CHAPITRE III
Analomie pathologique de l'abstinence chez l'homme
malade.
Pour établir d'une manière incontestable les lésions organiques auxquelles la diète peut donner naissance, il convient de se mettre en garde contre une cause d'erreurs qui se présente ici à chaque pas. En effet, dans l'exposé qui va suivre, on passe en revue des malades qui , déjà atteints d'affections diverses, ont été soumis à une alimentation insufOsante ou à une diète absolue. Dans l'appréciation de ces différents cas, il faut faire la part de la maladie principale et celle de l'abstinence, qui devient une affection épigénétique entée sur l'état morbide primitif D'autres fois la maladie primitive s'est complètement dissipée et n'a laissé aucune trace derrière elle, alors c'est l'abstinence qui occupe le premier rang; elle seule peut expliquer les désordres fonctionnels observés pendant la vie, et c'est à cette seule cause qu'il faut rapporter les lésions constatées par l'ouverture des cadavres. Il y a donc deux séries de faits qu'il importe de différencier quand toutefois on les rencontre sur le même sujet, et quand les progrès de l'abstinence n'ont pas été distancés par ceux de la maladie primitive. Les uns ne doivent pas nous arrêter; les autres, indices de l'affection secondaire ou de Pinanitiation, feront seuls le sujet de ces recherches d'anatomie pathologique.
Une première question se présente ici : l'abstinence prolongée détcrmine-t-elle des désordres appréciables à l'ouverture des cadavres? Cette question, aussi importante au point de vue médico-légal qu'au point de vue clinique, ne laisse pas cependant que d'être du plus haut intérêt pour nous, et on le conçoit aisément. Il ne serait pas sans danger de déterminer des lésions faméliques chez des individus dont l'organisme ébranlé renferme déjà en lui des causes de destruction. C'est à l'aide des faits que cette question va être résolue, si tant est qu'on puisse formuler d'une manière absolue les altérations qui se développent sous l'influence de l'abstinence prolongée.
Si l'on interroge les auteurs qui ont traité le sujet qui nous occupe, on constate entre eux une concordance parfaite qui semblerait faire croire que l'on retrouvera toujours les mêmes lésions sur les malades privés de nourriture. Il n'en est pour-
tant pas ainsi, et la multiplicité des faits observés sur le cada vre exige certains détails.
A. Appareil circulatoire et respiratoire. — Chez tous les malades traités par l'abstinence et examinés après la mort, il existe un phénomène qui domine tous les autres, c'est la diminution de la masse du sang. Deux observations qu'on peut considérer comme le prototype de la mort par inanition résumeront assez exactement tontes les lésions. ( Dans le premier cas, il s'agit d'une femme qui, à la suite d'un traitement antiphlogistique très-énergique, a été mise à une diète prolongée; dans le second cas, c'est une femme qui s'est condamnée ellemême à une alimentation insuffisante. ) Il y a peu de sang dans les vaisseaux, le sang est séreux, à peine noir dans les cavités du cœur; ce viscère est petit, ses parois, peu épaisses, sont flasques et décolorées. Les poumons sont extrêmement pâles, la membrane muqueuse bronchique est décolorée ; quelques lobules cependant sur la face postérieure du lobe inférieur ont une teinte violacée qui tranche singulièrement sur la coloration presque blanche du tissu pulmonaire.
B. Appareil cérébro-spinal — Le cerveau pâle à I extérieur est exsangue ; les sinus crâniens sont de même exsangues (même observation). Un piqueté violacé à gros points s'étend sur toute la face supérieure et dans toute l'épaisseur du corps calleux et des lobes cérébraux : altération analogue à celle qu'a signalée M. Andral dans les cas d hydrémie ( Clinique médicale, t. V, p. 538). Cependant la consistance du cerveau n'est nullement diminuée et l'on ne trouve aucun indice de méningite ; les membranes s'enlèvent aisément et sans entraîner de substance grise. D'autres fois et le plus souvent on ne rencontre pas ces traces de congt stion ; le cerveau est seulement exsangue. Il ne convient point d'insister ici sur la valeur de cette altération, il suffit d'avoir indiqué la coïncidence de ces congestions avec l'anémie.
Quant aux lésions des organes du sens, elles ne se sont pas montrées telles qu'on les décrit; c'est ainsi, par exemple, que dans aucun cas nous n'avons pu rencontrer l'ulcération de la cornée.
