‹ De l'abolition de l'esclavage ancien en OccidentChapitre 62 sur 91 · DROIT DES CENS. EMPIRE CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

DROIT DES CENS. EMPIRE CHRÉTIEN

heureusement les controverses religieuses s’enflammèrent sur des points peu importans de la doctrine évangélique ; le nom d’hérétique devint un objet d’horreur pour les fidèles, et cependant ces fidèles eux-mêmes étaient exposés à tomber dans l’hérésie aux yeux du pouvoir, selon que l’empereur favorisait tel ou tel dogme. D’un autre côté, une certaine dureté dans les mœurs devait être entretenue par les invasions des peuples barbares, accompagnées de tous les excès de la force brutale. Comme ils emmenaient en esclavage les Grecs prisonniers, il était naturel que, par une sorte de talion, les barbares, prisonniers des Grecs, fussent aussi rendus esclaves. En outre les malheureux cultivateurs Grecs, dépouillés de tout, mais non emmenés par les hordes envahissantes, devaient se rejeter dans la dépendance de leurs compatriotes pour avoir le moyen de vivre. Aujourd’hui encore, si l’Europe devait lutter contre les invasions des Turcs sur toute la frontière d’Allemagne, les haines seraient fortement excitées; la philosophie se tairait, et l’on ne songerait point à réclamer l’abolition de la peine de mort.

Dans cette situation de l’empire d’Orient, l’histoire y montre d’une part les chrétiens hérétiques poursuivis avec rigueur par l’autorité et dispersés loin de leur patrie, mais cependant non réduits en esclavage par une sorte de respect pour le nom chrétien; de l’autre, les prisonniers faits sur les barbares traités durement s’ils sont encore païens, et dans ce dernier cas généralement réduits à la condition d’esclaves. Quelques exemples suffiront pour prouver ces deux faits.

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Quant aux persécutions, nous voyons les Pauliciens ou Manichéens persécutés par la croix, par le fer et les naïades sous Théodora, ensuite transportés hors de leur pays par Constantin Copronyme , par Zimiscès, par Alexis Comnène, mais aucun n’est réduit en esclavage; ces déportations ont même cela de particulier, que ces hérétiques ne sont pas même asservis au colonat. Ils sont déportés en masse sur les frontières, à la charge de se maintenir dans ce poste périlleux contre les irruptions des peuplades du nord. Zimiscès ( 1 ) les établit dans la vallée de l’Hémus à Philippopolis; les orthodoxes de ce canton devinrent leurs sujets, et tous les châteaux situés entre l’Épire et la Macédoine étaient entre leurs mains. Dans la guerre des Normands (a), a5oo Manichéens abandonnèrent les drapeaux d’Alexis Comnène; il les punit par la prison et la confiscation des biens , sauf ceux qui consentirent à recevoir le baptême. Mais dès qu’ Alexis fut mort , ils retournèrent à leurs lois civiles et religieuses. Après la conquête de Constantinople par les Latins, Villehardouin les trouva à Philippopolis, alliés des Bulgares.

Les prisonniers païens étaient traités durement : ils étaient vendus à l’encan et quelquefois massacrés, d’après le droit de la guerre. Nicéphore, dans ses instructions militaires, prescrit de massacrer les prisonniers en cas d’encombrement, et ainsi faisait un

(i) Zonare, t. n, liv. xvn, édit, in-fol., page 209 , et Alexiade, liv. xiv, page 45o, édit, in-fol.

(a) Alexiade, liv. v, page 3x et liv. vi, page

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général de Constantin Monomaque.j Occiaia quos eeperat Patzinacie, niai quoi vendidit, domum lever sus est. (i)

Quand on pouvait vendre ces prisonniers païens, ils étaient soumis sans aucun doute à l’esclavage per» sonnel. Souvent une trop grande quantité se trouvait à vendre, et il ne se présentait pas d’acheteurs. Alors les barbares étaient distribués aux grands propriétaires pour être employés aux travaux de la terre comme colons ou serfs : ainsi furent traités les Scyres dont j’ai rapporté l’exemple en traitant du colonat , et le mode de vente que je viens d’exposer fait sensiblement concorder le texte de Sozomène avec l’édit Palimpseste d’Honorius et d’Arcadius. — On trouve encore dans la Byzantine divers exemples de dispersion des prisonniers vaincus sur les terres; mais le texte est trop peu précis pour qu’on puisse dire si ces prisonniers sont colons ou simplement cantonnés dans des lieux incultes. Ainsi sous Constantin Monomaque, Cedrenus rapporte que le préfet de la Bulgarie dispersa les prisonniers Scythes dans les plaines de ce pays {per campeatria), en leur ôtant seulement leurs armes, pour qu’ils ne pusèent songer à se révolter (a). Ils n’étaient pas chrétiens r car ceux qui reçurent le baptême furent traités honorablement et séparés par l’empereur. Avant Constantin Monomaque, sous Basile II, les habitans des provinces insurgées avaient été obligés de vendre leurs

(i) Cedrenus , tom. u, pag. 778, édit in-f., 1647. (a) Cedrenus, 1. 11, p. 778, édit, in-fol.

