déjà âgé, à autoriser une nouvelle persécution. Le motif mis en avant par Galère et les autres zélés (4), suivant Lactance comme suivant le païen Porphyre , était purement le refus de sacrifier aux dieux du paganisme. Sous ces divers empereurs, la lutte était évidemment de la religion païenne à la religion chrétienne , lutte dans laquelle les païens étaient fréquemment excités par la haine des Juifs contre le christianisme. Sans doute, les chrétiens, soumis entre eux à un gouvernement spirituel, éta-
(i) Severus Judæos fieri sub gravi pænâ vetuit. Idem etiam de chrisliauis sanxit. Hist. Atig. c. 70 .
(a) Hist. Aug. p. i3o.
(3) Euscbe , liv. vu, c. 3o.
(4) Lactance, de mort, persecut c. i5.
PROGRÈS F.T INFLUENCE DU -CHRISTIANISME. Iü5
blissaient un nouvel état dans l’état, et introduisaient une révolution immense dans les idées; mais, d’après leurs écrits et ceux de leurs ennemis, on ne voit pas . dès- lors, dans leurs préceptes et dans les persécutions qu’ils eurent à supporter, une lutte déclarée, un combat immédiat de la liberté sociale contre l’ancien esclavage.
Saint Luc avait dit dans son évangile : a L’esclave qui a connu la volonté de son maître, et qui ne s’y est pas conformé, recevra beaucoup de coups. L’esclave qui ne l’a pas. connue .n’en recevra qu’un petit nombre. » Saint Paul renvpvaiJgCesclave converti au maître païen que cet esclàvflforçajjt abandonné. Du temps de Marc-Aurèle, le philosophe converti, Tatien écrivait dans son discours contre les Grecs : « Si je suis esclave, je supporte l’esclavage; si je suis libre, je ne fais pas ostentation de ma liberté. » Et plus loin : « Le souverain m’ordonne-t-il de payer le tribut? je suis prêt à payer; le maître m’ordonne-t-il de le servir comme son esclave? je reconnais ma condition d’esclave. » Sous Septime Sévère, Tertullien reconnaît le droit au maître sur son esclave.. Galba lui-même , dit-il , liv. v, adversus Marcionem , Galba n’a pas pu affranchir les esclaves des autres (i), et dans le discours de la résurrection de la chair, il dit : « La chair et lame resteront, qui ont été sujettes, durant la vie, au fouet, aux fers, aux marques ignominieuses. » Dans son discours de Co-
(i) Ceci se rapporte à un affranchissement général promis, à ce qu’il parait, par Galba, avant qu’il montât sur le trône.
Ii6 DEUXIEME PARTTS. — TU* SfiCTÏOW.
rond, il distingue soigneusement la servitude spirituelle et la servitude corporelle. « La liberté, donnée par le siècle (libertas sœculi ) , te place, dit-il, une couronne sur la tète; mais tu es déjà racheté par le * rédempteur, par le Christ, comment le siècle pourrait-il affranchir l’esclave d’autrui?... Si tu crois véritable la liberté du siècle, et que tu le témoignes ert portant une couronne, cette liberté que tu crois posséder n’est qu’un esclavage , et tu as perdu la liberté du Christ, croyant qu’elle était l’esclavage. » Dans ce même discours , Tertullien engage les soldats chré-* tiens à bien servir l’empereur en s’abstenant seulement de porter une couronne dans certaines cérémonies militaires, contùme qui lui paraît incompatible avec les principes spirituels des chrétiens, et dans son Apologétique, il parle de la fidélité avec laquelle les esclaves convertis doivent servir leurs maîtres païens. «Pourquoi, dit-il, un maître qui traitait avec bonté un esclave inattentif, ne veut-il plus le voir , quand il est assuré de sa fidélité par sa conversion au christianisme? »
En résumé, pendant ces trois premiers siècles, époque de persécution et de tolérance alternative pour le christianisme , nul, parmi ses défenseurs ou ses ennemis, ne parle de la suppression de l’esclavage, comme conséquence de la doctrine nouvelle, et néanmoins pendant ces trois siècles, le christianisme prépare fortement ce grand résultat par le changement progressif des mœurs et des idées. Le christianisme fait ce qu’il doit ; il prend l’ordre politique de la société comme une condition donnée à laquelle
