CINQUIÈME PARTIE
BBCHE&CHES DK l’ÉPOQÜE A LAQUELLE L’ESCLAVAGE PERSONNEL A DISPARU DE L’EUROPE OCCIDENTALE.
Le rapide examen que nous avons fait de la constitution de l’esclavage personnel dans l’Europe soumise aux conquérans barbares, nous montre que cet esclavage est déjà sensiblement modifié de son ancien type. Les premières lueurs de la liberté sociale commencent à poindre. La guerre et la misère font encore des esclaves : mais l’esclavage du chrétien captif s’efface rapidement par l’influence des idées chrétiennes. La simplicité des moeurs réduit le nombre des esclaves domestiques, et le travail libre commence à paraître. L’intérêt du propriétaire attache à la glèbe les esclaves ruraux, et amène les demi-affranchissemens. La condition du travailleur s’améliore, surtout sous le régime des communautés religieuses. Le passage vers un autre ordre de société se manifeste dans toute l’Europe occidentale: seulement la marche des choses est plus ou moins rapide, dans chacun des pays qui la composent, parce que cha- >
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que pays a déjà sa législation et ses coutumes particulières.
A mesure que nous avançons dans le moyen âge, le9 causes générales qui tendent à la suppression de l’esclavage personnel, se montrent partout à-peu-près les mêmes : mais l’influence des causes secondaires, des circonstances locales , qui agissent en sens contraire, devient de plus en plus sensible. Je dois donc nécessairement ici diviser encore une fois mon travail, et chercher séparément l’époque où l’esclavage personnel s’est éteint dans chaque division géographique de l’Europe occidentale.
Pour me faire un plan convenable sans m’arrêter trop aux détails , je séparerai cette Europe en deux grandes sections : l’une comprendra les nations qui, après le x e siècle, n’ont communiqué ordinairement qu’avec les nations de même croyance religieuse : l’autre comprendra celles qui, au contraire, ont été en contact habituel avec les musulmans et les chrétiens orientaux, rejetés rigoureusement du monde catholique, comme nous l’a montré l’histoire du Bas-Empire. Pour les premières, le principe de l’égalité spirituelle avait toute sa force et minait insensiblement l’esclavage. Pour les secondes, le préjugé ancien vivait au contraire dans son entier, soigneusement entretenu par la haine religieuse , l’intérêt, et d’autres causes secondaires.
Le première division comprendra en première ligne , la France et la partie de l’Allemagne qui touche la France; en seconde ligne, les îles Britanniques. La seconde division comprendra l’Espagne, l’Italie,
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la Sicile. L’ensemble de ces divers pays forme toute l’Europe occidentale.
Dans tous ces pays , comme dans le Bas-Empire, la doctrine évangélique exerça une influence continue pour les affrancbissemens de chrétien à chrétien de même croyance ; et en suivant la ligne de séparation que je viens de tracer sur l’Europe occidentale, on comprend que cette influence doit se manifester par des faits plus nombreux en France , en Angleterre , où les guerres principales se firent dès les premiers temps entre chrétiens , et fournirent aux âmes pieuses de nombreux prisonniers à racheter, de nombreux esclaves à faire affranchir. C’est en France que nous trouvons, au vn e siècle , sainte Bathilde, rachetant les prisonniers chrétiens, les rendant libres, et défendant que nul, dans le royaume des Francs, réduise aucun chrétien en servitude (i). Saint Berchaire, saint Eloi se signalent également par le fréquent rachat des prisonniers (a). C’est encore en France que nous trouvons, en 790 , l’abbé Smaragdus, défendant qu’on réduise . les prisonniers en servitude, et recommandant à Charlemagne d’affranchir ses esclaves (3). Un peu plus tard, en 8a5,
(1) Captivos homines christianos ire prohibuit , datæque prescriptiones in singulas regiones ut nullus in regno Francorum captivum hominem christianum penitus transmitteret ; sic magis et ipsa, dato prelio, plurimos captivos redimere præcepit, et libe— ros relaxavit. — Vie de sainte Bathiide.
(2) Vie de saint Eloi, liv.i, cap. 10. Voyez la collection de Martenne et Durand, et les vies de saint Berchaire et de saint Césaire.
( 3 ) Prohibendum ne captivitas fiat Honorifica ergo, justis-
sime rex, pro omnibus Deum tuum... in servis tibi subactis... ex
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Jonas, évêque d’Orléans, demande hardiment comment on pourrait douter que les maîtres et les esclaves soient égaux par nature (i). En Angleterre, les prédications du clergé, tendant à l’adoucissement du sort des esclaves , remontent aux derniers temps de l’heptarchie anglo-saxonne (a). En Allemagne les mêmes principes agirent dans le même sens : mais leur effet fut retardé par les guerres effroyables qui répandirent sur toute l’étendue de ce vaste pays les Slaves , les Hongrois , prisonniers et esclaves , et mêlèrent la haine du paganisme aux sentimens plus doux qui tendaient à l'amélioration de l’humanité.
