CHAPITRE I
De la fia de l’esclavage personnel en France.
Vers le commencement du x* siècle, la France était désolée au nord par les pillages des Normands, au centre par la guerre civile, au midi parles descentes des corsaires sarrazins. Dans le même temps des nuées de Slaves et de Hongrois se jetaient sur l’Allemagne. A cette époque désastreuse, l’excès de la misère générale fit naître une croyance étrange. On se figura que la fin du monde était prochaine, et le terme fatal fut fixé à l’an 1000. La laideur même des Hongrois, type peu modifié des Huns leurs ancêtres , et la juste terreur qu’inspiraient leurs horribles dévastations, les firent regarder comme les démons Gog et Magog, annoncés par l’Apocalypse. Sotis le poids de cette effrayante attente de la fin du monde, chacun songea au salut de son âme, et les affranchissemens, recommandés par le clergé comme l’œuvre la plus méritoire auprès de Dieu, furent très fréquens, toujours de chrétien à
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chrétien. On voit dans les collections de Lobineau,de Vaissette et autres auteurs, un grand nombre de chartes d'affranchissement, datées de cette époque, et commençant par ces mots : Mundi termino appropinquante... pro sainte ou mercede animœ meœ. Certainement de cette terreur panique, il ne résulta pas un affranchissement général, mais son action fut très sensible pour la réduction du nombre des esclaves.
Pendant la décadence de la race Carlovingienne , les riches dignitaires ou propriétaires francs, n’étant plus retenus par la main trop faible des souverains, commencèrent à se quereller, et de là naquirent ces petites guerres de manoir à manoir qui durèrent presque autant que la féodalité. Par la communauté des dangers, le contact des maîtres et des serviteurs devint plus intime : une confraternité militaire s’établit entre eux. Cette liaison renouvela l’esprit des anciennes associations germaines, dérivées comme elle du besoin commun , et releva sensiblement dans chaque manoir la position des subordonnés. Le baron dut ménager ses serviteurs immédiats, et ceux-ci furent contens de vivre à l’abri de sa protection , de recevoir de lui une part de nourriture et souvent une part de butin. L’établissement des villes libres et des communes au xu* siècle, dut produire une liaison semblable entre le bourgeois et son serviteur.
Ici, on pourra me demander pourquoi les guerres des petites républiques grecques n’ont pas produit un effet analogue, puisque l’esclave allait souvent au combat avec le maître, pourquoi n’ont-
elles pas sapé de même l’institution de l’esclavage; mais la situation des choses était toute différente. Premièrement , le lien d’une forte croyance religieuse n’existait pas entre les guerriers grecs, et ce lien, tout puissant au moyen âge, s’étendait sur les diverses classes de la société , sans distinction de rangs. Secondement, la Grèce bien cultivée nourrissait une population nombreuse, et pouvait aisément renouveler sa provision d’esclaves par son commerce maritime. De là résultait que l’institution de l’esclavage restait debout, bien qu’il s’établît un courant de mutation, de la classe esclave à la classe libre, pour regarnir les rangs éclaircis des citoyens. Mais dans l’Europe du moyen âge, la culture était extrêmement imparfaite. Partout on rencontrait des étendues considérables de terrains vagues, abandonnés aux eaux stagnantes , ou occupés par la rapide végétation des bois (1). Un même espace de terre ne devait donc nourrir qu’un nombre bien moins considérable d’individus, et dans tout l’intérieur de la France, jprivé de chemins viables, l’homme ne pouvait pas se renouveler aisément : le combattant devenait donc une chose plus précieuse pour chaque parti guerroyant. L’Angleterre, l’Italie, pays essentiellement maritimes, ont pu, comme l’ancienne Grèce, tirer des hommes du dehors, et cette facilité devait nécessairement prolonger dans ces pays la durée de l’esclavage personnel.
(x) Muratori, Antiq. ital. du moyen âge, dissert, xxi; et Du « range au mot eremut.