‹ De l'abolition de l'esclavage ancien en OccidentChapitre 9 sur 91 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Esclavage pendant les derniers temps de la république romaine.

Chez les Romains, comme chez les Grecs, l’esclave était chose et non personne; il s’accouplait ( contu bernium), et ne se mariait pas; il n’avait aucun droit sur ses enfans; il ne pouvait ni vendre ni acheter, ni faire un testament, ni rendre un témoignage en justice, sauf certains cas, ni porter les armes. Tonte alliance de personne libre avec une personne esclave était sévèrement interdite. En un mot , dans Rome souveraine comme dans Rome encore naissante , l’esclave n’avait aucune existence légale. Sauf la faculté du refuge aux autels des dieux, semblable au refuge permis à Athènes dans le temple de Thésée , il était complètement à la merci de son maître, et souvent ce maître était dur et même barbare. Qui ne sait que Caton l’ancien vendait ses esclaves âgés et malades, comme nous vendons nos vieux chevaux (i)? L’esclave de la ville pouvait être moins maltraité que celui de la campagne : mais, en somme, l’esclave romain généralement ne devait pas être plus heureux que celui d’Athènes. Néanmoins, à l’époque où nous sommes arrivés, à la fin de la guerre punique, un pas

(i) Vendat sencm servum, servuin niorbosuiu. Caton, de Re rusticâ, c. 2.

DERNIERS TEMPS DE LA. RÉPUBLIQUE ROMAINE. l\l

avait été fait vers un autre ordre de choses, et chez les Romains, l’esclave était moins distant de la condition de l’homme libre qu’il ne l’avait été chez les Grecs. Ceci me conduit nécessairement à quelques développemens qui se trouveront, je crois, mieux placés à cette seconde période historique de la république romaine que dans la première période où le nombre des esclaves était peu considérable.

Premièrement, le savoir et la culture intellectuelle de tous ces esclaves importés de Grèce adoucirent dans les villes les moeurs des farouches Romains (i). Ces esclaves devinrent les précepteurs (jpœdagogi) des enfans de leurs maîtres; le Grec Polybe, en demisurveillance à Rome, l’Africain Térence, nouvellement affranchi de l’esclavage, devinrent les amis des Scipion et des Lélius. Diverses écoles de littérature et de philosophie, ouvertes par des Grecs, furent tolérées par le sénat romain qui commençait à comprendre qu’il y avait autre chose au monde que la vigueur corporelle et la bravoure.

Secondement, la propriété territoriale et métallique se concentrait de plus en plus dans les mains d’un petit nombre de riches ; ces riches s’entouraient d’esclaves et s’habituaient à voir ces serviteurs du même

œil que les plébéiens , dont ils 11e pouvaient plus endurer la prétendue égalité. Dans cette agglomération de serviteurs, le riche établissait des rangs, créait des distinctions, permettait à ses esclaves d’avoir des es-

(1) Græcia capta forum victorem ccpit, et artes Iutulit agresti Latio (Horace, lib. 11. Ep. 1.)

l\1 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV.

claves; souvent, il leur accordait plus de facilité pour amasser leur pécule, en acceptant d’eux des rempla* çans (» icarius). Il les chargeait même de faire un commerce à part de profits, et leur avançait des fonds. Dans les campagnes, l’extension des propriétés avait propagé la culture à bras d’esclaves; sans doute le sort de ceux-ci était très dur, généralement ils travaillaient à la chaîne : ils étaient fréquemment punis du rude travail de la meule, et subissaient la réclusion dans un ergastule malsain; mais parmi eux aussi, il y avait des distinctions, et le régisseur ( villicus ) était ordinairement un esclave ou un affranchi que le maître admettait quelquefois à sa table. (1)

Enfin, rappelons-nous la situation misérable du plébéien de la ville immortelle, ruiné de plus en plus par la guerre qui l’avait détourné de son travail, comme Régulus, dont le sénat dut faire cultiver le champ, et accablé de dettes par le paiement forcé de l’impôt. « Le peuple n'a pas de pain : Plebes non pane potitur, » disait Lucilius. Les plébéiens, ruinés pour s’être trop bien restreints à leur sept jugères,àla lettre des premières institutions, réclamèrent vainement par la voix des Gracques la loi agraire, les distributions frumentaires et l’abolition des dettes. Tibérius Gracchus assimilait lui-même leur sort à celui des esclaves : « Qui vaut mieux, disait-il aux nobles, d’un citoyen ou d’un esclave perpétuel, d’un soldat ou d’un homme inutile à la guerre? * (a) Mais les Grac-

(i) Columelle, lib. i, c. 8.

