‹ De l'abolition de l'esclavageChapitre 8 sur 12 · LI · texte numérisé non relu

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C’est faute d’avoir suffisamment distingué l’œuvre sociale de l'œuvre politique; bien mieux, c’est pour avoir étroitement uni et confondu ces deux œuvres sidifférentes , que nos hommes soidisant sociaux n’ont encore su découvrir d’autres moyens, pour rénover, réformer, améliorer la société, que des moyens pure-

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ment politiques, des procédés de charte ct de législation. Gardons-nous toutefois de leur en vouloir! car ils sont avant tout législateurs , et des législateurs ne peuvent faire que des lois ; cela est écrit dans la constitution. La Charte est parfaite, et rien ne s’y trouve à changer. |

Il n’en pouvait être autrement de la question qui nous occupe que de toute autre question sociale.

Écoutons M. de Tracy. Le voilà qui s’élance à la tribune et qui s’écrie : « Abolissons! abolissons ! abolissons!...» Hé! de grâce, M. de Tracy, quels sont vos moyens? oui, quels sont-ils? « Mes moyens. mes moyens... Hé! mais... il faut abolir. Pour cela il faut une loi, rien qu’une loi !...» Puis, de sonores paroles, comme il s’en débite tous les jours, à propos de toutes choses; de vaines et puériles déclamations contre lPesclavage; des sanglots entrecoupés d'accusations ; souvent même de calumnies ; des reproches adressés aux Chambres sur leur incurie, leur mollesse ! Tout cela, quand il n’est pas sur la terre une seule âme qui, à la simple pensée de esclavage, ne frémisse et ne frissonne! quand il est démontré que les maîtres eux-mêmes, loin de s’opposer à l'émancipation, la demandent et la réclament! quand les Chambres n’attendent qu’une occasion, mais qui soit bonne ! quand elles prient qu’on les éclaire et qu'on veuille bien leur indiquer un autre moyen d’affranchissement qu’un papier barbouillé de noir, contresigné d’un sceau !.…. Étrange et fatal aveuglement!

N’en déplaise à M. de Tracy, l'esclavage est un arbre antique profondément enraciné dans la ferre sociale, et qu’il n'appartient qu’à une puissante action, dirigée par une pensée large et puis sante. de déraciner et d’abattre! Ce n’est pas de crier qui arran gera les choses, mais de penser et d'agir.

En parcourant dans toute son étendue la longue et imposante série des servitudes humaines, vous reconnaîtrez qu'a lun des termes de la série, véritable point de ralliement et de concrétion, toutes les servitudes jusque-là éparses et isolées -se groupent entre elles et se composent, À ce haut degré de renversement de toutes les lois de la nature et de tous les plans de Dieu, la législation humaine intervient, comme elle fait tou jours, pour sanctionner le désordre. Mais, de même qu’à chacune de ces modalités partielles et relatives de la compression

s’adaptait naguère un droit relatif et partiel, de même ici, la servitude étant complexe et absolue, c’est d’un droit complexe et absolu qu’il faudra la revêtir. Ainsi fait le législateur. Et l’homme, dès ce moment, n’est plus seulement le possesseur, ou, si l’on aime mieux, l’oppresseur de son semblable; il en devient encore le propriétaire.

De cette combinaison du fait et du droit, du fait de possession et du droit de propriété, naît esclavage, expression typique et idéale du désordre résultant, comme on le voit, de la compression envers les hommes et de l’impiété envers Dieu.

Or, supposez que ces notions, que nous croyons justes et évi dentes , fussent généralement acquises; supposez encore. un homme grossier qui n'aurait que du sens, mais du bon sens.

« Nul doute, s’écrierait-il ici, que la législation ne reste souveraine pour me retirer ce qu’elle m’accorde, et qu’ainsi que j'ai commencé autrefois d’être propriétaire, je ne puisse aujourd’hui cesser de l'être ! Mais s’il intervient une loi qui me déclare indûment propriétaire ou qui me ravisse ma propriété, cesseralje pour cela de posséder ? Empêcherez-vous, messieurs les législateurs, qu'il n’y ait des serfs quand il n’y aura plus d'esclaves? Empêcherez-vous qu’il n’y ait des affranchis et des clients? Empêécherez-vous que la servitude, qui autrefois était complexe, diminuant toujours d'intensité, n’aboutisse enfin au prolétariat qui est bien, lui aussi, un esclavage? Oh! certes, non! vous n’empêcherez pas tout cela. Vous ne ferez pas, quand vous m’aurez dépouillé de mon droit et que vous aurez dit à l’esclave : « Nous te rendons tes ailes, prends ta volée», vous neferez pas que l’esclave, qui n’est plus homme depuis longtemps, le redevienne soudain; vous n’empêcheréz point que celui qui n’a pas un poucede terre au soleil, pasune obole, nes’attache à moi de toutes ses forces pour obtenir de moi cette obole, ce pouce de terre; vous n’empêcherez pas que, tiraillé en tout sens par ses besoins, ses désirs, ses attractions, il n’aille ou les combler et les satisfaire ; vous n’empêcherez pas qu’en cessant d’être mon esclave il ne reste

‘ : 4 encore mon serviteur ; vous n’abolirez pas Pesclavage tant que

vous n’abolirez pas, en même temps que le droit de propriété, “le fait de possession , et tant que vous n’aurez pas découvert un moyen de rendre le nègre libre et heureux en l’affranchissant, l’afranchissement ne sera que fictif et imaginaire. »

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Voilà ce que dirait un homme grossier, mais de bon sens.