En général, le clergé sachant seul lire et écrire, le clergé uni par la force d’une constitution fixe, devait prendre un ascendant sensible sur des barbares ignorans. La peur des chàtimens célestes, les défenses, les excommunications qui renouvelaient les anciennes interdictions des Gaulois et des Germains, étaient entre ses mains des armes puissantes. Sans doute, il en abusa souvent pour l’extension de ses privilèges et de ses domaines. Mais les décisions des conciles, les règles ecclésiastiques, que j’ai déjà rapportées, nous montrent qu’il en fit aussi un noble
illis tiberos faciendo, ch. 3 o, Smaragdi abbatis via regia. — Dacherii spicileg.
^i) Cur enim dominas et servus, dives et pauper, naturâ non sunt æquales qui unum ûeum, non acceptorem personarum, liabent in cælis? Jonas cite saint Paul, saint Grégoire, saint Augustin... Jonas, sermon de instit. laicali, liv. 11, ch. 22. — Voyez aussi même collection , les sermons de Théodulfe, évêque d’Orléâns, vers 81 4-
(2) Liugard. Histoire d’Angleterre, suppléai, au prem. vol.
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usage pour l’amélioration de la société, et quiconque lira l’histoire avec impartialité, ne pourra nier l’influence morale du clergé pour multiplier les affranchissemens. A défaut d’une discussion complète des chroniques et chartes du moyen âge, cette influence se retrace nettement dans les expressions même placées en tète des formules d’affranchissement : In nomine Dei ; pro salute ou mercede anima meœ; pro amure Dei. Dans tous les pays conquis par l’invasion barbare , le clergé était de la race vaincue, de la race esclave, et il aurait à-la-fois démenti chaque jour les paroles de son divin maître, et agi contre ses propres intérêts , en ne venant pas au secours de la nation vaincue, en ne profitant pas des occasions qui pouvaient s’offrir pour faciliter les affranchissemens.
Ainsi, dans l’occident de l’Europe, comme dans l’empire d’Orient, l’influence du christianisme pour la suppression de l’esclavage a été toute morale, et elle ne pouvait être différente. Le christianisme ne pouvait inscrire la nécessité de l’abolition de l’esclavage au nombre des lois, et troubler ainsi tout l’ordre social ; mais sa grande coopération à l’adoucissement des moeurs est reconnue par tous les écrivains des xv® et xvi* siècles, et leur témoignage me semble bien supérieur aux hypothèses de ceux qui prétendent aujourd’hui que l’élément chrétien n’a eu qu’une faible action sur le développement de la civilisation européenne.
Ceux-ci pourront me dire peut-être : vous reconnaissez que le christianisme n’a directement agi que
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contre l’esclavage du chrétien ; ainsi il n’a pas fait plus que l’islamisme, puisque les musulmans répugnent généralement à réduire en esclavage leurs frères de même croyance. Mais les musulmans n’agissent ainsi qu’autant qu’ils se font des esclaves chez les nations d’autre croyance, et si l’on remonte à la lettre même des deux codes religieux, on trouvera d’un côté l’indulgence et le pardon recommandés aux fidèles envers tous les hommes; de l’autre, la guerre et la persécution des infidèles , présentés comme une œuvre méritoire. Peut-on raisonnablement assimiler les effets de deux doctrines si opposées ?
Sur toute l’Europe occidentale, le servage réel se constitue avec la féodalité, et cette nouvelle institution, développement des habitudes germaniques de dépendance réciproque entre le chef et l’inférieur, semble avoir grandement coopéré à l’extinction de l’esclavage personnel. Ainsi, Chantereau Lefebvre dit dans son Traité des fiefs, tome h : « Les fiefs ont asservi les n hommes libres et affranchi les esclaves. » Je tâcherai d’exposer comment cette assertion peut concorder avec les faits, et de quelle manière elle doit être expliquée par l’histoire.
J’entre maintenant dans le nouveau cadre que je me suis tracé. Je vais d’abord chercher l’époque à laquelle l’esclavage personnel a fini en France et dans l’Allemagne occidentale, et signaler les diverses causes secondaires qui ont concouru à ce grand résultat. J’examinerai ensuite la même question , pour les autres grandes divisions de l’Europe.
F»N fin ^ESCLAVAGE EN FRANCE.
r SECTION.
HATIONS CHRÉTIENNES HABITUELLEMENT EN RELATION AVEC D'ACTEES RATIONS CHRÉTIENNES.