( 2 ) Appien, de Bello civil, lib. 1 , p. 356, ed. de Henri Étienne.

ques demandaient trop , et l’iptérêt personnel était déjà trop fort contre eux. Ils échouèrent , et après cette malheureuse tentative , le plébéien, pauvre et obéré , fut totalement à la merci de son créancier, avec lequel il dut s’engager pour un service fixe et obligé. Telle était la condition de la plupart des cliens de la ville, et leur dégradation ne fit que s’accroître jusqu’à la fin de la république.

Un auteur qui écrivait au premier siècle avant notre ère, cent ans environ après la destruction de Carthage, Varron (i) cite spécialement ces débiteurs insolvables comme travaillant conjointement avec les esclaves à la culture des terres des riches. Il y joint aussi des mercenaires ou ouvriers salariés pour les grands travaux de la moisson et de la vendange. Avant lui, Caton l’ancien parle aussi des ouvriers salariés, mais il conseille de ne pas les garder plus d’un jour (■?), d’où l’on peut conclure, en donnant à cette citation le sens convenable, que le salaire de ces ouvriers libres doit être journalier et non mensuel , de manière à pouvoir les renvoyer aisément. Je citerai tout le passage de Yarron, pour bien montrer la différence du mode de travail, dans la période ancienne, et à l’époque où ce passage était écrit.

o Toutes les terres, dit Varron, sont cultiyées ou a par des esclaves ou par des hommes libres , ou ena core par le travail réuni d’hommes libres et d’escla- « ves. La culture par hommes libres a lieu dans les

(i) Varron, lib. i, c. 17.

(a) Caton, c. 5, § /J, de Re rustieâ.

« terres des pauvres qui cultivent avec leurs enfans, « et dans les terres des riches qui emploient des ou- « vriers salariés ou louent des hommes libres pour « les grands travaux de l’agriculture, tels que la ré- « coite des foins et la vendange; à ceux-ci se joignent a ceux que nous appelons les obérés (obœratï), lesquels « s’engagent pour payer leurs dettes, suivant l’usage « général de l’Asie, de l’Égypte et de l’Illyrie (i). Sur « ces diverses classes d’hommes, je pense que dans « les localités difficiles, il vaut mieux cultiver avec des « ouvriers salariés qu’avec des esclaves, et même dans a les pays salubres, il vaut mieux faire exécuter par « les ouvriers salariés les grands travaux, tels que la « moisson et la vendange. » A ces détails, Varron ajoute les qualités qui doivent se rechercher dans le choix de l’ouvrier salarié ( ypcrarius ), ainsi que dans le choix de l’esclave ( mancipium ).

La situation des hommes libres endettés, représentée dans ce passage important de Varron, peut nous indiquer la première origine du colonat , cette seconde institution, selon laquelle le cultivateur fut attaché d’une manière fixe à sa terre, et qui s’étendit si largement dans le moyen âge. En outre, ce passage nous montre que , du temps de Varron , les grands travaux de l’agriculture étaient généralement exécutés par des hommes libres qui se louaient, comme le font encore les montagnards des Apennins en Italie,

(i) Ce mode d’engagement est un usage de tous les temps anciens : il se retrouve en Asie, comme dit Varron, et jusqu’en Chine. Voy. le Mémoire déjà cité sur la condition des esclaves et serviteurs gagés en Cliiue ; Nouveau Journal Asiatique, loin, m, 1837.

et les Flamands dans le nord de la France. L’esclave, mancipium, était l’ouvrier fixe de la ferme , l’ouvrier chargé du travail courant. On trouve aussi, vers cette époque, la citation du colon partiaire,par/»ar«w, ou métayer à partage de grains. Ainsi on doit reconnaître que le travail salarié était déjà organisé dans l’agriculture romaine, et que, sur la plupart des exploitations, au temps de Varron, le nombre des esclaves ne suffisait pas pour les grands travaux. C’est ce travail salarié qui devait finir par remplacer esclavage , servage, et colonat, et conséquemment nous devons signaler avec soin son origine dans la société romaine.

