MŒURS , DE CONSTANTIN A JUSTINIEN. J
« aucun frais de sa part; l’apôtre défend que l’esclave « chrétien réclame ce bienfait de son maître. »
Saint Augustin recommande que les maîtres traitent les esclaves comme leurs fils; et dans son discours sur les mœurs de l’église catholique, il célèbre sa véritable influence par ces paroles : « Tu enseignes « aux esclaves à s’attacher aux maîtres , moins a par la nécessité de leur sort que par le plaisir du a devoir; tu rends les maîtres plus faciles envers « leurs esclaves, par la considération du Très-Haut, a qui est leur commun maître; tu les disposes à de- « mander plutôt par la douceur qu’à exiger par la « force. — En rappelant le souvenir de nos premiers a pères, tu réunis ensemble, par les liens d’une même « société et même d’une véritable fraternité, les ci- « toyens aux citoyens et tous les hommes ensemble.»
C’était là le vrai laiigage que l’église devait tenir à cette époque de troubles , où toute la société civilisée était bouleversée par l’invasion des barbares. 11 est trop évident qu’elle ne pouvait alors recommander l’affranchissement général des esclaves et appeler des désordres nouveaux et immenses en jetant au milieu de la société une infinité de gens sans ressource : une telle recommandation n’aurait été qu’une mauvaise pensée.
Tel était, en effet, l’état misérable du bas peuple après Constantin, que le philosophe païen Libanius, dans ses exemples de lieux-communs, soutient que la condition de l’esclave est bien préférable à celle du pauvre. — « L’esclavage, dit-il, n’est semblable en « rien à la misère du pauvre; l’esclave dort sur l’une
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« ou l’autre oreille, nourri par les soins de son maître , « et recevant de lui tout ce qui est nécessaire pour a son corps (1), tandis que l’homme libre et pauvre ' « veille la nuit, pour gagner sa vie, soumis à la mi- « aère qui l’exténue de faim. »
Dans ce monde récemment converti, les anciennes idées venaient fréquemment se mêler aux nouvelles. On appliquait les idées d’esclavage et de liberté à la nature même de la divinité : on prétendait dans les discussions théologiques , que le Saint-Esprit n’était ni maître , ni esclave , mais libre par rapport à Dieu (2). D’un autre côté, quelques chrétiens trop zélés prenaient à la lettre les paroles de Jésus-Christ, annonçant qu’il a revêtu la forme d’un esclave, et soutenaient que la servitude était un état désirable pour le fidèle, et lui mériterait les récompenses célestes. Au v c siècle, sous Théodose-le-jeune, Isidore de Peluse déclare, liv. îv, ép. 169, que la servitude est préférable à la condition d’homme libre et même à celle de roi, parce que’la partie inférieure de l’homme se trouve soumise à la partie supérieure. Il dit aussi , liv. îv, douzième épître. « Si tu es esclave, et que « tu aies été appelé à la foi, ne sois pas mécontent « de ton sort, parce qu’il n’a rien de funeste, et même « je te donnerai le conseil suivant: si tu pouvais être « libre, tu devrais mieux aimer être esclave; car il te
(1) Servitus uihit quidquam talc est : at cuim servus dormit ia utramvis aureni, hcri sui cura uutritus , et alia adeptus quibus corpus eget. Libanais, vol. 1, page ïi 5 , ed. Morel.
(a) Saint Basile, De Spiritû saucto, ch. 20.
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« sera alors demandé un compte moins rigoureux de a tes actions, parce que tu n’auras pas servi le Seia gneur seul, mais encore ton maître selon la chair.»
Sauf les écarts de l’enthousiasme, ces principes de la morale chrétienne conviennent bien à l’époque, et sont plus consolans que ceux de la froide dissertation du philosophe païen Libanius, qui, dans son Traité de la Servitude, n’annonce jamais à l’esclave une récompense future, répète le vieux thème que l’homme libre est esclave de ses passions (i), de ' ses maladies, déduit de là que les brigands sont esclaves , aussi bien que ceux qu’ils réduisent en servitude ( 2 ), et propose la fuite à l’esclave, comme un moyen facile de se débarrasser de ses peines. Thémiste, dans son xxvi* discours , ne fait également que répéter les anciennes doctrines des Grecs. Pour celui qui ne sait pas se servir de lui-même, il vaut mieux, dit-il, vivre esclave que libre (3). Comparons le langage de ces philosophes à celui des premiers pères de l’église : de quel côté se trouve la véritable charité? quel est celui qui a dû influer pour l’abolition de l’esclavage?
Le seul reproche que l’on puisse adresser dès-lors à l’église , telle qu’elle se montre dans les écrits de ses
(1) Quasi mancipia tjuædam paterarum et doliorum. Libanius, vol. 11, 64a etsuiv.
(2) Ad hæc vero fuga servo quidera libéra est. — Grassatores qui servitutem inferunt, ipsi quoque per eadem servi fiunt. — Parentes servi liberorum suorum. Liban., même dissertation, p. 6/ ( 9, 65 a, 656 .
( 3 ) Hæc à Socrate et Platone pronuntiata.
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défenseurs, c’est sa haine contre les Juifs, haine malheureusement justifiée par les persécutions que ceux-ci avaient exercées contre les chrétiens du temps des empereurs païens. Ainsi le fougueux saint Cyrille invective violemment les Juifs qui surpassent, dit-il , tous les hommes en impiété. Nous avons vu l’édit de Constance défendant aux Juifs d’acheter .des esclaves. Saint Augustin et saint Ambroise tiennent un langage plus modéré : ils reproduisent simplement le symbole d'Esaü soumis à Jacob, pour prouver la supériorité de la religion chrétienne sur la religion juive, son aînée. Cependant saint Ambroise touche aux intérêts temporels, quand il joint à ce symbole l’ancien axiome tiré de Cicéron , que tout sage doit commander, et que tout homme non sage doit être esclave, et lorsqu’il en déduit une justification, de l’esclavage parmi les hommes. Damassenus(i)dit simplement : La véritable liberté consiste à être exempt de la servitude judaïque.
Suivant les monumens historiques que nous pou* vons consulter, l’honneur du premier exemple d’affranchissement, résultant des principes immédiats de la charité chrétienne, appartient à Grégoire-le-grand, qui vivait au vi° siècle de notre ère. Dans son épître 12, liv. vi, il affranchit deux esclaves, Montanus et Thomas, et s’exprime ainsi: a Comme notre Ré- « dempteur, auteur de toute créature, a bien voulu « revêtir la forme humaine, pour rompre par la « grâce de sa divinité les liens qui nous tenaient
(i) Commentaire sur les ép. de saint Paul.