CHAPITRE III
Symptômes de V abst inence prolongée chez l'homme malade,
Après avoir exposé le résultat de l'examen cadavérique du rnalade soumis à l'abstinence prolongée, on est naturellement
conduit à rechercher par quels phénomènes se traduit l'inani tiation chez l'homme malade pendant la vie. Il serait superflu de faire remarquer les difficultés nombreuses dont cette étude est entourée ; car, au milieu des désordres qui annoncent une altération quelconque des organes, il n'est pas toujours aisé de distinguerceux qui appartiennent en propreà Pinanitiation. Combien, en effet, ne voit-on pas d'individus présenter des affections mal caractérisées, et combien de fois le praticien le plus consommé n'hésite- t-il pas à poser son diagnostic, attendant que quelque symptôme pathognomonique vienne donner à la maladie son cachet irréfutable! Et c'est souvent au milieu d'un tel dédale qu'il faut retrouver l'inanitiation, dont la marche insidieuse reste longtemps masquée parlessymptômes de l'affection primitive. A quel signe reconnaîtra-t on les progrès de l'abstinence? comment donc s'assurer qu'un malade a supporté assez longtemps la privation d'aliments?
L'amaigrissement, les vomissements, la diarrhée, les désordres cérébraux et les troubles du côté de la respiration, delà circulation et de la calorilication, voilà les principaux phénomènes qui annoncent que l'alimentation est insuffisante, et que le malade approche du terme fatal. Il est bien descirconstances, sans doute, où l'on rencontre des phénomènes de ce genre; mais la nature de ces désordres, l'époque à laquelle ils apparaissent, permettent de les différencier des troubles faméliques. Il faut donc étudier la forme sous laquelle se présente chacun d'eux, et remarquons qu'ils ne se produisent pas simultanément ; leur isolement, môme très-fréquent, peut devenir une cause d'erreur.
A. Modifications dans la nutrition.
1 0 Perte de poids du corps, amaigrissement. — Une des principales conséquences de l'abstinence, celle sur laquelle M. Chossat a fait les recherches les plus complètes, c'est la perte de poids du corps. Ce symptôme seraitd'une très-grande, valeur entre les mains du praticien, s'il était toujours possible de le percevoir ; les difficultés qui entourent l'emploi de la balance, les dangers qui résultent quelquefois de mouvements intempestifs communiqués au malade, nous ont éloigné de ce moyen d'investigation. D'ailleurs, on sait parfaitement que l'on n'arrive souvent dans les hôpitaux qu'au moment où le mal est déjà parvenu à sa période d'état; comment alors s'aSr
surer des pertes que le malade a pu éprouver par suite de l'abstinence? N'oublions pas de constater encore une habitude très-répandue dans le vulgaire, celle de soumettre à la diète les individus qui présentent le moindre appareil fébrile.
En renonçant aux pesées journalières, il reste pourtant un élément afin de connaître les pertes successives, nous voulons parler de l'amaigrissement. En effet, quand la diète est prolongée quelque temps, non-seulement on voit disparaître les pelotons graisseux qui comblent les interstices musculaires, mais les reliefs que forment les muscles ne tardent pas euxmêmes à s'effacer. La disparition de la graisse seule ne saurait être d'une très-haute importance ; l'inanitiation pourrait marcher, bien que le corps conserve encore sa graisse, et bien qu il n'ait pas encore atteint la perte des 0,4 de son poids. C'est l'amaigrissement progressif des reliefs musculaires qui doit seul être pris en considération, et comme l'inanitiation peut arriver à son terme avant la maladie sur laquelle elle s'est entée, l'émaciation pourra survenir brusquement au milieu des phénomènes propres à l'affection primitive. Le praticien doit donc se tenir en garde contre cet amaigrissement rapide, et rechercher si les autres symptômes viennent donner au diagnostic un caractère de certitude.