Quel était le nombre des esclaves répartis dans les villes et les campagnes de l’Italie? quel était le nombre des affranchis, à une époque quelconque de l’histoire romaine? Cette donnée serait d’une haute importance pour suivre les progrès de l’esprit humain; mais il ne semble pas qu’elle puisse jamais être obtenue avec une approximation suffisante, parce que, dans l’Italie ancienne comme dans toutes les autres civilisations de l’antiquité, l'esclave, mis au rang des choses et non des personnes, n’était point jugé digne du recensement. On sait seulement en gros que le nombre des esclaves s’accrut considérablement en Italie après la chute de Carthage et l’asservissement de la Grèce; que la culture changea de forme, les prés et bois prenant une vaste extension, comme parcs d’agrémens, ou comme culture plus facile, et qu’avec le changement de culture et l’introduction de nombreux esclaves, la population totale diminua, Pour retarder cette diminution, Jules César

/j6 PftEMlfefeft PARTIE. — CHAPITRE IA'.

dictateur ordonnait que le tiers des pâtres fut composé uniquement d’hommes libres ( i ). L’histoire nous présente le chiffre considérable des esclaves appartenant à certains individus ( 2 ). L’an 7/16 de Rome, Cœciliu? Claudius laissa à sa mort plus de 4,000 escla vps (3). Démélrius Mena, l’affranchi de Pompée, en avait une quantité énorme (4); et Lucullus, réprimandé pour son luxe par les censeurs, prouva qu’un autre affranchi déployait Un luxe bien plus étonnant que le sien. Dans cette Rome, justement appelée vénale par Jugurtha, la richesse effaçait peu-à-peu toutes les anciennes distinctions.

Observons en passant, comme traits secondaires de l’époque de transition où nous sommes arrivés, qu’à la fin de la guerre punique, les enfans des affranchis purent, comme les enfans des citoyens, prendre la robe prétexte (5), ce qui auparavant leur était défendu parla loi; que le nombre des mendians était devenu assez considérable à Rome pour qu’on les parquât près d’une porte de la ville dans une enceinte particulière, semblable à nos cours des miracles du moyen âge ( 6 ) ; qu’enfin, un grand nombre de plébéiens portaient par pauvreté la tunique grise, autrefois réservée aux seuls esclaves, et sc confon-

(1) Suétone, vie de J. Cæsar, c. t\i.

(а) Athénée, lib. vi, p. 27a.

( 3 ) Pline, lib. xxxm, c. 10.

(4) Senec. de Tranquillitate, cap. 8.

( 5 ) Macr. Sat. xi, p. io 5 .

(б) Plaute et autres auteurscitésparM.Naudct, Mémoire sur les secours publics chez, les Romains, Acad, des Inscript, t. xm. p. 11.

daient ainsi avec eux. Tunicatus popellus, dit Horace; cette identité de costume indique évidemment que les rangs se rapprochaient de plus en plus. Ces mendians, semblables aux lazzaroni actuels, n’avaient certes pas des sentimens plus élevés que les esclaves.

On trouve dans les auteurs du temps les détails de ce commerce immense d’esclaves conduits de toutes parts à la capitale du monde; on y lit avec dégoût les infamies de Ces marchés publics , où l’homme se vendait avec les bestiaux, les ruses effrontées des marchands pour dissimuler les défauts corporels de leur denrée, et les essais de l’acheteur pour se garantir de ces ruses. Les édiles avaient dû intervenir dans ces sales débats : ils avaient ordonné que les marchands placeraient sur le front de chaque esclave une inscription annonçant ses défauts, ses maladies, s’il était fugitif ou vagabond, etc. (i). Le prix de l’esclave, mâle ou femelle, variait singulièrement , suivant que ses qualités physiques ou son genre d’instruction pratique convenaient mieux au luxe romain, et le détail des diverses dénominations, assignées aux esclaves , selon l'espèce de service qu’ils accomplissaient auprès de leur maître, remplit plusieurs pages de Pignorius et des autres auteurs qui ont traité de l’esclavage ancien; mais, dans ce siècle où la richesse était tout, ces dénominations étaient autant de distinctions qui séparaient l’esclave du plébéien, pautre et inutile au riche. Ainsi, plus tard, dans le moyen âge, nous verrons presque tous les titres honorifiques

(i) Auliigclle, lib. iv, c. 2.

actuels dériver des termes qui désignaient primitivement des fonctions particulières aux esclaves.