il faut se soumettre ; il admet comme un fait l'esclavage temporel. C’est à la moralité seule des hommes qu’il adresse ses efforts; c’est par la conviction seule , par les relations douces et amicales des fidèles , qu’il réussit à adoucir les moeurs de la société en général, et qu’il augmente successivement le nombre de ses prosélytes. Confiné d’abord dans les basses classes, it s’élève peu-à-peu dans les classes instruites , dans les classes supérieures. Il convertit des philosophes, tels queTatien, Hégésippe, Athénagore et d’autres; des jurisconsultes, tels que Tertullien et saint Augustin ; des rhéteurs, tels que Lactance. 11 entre dans la cour, dans la famille même de l’empereur. Précilla , femme de Dioclétien, et sa fille, Hélène, femme de Constance Chlore, étaient chrétiennes. La révolution des idées était si avancée, que lorsque Galère et les zélés païens voulurent relever le vieux culte des idoles , ils organisèrent entre leurs prêtres une hiérarchie copiée sur celle des chrétiens.
Dans les premiers temps, les maîtres chrétien» étaient souvent dénoncés par leurs esclaves qui ne pouvaient résister aux tortures : ainsi furent dénoncés les martyrs de Lyon(i ) ; mais à la fin du troisième siècle, les esclaves subissent les mêmes tourmena que leurs maîtres sans les trahir. Ils étaient éprouvés par le feu, dit Lactance (a), et on en a d’autre» exemples. Cette constance à souffrir pour leurs mat-
(1) Eusèbe, Hist. eccl. v, i.
(2) Circumdato igni ambiebantur domeslici. Lactance, de mort, persecut., cap. 14.
ia8 DEUXIÈME TARTIE. — III* SECTIOW.
très est la preuve la plus forte de la douceur des maîtres chrétiens envers leurs esclaves. Ainsi, bien que les lois sur l’esclavage subsistassent dans toute leur intégrité, l’esclavage personnel, déjà bien modifié, bien effacé par la dégradation des Romains , s’anéantissait insensiblement sous l’action morale du christianisme. Cette marche était la seule qui pût réussir pour régénérer la société humaine. Car, avant de supprimer les esclaves , il fallait que la société fût intellectuellement et moralement digne de ce perfectionnement , et toute autre marche plus rapide n’eût fait que renouveler les excès des révoltés de Sicile et des compagnons de Sparlacus.
La conduite du clergé sous l’empire chrétien confirmera ce que je viens de dire; elle montrera encore mieux l’influence toute morale exercée par le christianisme, pour l’extinction de l’esclavage, influence complètement indépendante des lois écrites que les pères se gardent bien d’attaquer. Mais, alors, comme auparavant, l’amélioration réelle, répandue par le christianisme, est limitée entre ses adeptes, et comme la patience des chrétiens a été rudement éprouvée par les persécutions de leurs ennemis, païens ou juifs, dans les premiers siècles de l’ère nouvelle, ils rejettent ces infidèles de la société commune. De là résulte que c’est seulement de chrétien à chrétien, et non de chrétien à païen ou juif, que le christianisme a sapé le vieux préjugé de l’esclavage. Sous l’ernpire chrétieu, lorsque le développement de l’esprit de controverse eut produit les hérésies, les chrétiens orthodoxes et hérétiques se persécutèrent tour-à-
PROGRES F.T INFLUENCE DIT CHRISTIANISME. I3f)
tour; mais il semble qu’ils aient respecté le caractère de l’égalité chrétienne sur la personne même du chrétien retombant dans l’erreur; car l’histoire du Bas-Empire ne nous montre point que les chrétiens hérétiques aient jamais été effectivement condamnés à l’esclavage.