2° Altérations des sécrétions. — De môme que dans l'état physiologique on a noté des diarrhées colliquatives , de même l'homme malade présente ce symptôme pendant le cours de l'inanitiation; dans l'un et l'autre cas, ce phénomène se manifeste dans la période ultime. Cette diarrhée constamment liquide, très-abondante, ne détermine aucune douleur, elle ne cède pas à l'emploi des agents les plus énergiques de la thérapeutique, tandis qu'elle est presque toujours heureusement influencée par des essais d'uue alimentation habilement combinée. Coïncidant avec la cachexie famélique, elle survient quand toutes les sécrétions sont suspendues
La salive, rare, se dessèchedans la bouche des malades, elle s'y acidifie et peut donner naissance à certains états pathologiques, tels que le muguet. Comment se forme cette production en pareille circonstance? C'est ce qu'on ne peut décider, mais son existence est un fait irrécusable. La présence de ce muguet, le dessèchement de la salive, forment sur la langue el même sur la membrane muqueuse qui tapisse la cavité buccale, une sorte d'enduit épais qui enlève au malade toute
sensation gustative, et peut dans certains cas, en gênant les mouvements de la parole, simuljer un subdelirium. Et cependant le malade a conservé toute son intelligence !
En même temps que les sécrétions sont suspendues, et la sensation gustative ainsi abolie, le besoin de la faim disparaît peu à peu, rarement se manifeste-t-il au milieu de l'adynamie qui va s'emparer du malade, tandis que la soif apparaît dans toute son intensité, et devient la cause occasionnelle d'un symptôme nouveau, le vomissement.
5° Vomissement famélique. — Les malades que l'on a mis à la diète pendant un temps assez prolongé ne tardent pas à éprouver une soif quelquefois très-violente ; déjà la maladie est primée par Pinanitiation. Constamment tourmentés parce besoin, ils ingèrent des quantités considérables de liquides. Or, l'état d'atonie dans lequel se trouve l'estomac, même chez ceux qui commencent à prendre quelques aliments, détermine une convulsion de ce viscère; le vomissement a lieu.
Rarement précédé ou accompagné de douleurs gastralgiques, il s'effectue, en général, sans efforts et toujours à la suite d'une ingestion de liquides. Les boissons du malade constituent, en effet , la majeure partie du vomissement qui est d'une teinte légèrement verdatre simulant un vomissement bilieux, et l'on ne doit pas s'étonner de voir les aliments solides et stimulants plus facilement conservés que les aliments liquides, et ceux-ci plus aisément tolérés que les tisanes et les boissons émollientes, dont le malade fait abus en pareille circonstance.
On verra plus loin que l'alimentation fournit au diagnostic un moyen de différencier ce vomissement de celui qui serait sous la dépendance d'une autre cause. D'ailleurs, dans quelles affections possède-t-il ce caractère de persistance? Les inflammations du tube digestif et de ses annexes, les affections organiques de l'estomac s'accompagnent ordinairement de douleurs épigastriques ou gastralgiques très-manifestes. 11 ne reste donc qu'à examiner les caractères du vomissement dit nerveux ; or celui-ci se reconnaîtra toujours du vomissement famélique, car il est constamment associé à une névrose dont il n'est luimême qu'un des symptômes. Ainsi nous l'avons rencontré chez des hystériques ; ailleurs il s'agira d'une autre névrose et l'on constatera, en même temps, un de ces symptômes qui donnent à la maladie son caractère indélébile, nous voulons
parler des névralgies et des altérations dans la sensibilité générale ou locale. Irrégulier dans son apparition et sa fréquence il ne se manifeste pas et ne disparaît pas sous l'influence des conditions diététiques les plus variées, et, si l'on ne peut fixer un terme à sa durée, on ne le voit pas s'aggraver malgré sa persistance. Tel est le vomissement nerveux : on ne le confondra pas avec celui qui résulte d'une alimentation insuffisante. Mais il s'en faut de beaucoup que ces caractères soient toujours aussi nettement tranchés, et dans une affection assez grave il est souvent difficile de retrouver la source du mal au milieu de la plus ténébreuse étiologie.
B. Modifications dans la respiration, la circulation et la calorification; fièvre famélique.
Les trois fonctions solidaires l'une de l'autre qui , chez l'homme sain, se sont modifiées d'une manière uniforme sous l'influence d'une alimentation insuffisante, subissent les mômes variations chez l'homme malade. Àinsi en récapitulant une moyenne de cinquante observations on obtient les variations suivantes :
1° au moment où le malade est entré en traitement, on comptait :
57° 3 sous l'aisselle ; 96 pulsations par minute; 24 inspirations ;
2° à la fin du traitement par l'abstinence :
56° 7 sous l'aisselle; 72 pulsations ; 20 inspirations.
En même temps qu'il diminue de fréquence, le pouls devient mou et dépressible; la peau, tout en perdant sa chaleur, prend un caractère de souplesse remarquable. Le cœur et le foie diminuent de volume, les poumons deviennent plus sonores.