Sans contredit, l’élévation de l’esclave par son influence sur son maître était lente et difficile : car, en général, ce maître, formé par les anciennes institutions de Rome au seul métier de la guerre, méprisait tout le reste, et se plaisant dans son ignorance, il jouissait de son loisir et de sa richesse avec toute la brutalité du parvenu. Les deux révoltes des esclaves en Sicile furent excitées par la dureté des maîtres. Athénée porte à un million le nombre des esclaves insurgés qui périrent dans ces guerres (i). La dureté des maîtres produisit aussi l'insurrection de Spartacus, et les esclaves fugitifs se rendaient en troupes au camp de Catilina. Par ces exemples, on voit trop bien que le maître n’était pas non plus toujours tranquille dans sa jouissance, et que son rêve de bonheur avait souvent un terrible réveil.' Mais, ainsi que l’a fort bien remarqué M. de Saint-Paul (a), les esclaves révoltés de Sicile, et ceux de Spartacus n’avaient pas des idées de liberté plus exactes que celles de leurs maîtres; comme eux, ils réduisaient les vaincus en servitude, et les traitaient plus durement encore (3). En rendant justice à leurs coura-

(l) Athénce, lib. vi, p. Sali., Cat., 56.

(a ) Discours sur la constitution de l’esclavage dans l’antiquité. (3) Marins avait armé des esclaves contre Sylla; quand il fut rentre dans Rome , ces esclaves enrôlés commirent tant de désordres que Cinna et Sertorius en firent tuer plus de 4,ooo. — Plut. Vie de Marius. — Appien,deBello civil, lib. i, p. 3 96 , cd. de Henri Étienne.

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geux efforts, on doit reconnaître que la civilisation humaine aurait plutôt perdu que gagné à leur succès. Ils n’auraient cherché qu’à satisfaire dans toute leur énergie désordonnée des passions que l’habitude de la jouissance avait déjà amorties dans leur vainqueur.

S’il y avait des maîtres durs et barbares parmi les Romains de la fin de la république , il se rencontrait aussi beaucoup de maîtres humains, tels que les Cicéron, les Atticus. Cicéron, lib. i, de Ojjiciis, c. i3, dit positivement qu’il est bien de se servir des esclaves comme de mercenaires en exigeant d’eux un travail et leur fournissant ce qui est nécessaire. Dans un passage de sa huitième Philippique (n. 1 1 ), il indique qu’après six ans de service, les bons maîtres donnaient souvent la liberté à leurs esclaves, ou au moins que cet usage avait lieu pour les esclaves provenant de prisonniers faits à la guerre. Crassus même, qui faisait en grand le commerce des esclaves {Plut, in Crasso , c. 3), était guidé par son propre intérêt à surveiller leur instruction pour les mieux vendre, et relevait ainsi souvent leur condition intellectuelle et physique bien au-dessus de celle du Romain de la populace. Les ambitieux de l’époque, César, Clodius, pour influencer les délibérations du Forum , s’entouraient d’esclaves dévoués, de gladiateurs avec lesquels ils faisaient la loi aux descendans desSiciniuset desVirginius (i). Ainsi l’esclave reparaissait comme élément actif dans ces discussions où sa présence était naguère interdite, et il constatait par la force cette existence légale que

(i) Pro Sextio, n. 34. — Appien, <le Bello civili , lib. 1 1 .

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la force lui avait enlevée. Déjà un siècle auparavant, Tiberius Gracchus avait formé seulement d’affranchis la troupe de ses licteurs (i). Dans le dernier siècle de la république romaine , le contact perpétuel et immédiat du maître et de l’esclave avait tellement étendu l’usage des affranchissemens, qu’à plusieurs reprises le sénat dut intervenir contre cette extension pour conserver la pureté du type romain. Mais ces édits paraissent n’avoir eu qu’un effet passager, ou du moins les lois qui nous sont conservées dans le Digeste ne paraissent pas antérieures au temps des empereurs.