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cnfans et demigrer en Thrace. Sous Jean Comnène ( i ), les Serviens vaincus furent de même déportés près de Nicornédie; étaient-ils là comme colons ou comme réfugiés cantonnés, c’est ce que le texte n’explique pas; l’analogie de leur nom avec celui de servus , esclave ou serf, peut faire penser qu’ils furent répartis comme colons. Au même passage, Nicétas dit que la plupart des Scythes, qui s’étaient unis avec les Serviens, furent vendus après la victoire. Souvent la bravoure de ces barbares vaincus les faisait attacher au palais. Anne Comnène (a) cite le Scythe Démétrius, esclave acheté à prix d’argent, SxvÔnv apy vpwvnTov.

On voit que les citations ne manquent pas pour montrer la vente des captifs; on en trouve jusque dans Cantacuzène, et ainsi jusqu’à la fin de l’empire byzantin. Mais si l’ennemi était chrétien, alors la conduite du vainqueur était toute différente; le vaincu n’était pas vendu , et quelquefois même il était renvoyé sans rançon. Ainsi Léon le philosophe renvoya les prisonniers bulgares qui étaient chrétiens (3); Roraanus, son successeur, fit la paix avec les Bulgares , parce qu’il ne convenait pas, dit le texte, que des chrétiens combattissent des chrétiens (4). La conversion des Bulgares et des Russes date du règne de Basile le Macédonien, à la fin du ix* siècle. Constantin Porphyrogénète accorda une exemption de taxe pendant trois ans aux Sarrazins qui se feraient bap-

(1) Nicétas. Vie de Jcau Comnène.

(a) Alexiade, liv. xm, p. 377, édit, in-fol.

(3) Zoaare, liv. xvi, ch. 12.

(<i) Cedrenus, tom. n, pag. a64, éd. in-f., 1647.

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tiser. D’autres empereurs, tels qu’Alexis Comnène, répartirent les enfans captifs dans les monastères pour le» faire instruire (i). Basile II seul exerça une cruauté inouïe sur les prisonuiers bulgares. Il fit crever les yeux à i5,ooo de ces malheureux, épargnant seulement un œil à un individu par chaque centaine, et chargeant celui-ci de diriger les autres vers le chef rebelle; mais il ne les fit pas esclaves (a). Les prisonniers subissaient ainsi la punition des rebelles, telle qu’on la voit en divers passages de l’Alexiade.

L’usage ordinaire, le rit , pour ainsi dire, se trouve formulé dans Cantacuzène liv. u. ch. xxxii, lorsqu’en parlant de la révolte et défaite des Albanais qui étaient chrétiens, il dit : « Les Perses, alliés des Bomains, « emmenèrent des vaincus en esclavage , mais aucun « des Romains ne prit aucun des Albanais comme « esclave; car il est défendu aux Romains de réduire « ainsi des prisonniers en servitude, sauf le cas où « ce sont des barbares qui ne croient pas la doctrine « du Christ, notre Sauveur». A la prise de Berrhæa, défendue en partie par des Allemands et attaquée par les Grecs ligués avec les Persans, Cantacuzène interdit le pillage; les prisonniers allemands ne furent pas même renfermés dans des prisons , ils étaient gardés dans des monastères sans être enchaînés. (3)

Cette modération envers les chrétiens, en général,

(i) Alexiade, liv. xv, p. /,8a, éd. in-f., i 65 i. (a) Cedrenus, loin. 11, pag. 707, même éd.

( 3 ) Cantacuzène, liv, iv,ch. 18.