Ti n’entre pas d’ailleurs dans notre plan de montrer ce qu’ést devenu autrefois l'esclavage et ce qu’il deviendrait encore aujourd’hui, si Pon se bornait, comme autrefois, à l’affranchissement, ou que, laissant Saccumuler sur les têtes esclaves plus de douleurs qu’elies n’en peuvent porter, toutes ces têtes se redressassent un beau jour et se prissent à vouloir secouer le joug. Mais il était bon que, pour nous dispenser d'entrer plus avant dans l'examen des moyens proposés par Îles abolitionnistes, nous fissions remarquer qu’ils se trouvent généralement réduits à invoquer la législation et la politique, comme si de la législation et de la politique il pouvait résulter pour les hommes autre chose que ce quien est toujours résulté, c’est-à-dire lasouffrance et la compression. Voilà pourtant quelle est toute leur science et quels sont tous leurs moyens* « Pour abolir, il faut abolir», vous disent-ils. Parbleu! nous le savons.

Posons donc en principe que, lesclavage n'étant pas seulement un droit, mais aussi un fait nécessaire résultant de la constitution actuelle d’une société, il ne suffit pas aux législateurs de décréter son abolition pour qu’il disparaisse , et qu’alors même qu’il semble avoir disparu sur le papier, il règne encore dans le monde, où il perd tout au plus sa teinte primitive pour en revêtir une autre.

Et voilà que le législateur, qui s’occupe pratiquement d’abolir l'esclavage, bien mieux encore que le publiciste ou le philosophe, qui ne s’en occupent que spéculativement, s’il veut réussir dans son œuvre, est obligé de recourir à des moyens pratiques et pour ainsi dire matériels, à des procédés d'organisation sociale que le publiciste et le philosophe doivent indiquer !

Oh! la belle chose qu'a faite P'Angleterre avec sa loi d’affranchissement ! Laissons parler un économiste célèbre.

M. de Sismondi s’exprime ainsi : « Le plan daffranchissement « que M. Stanley à fait adopter au parlement d’Angleterre place « d'abord la population nègre et ci-devant esclave des colonies, « dans un état'transitoire, désigné sous le nom d’apprentissage, a qui ne doit pas excéder douzegannées , et au bout de ce terme, « dans la condition d'ouvriers dé campagne, engagés à la se- « maine, pour faire seuls tout l'ouvrage des champs. L'une et «l'autre condition est précaire , misérable, pleine de danger

: Ar Me «pour le futur état social, et ne compense point l'immense « sacrifice que la nation s’est résolue à faire pour Pamélioration « du sort de ceux qu’une législation odieuse avait condamnés à « daffreux malheurs. » j

« Les nègres seront laissés en apprentissage sur la plantation « de leurs ci-devant maîtres, sous la condition de travailler pour “eux, sans aucun salaire, pendant les trois quarts, ou de la « journée , ou de la semaine , mais en retour d’être maintenus par « eux comme ils Pétaient pendant la durée de l'esclavage. Dans le « quart de la journée, dont on laisse la disposition à l’apprenti, « on suppose qu’il travaillera pour un salaire que lui offrira son « maître, et que, moyennant ce salaire , il pourra faire quelques « économies , et entretenir les membres de sa famille qui ne tra- « vaillent pas, tout au moins les enfants au-dessous de six ans‘ « qui sont déclarés libres immédiatement.»

Faisons remarquer ici que les deux heures accordées par le bill sont entièrement perdues pour le noir qui refuse généralemént de les employer au travail, même moyennant salaire.

M. de Sismoudi eroit devoir résumer ainsi son exposition : « L'apprentissage est donc une sorte d’esclavage déguisé. »

Rien n’est changé, en effet. Un mot a été substitué à un autre, voilà tout. Ceux done qui voudraient que la France abolît l’esclavage par cette seule raison que PAngleterre l’a aboli, et qu’elle abolît comme a fait l'Angleterre, en employant le même procédé, sont évidemment ou de peu de clairvoyance , ou de mauvaise foi. Et ceux qui, reconnaissant avec nous que ce n’est qu’au moment où finira l'apprentissage que le nègre sera réellement affranchi, veulent qu’on suspende jusque-là toute mesure pour apprécier un peu les résultats de cette émancipation , sembleraient au premier abord clairvoyants ou de bonne foi. Mais pourquoi ce donte sur les résultats futurs de l'émancipation? Est-ce que par hasard la loi anglaise a prescrit l'emploi de quelque procédé social? Ce procédé, quel est-11?