Condition des affranchis. — J’ai dit plus haut que les affranchis étaient d’abord classés dans les quatre tribus les moins estimées et connues sous le nom d’urbaines; les antres tribus portaient le nom de tribus rurales, comme pour constater la distinction du propriétaire foncier et du prolétaire (a). Constamment les affranchis s’efforcèrent de sortir de ces tribus inférieures, et ces efforts sembleraient indiquer que les tribus rurales jouissaient seules des droits complets du citoyen romain; mais on ne trouve aucune séparation établie par les lois républicaines. Tacite (Ann lib. vi, c. 58) nous dit que les affranchis pouvaient aspirer au sacerdoce et autres charges publiques. îf parle de ce droit comme existant depuis longtemps, et ainsi on doit le reporter au temps de

(i) Plut. Vie de Tiberius Gracchus, c. 17.

(a) Pline, 1. xvm, c. 3. — Rusticæ tribus laudatissimæ, corura qui rura haberent. Urbanæ verè , in quas transterri ignominia esset, desidiæ i>robro.

DERNIERS TRMPS DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE. 5 l

la république. Il paraît que c'était l’opinion publique seule qui dégradait les tribus urbaines. L’an 44* de Rome, un ambitieux patricien, Appius Claudius, admit les affranchis dans les tribus rurales. Par cette concession, il s’assura leur suffrage dans l’assemblée du peuple, et obtint la prolongation de sa censure contre le vœu des patriciens; mais neuf ans plus tard, l’an 45o, un autre censeur, Fabius Maximus, rejeta tous les affranchis dans les tribus urbaines, et, suivant l’histoire, il dut à cet acte énergique son surnom de Maximus. (i)

Le même Appius avait fait, pendant sa censure, une tentative bien autrement hardie : il avait vouhl introduire des petits-fils d’affranchis ( 2 ) dans les places vacantes au sénat par l’extinction de diverses familles. Mais l’indignation générale du peuple roi, ou plutôt des patriciens, fit rayer ces trop nouveaux adeptes de la liberté.

Sous la république romaine , l’affranchi ne paraît pas avoir été soumis à l’inspection de son maître pendant un temps déterminé, et aussi rigoureusement qu’à Athènes, où ce maître pouvait le faire arrêter, et remettre en esclavage, sur un jugement constatant sa mauvaise conduite. A Rome, l’affranchi devenait le client de son ancien maître, et se trouvait envers lui dans la même position que le client plébéien envers

fi) Tite-Live, ix, 46.

(a) Senatum primus libertinorum filiis inquinaverat; Tite-Live, ix, 46. — Suétone, en rapportant un essai semblable tenté par Claude, explique que libertinus désignait le fils de l’alïrnnchi. Suétone, Vie de Claude, e. 34 .

le patricien son patron. Mais l’avidité des patriciens fit modifier les termes de la loi des douze tables qui n’appelait le patron à la succession qu’au cas où l’affranchi mourait sans enfant et sans testament. Celte iniquité fut corrigée, comme dit Justinien (i), et la correction de la loi se faisait par un simple édit de prêteur. Si l’affranchi, n’ayant pas d’enfant, écrivait un testament, il lui était ordonné de laisser à son patron la moitié de son bien, et s’il n’obéissait pas, celte moitié était juridiquement remise au patron. Si l’affranchi mourait intestat, laissant un fils adoptif,

> celui-ci partageait par moitié avec le patron. Il paraît qu’en général l’héritage ne restait tout entier aux enfuis que lorsqu’ils étaient au moins deux.

La deuxième loi de la onzième table des décemvirs avait prohibé les mariages entre les patriciens et les plébéiens. L’an 566 de Rome, les consuls donnèrent comme récompense à Ilispala, fille d’affranchie ( liber lin a ), l’autorisation d’épouser un citoyen libre, ce qui prouve que le blâme public, indépendamment de toute loi, repoussait les unions avec les affranchis (a). Mais du temps de Cicéron , Antoine s’unissait avec la fille d’un affranchi. Les lois Julia et Papia, promulguées sous Auguste, limitèrent la défense de ces unions aux sénateurs seuls (3). Elles défendirent à tout sénateur d’épouser une femme affranchie, et à toute fille de sénateur d’épouser un affranchi. Elles

(i) Instit. 3, tir. 8, de succcssione libertorum. ,

(a) Tite-I.ivc, xxxix, 19.

