Chapitre IV
« L'inanitialion est la cause de mort qui marche de frout et en silence avec toute maladie dans laquelle l'alimentation n'est pas à l'état normal. Elle arrive à son terme quelquefois plus tôt, quelquefois plus lard que la maladie qu'elle accompagne et peut devenir ainsi maladie principale là où elle n'avait d'abord été qu'épiphénomène. »
(Chossat, Recherches expérimentales sur l'inanition. Mémoires de V Institut, tome VIII.)
Après avoir examiné l'action que l'abstinence exerce sur l'homme sain, on a passé en revue ce qui peut survenir chez
l'homme malade sous cette influence diététique. Celle élude a permis d'exposer chacune des manifestations de l'abstinence et de les différencier de celles qui, dépendantes d'une autre cause pathologique, simulent quelquefois les symptômes de l'humiliation. Il ne sera donc plus nécessaire d'entrer dans les détails qu'eussent réclamés les troubles que nous allons observer maintenant dans chaque maladie. La nature de ces désordres étant bien connue, il suffira de les indiquer toutes les fois qu'ils se présenteront et de faire entrevoir le rôle qu'ils peuvent jouer en présence d'altérations pathologiques.
Afin d'éviter toute espèce de répétition, on envisagera l'abstinence d'abord dans les maladies qui ne se localisent guère dans un seul appareil, puis dans les maladies qui se traduisent constamment par une lésion bien déterminée. On examinera donc :
1° Les pyrexies ;
2° Les maladies de l'appareil digestif;
3° Les maladies de l'appareil respiratoire;
4° Les maladies de l'appareil circulatoire ;
.S0 Les maladies de l'appareil génital et urioaire;
6° Les maladies de l'appareil cérébro-spinal;
Et dans chacun de ces appareils on traitera successivement •les inflammations, des hydropisies, des vices de nutrition, etc. Cette classification n'est certes pas exempte de tout reproche, mais à mesure que l'on entrera dans l'examen delà question, on verra combien il importe d'examiner en môme temps toutes les maladies d'un môme appareil, non-seulement à cause de la coïncidence de ces maladies entre elles, mais encore en raison des modifications que l'abstinence apporte dans les maladies d'un môme appareil.
\° Des pyrexies.
À. Fièvre typhoïde. — Parmi les pyrexies, il en est une dont la fréquence et la gravité ne sauraient ôtre mises en doute, nous voulons parler de la fièvre typhoïde. Quinze malades présentant à différents degrés les symptômes de cette affection ont été traités à la clinique de la Charité, soit par une diète absolue, soit par une abstinence incomplète : deux seulement ont succombé. Il s'agit d'examiner si, par suite de ce mode de traitement, la marche du mal a été enrayée ou si elle a subi certaines modifications. On peut, de suite, affirmer que, malgré l'abstinence la plus sévère, dans aucun cas on n'a vu la
maladie s'arrêter; les lésions qui caractérisent cette affection n'ont nullement été modifiées. Si nous parcourons toutes nos observations nous retrouvons les symptômes qui se manifestent du côté de l'intestin, les complications qui, d'ordinaire, viennent se joindre à ces premiers désordres; tout cela suit sa marche ordinaire. L'appareil fébrile lui môme ne subit aucune variation soit dans son intensité, soit dans sa durée.
A côté de ces faits il en est d'autres qu'on ne peut passer sous silence, car, s'il est des cas où l'abstinence ne détermine aucun accident, quelquefois aussi elle favorise le développement de certains phénomènes morbides dont il a déjà été fait mention, le muguet, les vomissements, etc. , les troubles cérébraux. Ainsi dans une de nos observations, un homme atteint de fièvre grave avait été soumis à une abstinence complète ; après vingt jours de ce traitement, alors que tout annonçait la période de déclin, la gène extrême de la respiration conduisit à examiner la bouche du malade : on trouva au fond de cette cavité plusieurs points blanchâtres; le muguet s'était déclaré.
Ailleurs, il s'est agi d'autres phénomènes ; la maladie n'était encore parvenuequ'àsa période d'étatetdéjàl'inanitiation avait fait de rapides progrès; elle s'était surtout traduite par des vomissements opiniâtres. Deux de ces malades ont succombé : l'un fut pris de vomissements après avoir ingéré près d'un litre d'eau que l'infirmier lui avait donné. Malgré les obsessions les plus pressantes, il ne voulut pas prendre les aliments prescrits; tourmenté parla soif, il réclama encore de la tisane, que des gens trop obséquieux n'hésitèrent pas à lui donner. Un autre est une femme qui ne put donner aucun renseignement sur ses antécédents; on parvint pourtant à savoir que depuis quatre semaines elle était à la diète la plus absolue. Lorsqu'elle entra à l'hôpital, elle vomissait toutes ses boissons et elle ne tarda pas à succomber. Enfin, la dernière fut atteinte d'une fièvre grave au milieu des conditions les plus défavorables; elle était épuisée par des privations de toute nature. Soumise à l'abstinence complète elle vomit bientôt ses boissons. La nature de ces vomissements fut heureusement reconnue : inutilement combattue d'abord par des agents médicamenteux, ils cédèrent seulement à une alimentation bien réglée.