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n’est pas un embellissement du texte, et la défense spirituelle d’avoir des esclaves chrétiens doit s’entendre, parmi les Grecs, des chrétiens sans distinction de communion; ce point semble démontré dans le récit des guerres entre les Grecs et les Italiens, ou les Normands possesseurs de la Sicile. En ce moment , la haine entre les deux partis, qui se considéraient réciproquement comme d’infâmes hérétiques, était enflammée au plus haut degré, et cette aversion pour l’esclavage du chrétien est une preuve directe de l’influence pure du christianisme sur les mœurs grecques ; tandis que, de l’autre côté, en Italie et en Sicile, cette influence était limitée parles coutumes barbares; les Normands surtout ne se faisaient pas faute d’enlever les Grecs en esclavage. Nous verrons même, à ce sujet, plusieurs constitutions curieuses des rois de Sicile. Pour nous borner ici au dépouillement des auteurs de la Byzantine, nous voyons Robert Guiscard exécuter beaucoup de prisonniers illyriens, et faire annoncer par des crieurs qu’on vienne racheter les aut res ( i ). Roger, son fils, pille Thèbeset Corinthe, et emmène les principaux habitans en esclavage ( nobiliseimos cives et matronas ditissimaa in servitutem abduxit, *<îouXaywy»io£)(a). Lors de la prise de Constantinople par les Latins, au commencement du xiu' siècle , Villehardouin ne parle pas d’individus réduits en esclavage , et Nicétas ne fait pas ce reproche aux Latins , quoiqu’il décrive au long tous leurs désordres. Mais les Latins voulaient simplement

(i) Alexiade, liv. in et liv. vi, pag. 161, éd. in-f.

(a) Nicétas. Règne de Manuel Comnène, p. 5 o, 5 i, éd. in-f.

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' piller et s’établir à la place des seigneurs grecs. Us ne devaient donc pas faire d’esclaves. Plus tard , après la prise d’Héraclée par les Vénitiens, Cantacuzène parle de l’évêque charitable de cette ville qui rachète les premiers citoyens d’Héraclée tenus enchaînés par les ennemis; mais ceci se rapporte plutôt au droit de rançon que la guerre a perpétué jusqu’à nos jours ( i ). Depuis l’avénement du christianisme sur le trône impérial , le rachat des prisonniers chrétiens était devenu une œuvre méritoire, et Alexis Gomnène II fut fortement blâmé par ses ministres de laisser entre les mains des Sarrazins un si grand nombre de prisonniers chrétiens, (a)

Si les prisonniers latins n’étaient pas réduits en esclavage par les Grecs , que devenaient-ils , à cette époque où les finances étaient épuisées, où toute charge nouvelle était pénible pour l’empire languissant? Ici, il faut trancher le mot, et reconnaître qu’on les laissait sans secours, et qu’ils mouraient souvent de faim et de froid. Nicétas nous a conservé (3)

(i) Cantacuzene, liv. iv, c. 519 .

(a) Nicétas, p. 3a6, éd. in-f.

(3) Nicétas. Règne d’Isaac l’Ange, page a33, édition in-folio. Je citerai la traduction latine : — Ultrà iv millia utroque bello in carcerem inclusa, cùm nihil ab iraperatore ant aliundè suppeditarelur, præter panem qui pietatis ergo à nonnufiis subministrabatur, malè perierunt. -I— Quo rex Stciliæ illius belli auctor audito, imperatori per litteras immanitatem exprobravit, qui famé et frigore tôt yiros perire pateretur, qui, etsi more belli apertè arma intulissent, tamen christiani essent, et à Deo in minus ejus traditi. — Esse autem à victore aut statim capitis dam- . nandos captivos, omnis humanitatis, ob inspiratos successus,

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une réclamation du chef sicilien à Isaac l’Ange , demandant à celui-ci d’avoir quelque soin de ses prisonniers, et je la rapporterai en note, parce qu’elle montre bien le droit des gens de cette époque. Avant lui, Andronic Comnène avait fait massacrer tous les Latins qui se trouvaient à Constantinople : il n’en avait réduit aucun en esclavage, et ceux que Michel Paléologue fit prisonniers à Belgrade (i), furent menés enchaînés, dans son triomphe à Constantinople, insultés par la populace, puis jetés dans un cachot comme les prisonniers des derniers siècles, mais non vendus à l’encan. Dans Cantacuzène, liv. n, ch. 37, nous voyons bien le grand domestique menacer les habitans d’une ville appelée Thomo-Castrum , alliés des Latins, et leur dire que s’ils ne se rendent pas, ils seront chassés de leurs demeures et réduits en esclavage; mais ceci est une hyperbole qui ne me paraît pas infirmer l’autre citation que j’ai rapportée de ce même auteur, et l’accord de cette citation avec les faits me semble démontrer, qu’à cette époque, les Grecs ne réduisaient pas leurs prisonniers chrétiens à l’esclavage.

Maintenant , est-ce à la religion chrétienne qu’on doit s’en prendre, si, dans une époque aussi désastreuse, il eût mieux valu que ces malheureux fussent esclaves, puisqu’ils auraient eu au moins leur nourriture assurée? N’est-ce pas le malheur des temps,

oblilo, el in feram convcrso, aut, si id uolit,sal(cm frustum panis caplivis impetienduni, si ità sordidus sit ul alcre eos nolit. r ( 1 ) Pachymere, liv. vi, ch. 33.

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