(3) Dig. liv. xxiii, tit. ai, a3 et 3a. Code J., lib. v, tit. 3, 1. 28.

n’interdirent plus les unions des affranchis avec les chevaliers et autres citoyens libres.

L’an 457 de Rome (i), les affranchis furent admis pour la première fois à l’honneur du service mili» taire. On en vit un second exemple dans l’année 535 (a); et l’an 660, à l’époque de la guerre sociale, douze cohortes furent uniquement formées d’affranchis. Dans la guerre contre Jugurtha , Marius compléta ses légions avec des individus d’origine servile( 3 ); et lors de la guerre des pirates de Sicile , Octave affranchit a a, 000 esclaves, pour en faire des rameurs sur sa flotte (4); mais c’était une mesure très dangereuse aux yeux des plus sages Romains. Plutarque raconte ( 5 ) qu’après la bataille deThapsus, gagnée par César, quelques-uns des chefs du parti de la république proposèrent de faire un décret pour affranchir tous les esclaves qui voudraient s’enrôler. Caton s’y opposa fortement, et déclara qu’un tel décret serait injuste et déraisonnable. On se borna à faire un appel aux maîtres qui voudraient d’eux-mèmes affranchir leurs esclaves. Les mêmes circonstances se retrouvent ici comme du temps de l’invasion de Philippe

(1) Titc-Live, Libertini Centuriati, lib. x, ai.

(a) Tite-Live, lib. xxu, 11.

( 3 ) Sali. Jug. 86, et Plut, in Mario, c. i 3 .

( 4 ) Suétone, Vie d’Octave, c. 16.

( 5 ) Plutarque, Vie de Caton d'Utiqiie, c. 78. Marius et Cinnn, assiégés dans Rome par Sylla, promirent la liberté aux esclaves qui se joindraient à leur parti, l.c sénat, en décrétant contre eux, déclara spécialement Cinua déclin, par le fait de cet appel, de sa dignité de consul. Appicu, lib. 1, de bcllo civili, p. 385 et 3 yo, édit, de Henri E'iemie.

en Grèce, et la proposition de l’affranchissement général est repoussée comme celle d’Hypéride.

Le préjugé ancien était donc loin d’être détruit. Devant les grandes leçons de l’histoire, les idées des hommes instruits s’épuraient sans aucun doute. Lucrèce reconnaissait l’égalité d’origine de tous les hommes. Cicéron et Caton d’Utique disaient avec les Stoiciens que le seul véritable esclavage était celui que nous imposent nos passions (i). Cicéron faisait son ami de son affranchi Tiron ; mais il se reprochait encore d’avoir été trop affecté de la mort d’un de ses serviteurs (a). Celui qui appelait Archimède un homme obscur ( humilem homuncionem) (il) , parce que Archimède s’était occupé de sciences non comprises par les Romains, celui-là ne pouvait renoncer immédiatement aux préjugés de sa nation, quoiqu’il fût lui-même un homme nouveau {horno novua ) , venu d’une ville latine, Arpinum , quoiqu’il ne fût pas de l’antique souche des Romains.

En résumé , d’après le rapide tableau que je viens de tracer , on voit que deux causes principales minaient sourdement la constitution de l’esclavage dans cette société romaine généralement si corrompue. La première consistait dans la supériorité , comme éducation intellectuelle, de l’esclave grec sur son maître romain , supériorité rendue plus sensible

(i) Cic., paradoxe v. — Plut., Vie de Caton d’Utique, c. g 5 . (a) Lettres de Cicéron, ép. 4, 7, 16, 37.

( 3 ) Humilem homuncionem è pulvere et radio excitaho, qui multis annis post fuit, Archimedem. Cicer. Tusc. lib. v, 33 .

par leurs rapports immédiats et par les nouveaux besoins du maître. La seconde cause consistait dans la dégradation du bas peuple de Rome, que le riche méprisait autant et même plus que ses esclaves. Cet effet du nivellement général, au-dessous de quelques maîtres, devient encore plus évident par les lois rendues sous les empereurs, et le tableau de ces lois, joint à celui des mœurs, d’après l’ordre des temps, nous fera bien reconnaître la marche progressive de la civilisation.

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