Il serait inutile d'insister plus longtemps sur ces faits, qui annoncent suffisamment la dépression continue que subissent les fonctions, si ces phénomènes présentaient une marche uniformément dépressive; mais il n'en est pas ainsi : il arrive un moment où l'organisme épuisé par cette privation d'aliments semble tenter un effort suprême pour lutter contre le progrès de I'inanitiation. Cette réaction est caractérisée par une éléva
lion dans la température de la peau, par l'ampleur moins grande et l'accélération des inspirations ; le pouls devient plus fréquent sans monter, toutefois, au-dessus du nombre physiologique des pulsations. Cette période, qu'on peut considérer comme un véritable état fébrile, jointe aux autres symptômes, est un indice certain de l'épuisement du malade ; aussi voit-on quelquefois le pouls seul se relever tandis qu'il ne s'opère aucun changement dans la chaleuret la respiration du malade. 11 importe donc de ne point s'abuser sur la valeur de cette fièvre famélique. L'examen du sujet, l'époque à laquelle se manifeste cette réaction, c'est-à-dire, après une prostration progressive, ne permettront aucune erreur. Quand ce phénomène réactionnel, dont la durée peut varier de quelques heures à une ou deux heures, passe sans attirer l'attention du médecin, l'inanitiation continue sa marche, elle amène une dépression très-manifeste et conduit en peu de jours à son terme fatal.
C. Troubles de l'innervation : délire ci a dynamie faméliques.
Tandis qu'on observe ces phénomènes dans les organes de la vie végétative, il s'en présente d'autres du côté de la vie de relation, quand l'abstinence est imposée à l'homme malade; et il en est peu qui méritent un examen plus sérieux en raison des organes dont ils sont les manifestations extérieures.
Etudiée chez l'homme sain ou chez l'homme malade, les effets de l'abstinence sur les fonctions cérébro-spinales offrent un caractère constant; (huis le premier cas, on a observé de la stupeur, de l'assoupissement; dans le second cas, il y a un délire tranquille, rarement agité. Le malade, indifférent;! tout ce qui se passe autour de lui, est comme engourdi ; il parle seul, ne répond pas aux questions qu'on lui adresse, et son attention ne peut être fixée qu'avec une certaine difficulté et seulement pour quelques instants. Le malade retombe ensuite dans la torpeur et les rêvasseries. Le regard est fixe, les pupilles également dilatées, et, dans les premiers moments de ce délire, au milieu des paroles incohérentes, une demande vague d'aliments éclairera /souvent le diagnostic. 11 ne faudrait pas supposer, toutefois, que le besoin de la faim porte le malade à réclamer des aliments, puisqu'il en est qui refusent obstinément toute espèce de nourriture pendant les rares intervalles de lucidité. Le délire famélique, loin de se manifester à une période fixe de l'inanitiation, se rencontre à tous les instants, même quand l'abstinence n'a pas encore affaibli
l'organisme au point de donner naissance aux symptômes que nous avons déjà mentionnés. Il peut donc être la première manifestation morbide, aussi bien que la dernière expression de l'abstinence; dans ce dernier cas, il ne saurait être confondu avec tout autre délire: il n'en est pas de môme du premier cas; aussi faut-il bien se rappeler que le délire famélique est rarement bruyant, sans convulsions, qu'il ne s'accompagne pas de dilatation inégale de la pupille. Il augmente vers le soir, et la nuit, il s'observe chez les sujets pléthoriques aussi bien que chez les individus nerveux. Tels ne sont pas toujours les caractères d'un délire qui aurait pour cause, soit une exagération du tempérament nerveux, soit une affection cérébrale.
Quand l'organisme ébranlé par les progrès de la maladie a lutté pendant quelque temps contre les ravages de l'abstinence, il finit par tomber dans une prostration extrême. En un mot, l'adynamie, phénomèneultimede l'inanitiation vient annoncer au médecin que l'économie tout entière est épuisée par cette alimentation insuffisante. Aussi importe-t-il de reconnaître sans délai l'adynamie qui annonce la cachexie famélique; mais, au moment où elle apparaît, le système musculaire est déjà profondément émacié, les symptômes propres à la maladie primitive se sont complètement dissipés ou bien ils sont dans une période décroissante. Enfin, la faiblesse du pouls, la température de la peau, l'obscurcissement des sensations, des facultés affectives et intellectuelles, tels sout les caractères auxquels on reconnaîtra Vadynamie famélique.