C Appareil digestif. — Les aliments qui parcourent constamment le tube digestif y déterminent une sorte de stimula-
lion permanente qui semble concourir à l'exercice régulier do ses fonctions aussi bien qu'à l'intégrité des différentes parties de cet appareil ; privé de ce stimulus physiologique, le tube digestif devrait donc nous présenter toujours le même ordre de lésions ; ce n'est pas ce qu'on voit cependant et, tandis que d'un côté on a l'injection capillaire la plus tranchée, on trouve ailleurs les caractères d'une anémie complète.
Fréquemment il y a décoloration de la membrane muqueuse stomacale sans aucune altération de tissu; d'autres fois cette membrane est rouge, plus ou moins injectée, ou bien elle est épaissie et présente en même temps un ramollissement assez considérable. Dans d'autres circonstances l'estomac présente une teinte rouge violacée très-prononcée du tissu cellulaire sous-muqueux, suite d'une congestion veineuse et capillaire, tandis que la membrane muqueuse elle-même n'offre aucune coloration violette ou ardoisée.
Dans les abstinences de longue durée, nous n'avons point constaté les ulcérations de l'estomac, considérées par certains auteurs comme la conséquence forcée de la privation de nourriture. C'est, au contraire, quand les malades ont été rapidement emportés que nous les avons rencontrées; aussi pourrait-on mettre en doute la puissance de l'inanitiation comme cause fréquente de celte lésion; les symptômes observés pendant lu vie ne permettent pas cependant de considérer l'alimentation insuffisante comme tout à fait étrangère à la production de ces ulcères.
Il y a des variations nombreuses dans le volume de l'estomac ; il peut avoir son volume normal , ou bien il est très-distendu ; mais, dans les faits qui sont passés sous nos yeux, jamais il n'était ratatiné ni revenu sur lui-môme.
Le pancréas diminue généralement, la rate est petite; il en est de même du foie. Ce dernier organe surtout subit une décoloration manifeste; la vésicule est distendue par une bile visqueuse. (Les faits qui sembleraient être en opposition avec ces diminutions de volume sont de rares exceptions.)
Loin d'être ratatinés comme on l'a dit, les intestins sont, souvent, énormément distendus par des gaz et remplis par une matière semi-liquide, d'une teinte jaune-verdâtre trèsabondante vers L'S iliaque du colon. La membrane muqueuse est pâle et ne présente aucune altération ; rarement existet-il une injection légère vers la fin de l'iléon.
En rapprochant ces lésions des désordres fonctionnels qui se-
ront exposés plus loin, on est conduit à se demander sil'abstinenceprolongée peut être la cause d'une inflammation de l'estomac. Sans doute la nature des altérations anatomiques (injection, ramollissement de la membrane muqueuse) permet de conclure que la gastrite survient pendant le cours de l'abstinence, m;iis elle n'autorise pas à regarder cette condition diététique comme la cause directe d'une telle lésion. Car, même après une inanitiation de longue durée ( 3 mois) nous ne la rencontrons pas, tandis qu'on la voit se manifester quelquefois après peu de jours d'abstinence. Une gastrite peut ceitainement se produire dans le cours de Tinanitiation, mais ce n'est pas une loi constante. Que les prédispositions individuelles exercent en cette circonstance une influence remarquable ou qu'elles ne favorisent nullement la production de cette altération anatomique, il faut reconnaître qu'une gastrite se présentera de préférence lorsqu'il existe déjà d'autres lésions d'organes, sans que pourtant on soit en droit d'affirmer qu'elle se formera de toutes pièces sous l'influence de la diète. D'ailleurs, la nature de cette inflammation de l'estomac, les conditions au milieu desquelles elle prend naissance, c'est-à dire, lorsqueles liquides de l'estomac ne rencontrent aucun aliment sur lequel ils puissent porter leur action, conduisent à comparer ce phénomène à ceux qui se manifestent dans les fièvres graves; souvent, en effet, on constate alors des pneumonies hypostatiques, des érythèmes des fesser, suite du contact prolongé de l'urine sur la surface tégumentaire. La gastrite qui se manifeste pendant Pinanitiation est, pour nous, un fait du môme genre, c'est une gastrite par lujpostase.
Il resterait à examiner ce que deviennent les organes urinaires pendant cette période d'abstinence ; la seule lésion que nous ayons constatée, c'est une décoloration des reins dont le tissu conserve sa consistance normale.
L'anémie domine donc toute cette étude anatomique, entraînant à sa suite les phénomènes dont elle favorise le développement, c'est-à-dire l'hypostase, la congestion, etc.