CHAPITRE II
Prolongation et fia de- l’ctclaragc personnel eu Italie.
Dans l’histoire de l’esclavage, sous le Bas-Empire, nous avons laissé l’Italie gouvernée par Grégoire I", ce vertueux pontife qui fit de nobles efforts pour établir un droit des gens plus moral, et pour adoucir la dure condition de la classe inférieure. Après lui, les Lombards, occupant tout le nord de l’Italie, d’une manière fixe, joignirent leurs usages germaniques aux coutumes romaines pour former leurs lois lombardes ; alors nous avons vu l’extension des affranchissemens conditionnels et l’institution de l’aldionat.Ala fin du vm' siècle, Charlemagne réunit le royaume des Lombards à son vaste empire, tandis que le midi de ritalie et la Sicile étaient mal défendus par les chrétiens grecs contre les invasions des Sarrazins d’Afrique. Pendant les ix% x' et xi* siècles, le nord de l’Italie est le théâtre de perpétuels débats entre les empereurs d’Allemagne, des ducs, leurs vassaux désobéissans, les papes, et les cités franches, dont la puissance grandit rapidement par le développement de leur commerce. Le midi est conquis par les Normands, tour-à-tour ennemis des chrétiens grecs et des Sarrazins. L’Italie est disputée comme un champ
de bataille, et cette lutte perpétuelle , entre des peuples de races et de moeurs différentes, devait nécèssairement y prolonger la durée de l’esclavage personnel.
A l’exemple d’Amalfi, Venise, Gènes, Pise et autres villes de la Lombardie et de la Vénétie se constituèrent en communautés indépendantes, du xi* au xu* siècle, et leur émancipation, favorisée par la lutte des papes contre les empereurs, détruisit une foule de petits tyrans féodaux répartis dans l’Italie septentrionale; mais dans la plupart de ces communautés nouvelles , l’habitude d’avoir des esclaves et d’en faire le trafic se conserva longtemps au milieu de leurs institutions de liberté.
Nous pouvons d’abord remarquer que leur mode de formation ne fut pas identique avec celui des communes du reste de l’Europe, généralement pauvres, opprimées et peuplées en partie par des malheureux, fuyant les vexations des seigneurs. Les républiques italiennes, riches et bien peuplées, conservaient presque intact le caractère de l’ancien municipe (i), et la propriété y étant divisée entre beaucoup de maîtres, il devait longtemps se trouver des esclaves au-dessous du peuple citoyen. Ce fut bien plus tard que les villes associées du nord de l’Allemagne obtinrent leur plus grande puissance, et, bien que le commerce des esclaves paraisse avoir longtemps continué sur les côtes de la Baltique, le renou-
(i) Savigny, Hist. du droit romain au moyen âge, t. i, p. 3io et suivantes.
4a6 CINQUIÈME PARTIE. II* SECTION. CHAP. II.
Tellement des esclaves, après les premiers temps, ne pouvait plus se faire, de ce côté de l’Europe, que sur des chrétiens de même croyance. Les républiques italiennes, au contraire, constamment approvisionnées d’esclaves sarrazins et grecs, se trouvaient dans une situation analogue à celle des petites républiques de l’ancienne Grèce.
En général, le trait distinctif de l’Italie, quant à la prolongation de l’esclavage personnel, c’est le contact perpétuel où elle se trouve avec les nations et les habitudes orientales par la guerre et par le commerce du Levant que monopolisaient ses villes libres, si heureusement placées au milieu du bassin de la Méditerranée. Ainsi, les anciennes annales de Venise nous représentent cette ville comme un entrepôt d’esclaves achetés en Orient, ou échangés avec l’Orient, et parmi ces esclaves, il faut joindre aux Sarrazins achetés ou prisonniers de guerre, des chrétiens vendus malgré les défenses de l’église ^i). Les Italiens vendaient surtout sans pitié les esclaves grecs, rejetés par eux comme de véritables hérétiques, et les rejetant de même, ainsi que nous l’avons vu dans l’histoire du Bas-Empire. L’animosité religieuse était même plus ardente du côté de l’Italie que du côté de la Grèce. Ceci est une honte que l’on ne peut assez reprocher aux hommes dont les passions ont perverti le sens de la doctrine évan-
(i) Voyez les citations rapportées par Daru, Hist. de Venise, liv. xix, § 7. — Le pape Zacharie racheta des prisonniers que des Vénitiens voulaient vendre {vie de saint Zacharie').
gélique, mais qui ne doit pas empêcher de reconnaître et d’admirer sa pureté primitive. Dans l’histoire morale de l’Italie, comme dans celle des autres pays de l’Europe, l’influence de la doctrine se manifeste par la formule même, placée régulièrement en tête des affrancbissemens testamentaires, et indiquant que le testateur veut sauver son âme , par divers édits des papes, par l’union que prêchaient, entre tous les vrais chrétiens, les ardens propagateurs des croisades, parles effets prodigieux des ordres mendians qui reproduisirent au xiu' siècle les moeurs et la vie des anciens apôtres. L’influence des passions humaines se reconnaît dans la haine profonde contre les chrétiens grecs et contre les hérétiques en général , dans les abus et désordres du clergé, dans tous les excès de l’ambition papale contre le pouvoir des empereurs. Mais certes, les fautes semblables, commises par les chrétiens, doivent être attribuées, non à leur qualité de chrétiens, mais à leur qualité d’hommes. En raisonnant autrement, on aurait aussi de graves reproches à adresser à la philosophie , si l’on considérait l’étrange abus que l’on a fait de ses principes.
Les coutumes féodales furent introduites dans le royaume de Naples par les Lombards de Bénévent, et perfectionnées par les Normands. Elles y trouvèrent la conversion de l’esclavage rural en esclavage réel, complètement établie par l’institution du colonat qui s’était conservée sous la domination grecque. Après la décomposition de l’empire de Charlemagne, l’Italie supérieure n’adopta point l’organisation féodale; mais