Nous devons signaler à ce propos une confusion qui ne laisse pas de régner assez généralement dans les esprits. |

« Que parlez-vous de moyens? nous dit-on. Est-ce qu’une loi «ne renferme pas toujours en elle-même et tacitement ses « moyens d'exécution ? Une toi dénuée de sanction ne serait plus «une loi!»

Mais de quelle nature sont ces moyens ? etsur quoi portent-ils ? voilà ce qui est à rechercher. Ces moyens ne portent que sur l'exécution même de la loi. Or, supposons que la loi s'exécute, et qu'il n°y ait aucune récalcitrance ni de la part des propriétaires, ni de celle des esclaves. Tous ces bras que vous avez déclarés libres, coninent les emploierez-vous ? Ces hommes que vous avez soi-disant rendus à la société, regardez que la société les rejette en ne leur accordant aucune jouissance, aucun travail, aucun moyen d'existence! Ici que devient votre Sanction légale, que deviennent vos moyens ou ce que vous appelez vos moyens? ;

Mais allons, si vous le voulez, jusqu’à croire que le législateur aurait, en copiant M. Granier de Cassagnac, dit au nègre: « Vous voulez des droits, acceptez des devoirs!» et qu’il eût en conséquence dressé une longue liste des devoirs à remplir Evidemment alors la sanction légale s’étendrait jusqu’à forcer le nègre à l’accomplissement de ces devoirs. Mais prenez donc garde que votre sanction légale, c’est de la contrainte! Dans un cas les huissiers, dans un autre les gendarmes! Or, peut-être bien songez-vous à une pareille contrainte! Ceux d’entre les noirs qui refuseront le travail, vous les mettrez au carcan, est-ce pas? Cela est conforme à lesprit et à la lettre de la constitution anglaise, comme vous pouvez vous en assurer en lisant Blakstone. é |

Étrange parodie de la liberté et du bonheur ! « Demandez à ce « philanthrope, nous disait un jour l’un de nos amisle#plus chers, « demandez à ce philanthrope qui fait de si belles phrases sur la « liberté humaine, et qui se donne de si grands airs de prophète «et de créateur, demandez-lui done s’il est libre... lui qui a des «enfants adultérins, comme tout Paris le sait, et qui ne peuf pas « les embrasser !.. » Tout est dans ce mot. |

Encore, si nos philanthropes ne faisaient quedes phrases ; mais vous allez voir qu’un bon système de contrainte ne leur coûte pas trop à organiser.

C’est, par exemple, M. de Tracy !« Comment supposer que des « homes attirés par la morale et comprimés par la crainte du « châtiment puissent repousser le bienfait de la civilisation !» Cette parole nous est acquise, et nous la livrons au lécteur sans. commentaire. Accouplez donc la morale et la crainte du châti-

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ment! La morale et la crainte du châtiment m’ont-elles pas la puissance de rendre heureux ?

C’est encore La France, journal monarchique et religieux! « Lorsqu'on organise une société, il faut avant tout étudier « l'homme, et créer une forme sociale, des institutions en rap- « port avec sa nature.» À merveille! jusqu'ici tout va pour le mieux. Mais que va proposer La F rance ? et que faut-il accorder au nègre? « La foi, espérance , la charité,» puis encore «le sacrifice et la chasteté. » Accordez donc tout cela au nègre, et voyez un peu s’il acceptera ! Et tout cela constitue une forme sociale adaptée aux facultés de Phomme , qui sont de grandes et belles passions tendantes au bonheur parce qu’elles tendent à Dieu! Et savez-vous comment tout cela s’appelle en résumé? cela s'appelle: « Convier le nègre au banquet de la civilisation.»

Triste banquet que celui dont les apprêts seraient confiés à M. de Tracy ou aux rédacteurs de La France!

Mais voit-on bien l'erreur? La question n’est pas de rendre le noir libre et heureux ; c’est de le convier à la civilisation!

Voilà la grande erreur.

Or, oublions ,sauf à y revenir plus tard, d'examiner les moyens proposés par n0S philanthropes pour transporter convenablement le nègre de l’esclavage, où il est mal, dans la civilisation où il serait plus mal encore. Laissons là M. de Sismondi avec ses colons partiaires, et M. Granier de Cassagnac avec sa purelé de l'âme et du corps qui est un garant de La probité, de l'intelligence et de la civilisation! Laissons ces messieurs Se débattre dans la question telle qu'ils l'ont posée, étroite et fragmentaire. Pour nous, le problème est celui-ci : « Rendre le nègre libre et « heureux , et, pour cela, lui créer d’autres conditions sociales que « celles au sein desquelles nous vivons , le transporter par Con- « séquent dans une société qui, non-seulement ne soit pas la ci- « vilisation , mais lui soit essentiellement opposée.» Quelle peut donc être cette société? Ces gages de bonheur et de liberté, quels sont-ils? En un mot, ilest temps de résoudre le problème.

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