Le muguet d'une part, les vomissements d'autre part, tel» sont les accidents qui sont survenus chez des malades atteinte de fièvre grave. A joutons encore le délire et nous avons ainsi
observé presque tous les désordres que peul occasionner l'inanitiation.
Est-ce à dire, pourtant, que la crainte de ces accidents doive faire bannir l'abslinencede la thérapeutique des fièvres graves"? Loin de nous une telle pensée. On connaît trop les suites funestes d'une alimentation prématurée dans le cours de cette affection! Mais il est du plus haut intérêt de reconnaître immédiatement la nature de tous ces troubles; en effet, lorsque ceux-ci se manifestent dans une maladie de longue durée (et c'est le cas des fièvres typhoïdes) , on conçoit aisément que l 'organisme privé de tout aliment réparateur venant de l'extérieur et forcé de puiser en lui-môme ses éléments de conservation, laisse l'inanitiation se développer avec tout son cortège de symptômes et favorise môme les progrès rapides de celte cause d'épuisement.
B. Fièvres éruptives. — Nous pouvons passer ces pyrexies sous silence ; la bénignité des cas observés a permis de traiter les malades par l'abstinence sans que l'on ait eu à redouter le moindre accident. Dans tous les cas la maladie s'est dissipée en peu de jours.
C. Fièvres intermittentes. — Les malades qui ont (présenté cette affection sont du plus haut intérêt, car ils nous conduisent à établir le parallèle entre le traitement par le quinquina et le traitement par l'abstinence prolongée. Ainsi, une femme était à la diète depuis huit jours, que la nature de son mal ait été méconnue ou qu'il se soit agi de toute autre circonstance. Lorsqu'elle entra à l'hôpital elle était dans le subdelirium, une idée fixe s'était emparée de son intelligence et une transpiration abondante couvrait toute la peau. La rate était tuméfiée. Etait-ce une fièvre pernicieuse ou une fièvre intermittente seulement compliquée d'inanitiation? Cette question ne pouvant être résolue sur-le-champ, on nourrit la malade et on lui donna du sulfate de quinine. Le lendemain, le délire avait complètement disparu et les renseignements fournis par cette femme donnèrent alors une pleine confirmation à la deuxième hypothèse : Pinanitiation avait suivi une marche rapide et donnait à la maladie un caractère sinistre.
L'abstinence serait-elle donc à redouter lorsqu'il s'agit de fièvres intermittentes? Si elle n'aggrave pas la maladie ellemême, par les désordres qu'elle occasionne, elle peut du moins priver le praticien des documents qui lui sont quelquefois in-
dispensables. Il faut encore se demander si la diète prolongée «mènera la guérison de ces fièvres intermittentes. Or, un malade qui s'était spontanément privé d'aliments depuis quinze jours conserve son mal revenant avec la môme régularité chaque jour; après la première dose de sulfate de quinine il n'éprouve presque plus de frissons. Dans un autre cas, une femme également privée de nourriture depuis huit jours, et, de plus, offrant des accidents cérébraux, reste dans le même état malgré l'abstinence la plus rigoureuse, tandis qu'elle est rapidement soulagée par le sulfate de quinine et l'alimentation. Ces faits parlent assez haut ; on peut donc conclure que l'abstinence ne dissipe pas les accès de fièvre intermittente et qu'il faut même la bannir de la thérapeutiquede cette affection ; car elle est un des moyens les plus puissants pour favoriser le développement de la cachexie paludéenne. Les limites imposées à ce travail ne permettent pas d'insister davantage sur ce point.
2° Des maladies de Vappareil digestif.
La plupart des maladies de l'appareil digestif observées à la Charité ont été occasionnées par une alimentation insuffisante.
Ce que des vues théoriques semblent faire admettre de prime abord, les faits vont le confirmer entièrement. Lorsqu'un animal est privé de nourriture, le tube digestif sevré de son stimulus physiologique et continuant néanmoins à élaborer des produits de sécrétion devient le siège de souffrances diverses. C'est dans ces conditions que nous avons vu les phénomènes morbides se développer; or quel est le rôle que l'abstinence joue dans la production comme dans la disparition de ces affections? C'est ce qu'on va examiner.
Les conditions sociales au milieu desquelles vivaient ces malades leur avaient imposé des privations nombreuses ; se nourrissant d'une très-minime quantité d'aliments, ils étaient soumis à ce régime débilitant depuis des époques différentes (trois et quatre mois dans deux cas, quatorze et vingt mois dans les autres). Ce ne sont pas, il est vrai, des exemples d'une abstinence complète, mais la durée de cette alimentation insuffisante pourrait, jusqu'à un certain point, assimiler cette inanitiation de longue durée à une inanition dont ïa marche plus rapide serait la conséquence d'une abstinence complète. Quoi qu'il en soit, l'alimentation Insuffisante est, selon nous, la cause qui a présidé au développement de tous ces désordres, et ici il s'agit de gastralgies, de dior-
rhées rebelles , d'ulcère simple de l'estomac. Connaissant la cause productrice de tous ces accidents, il faut rechercher maintenant comment, sous l'influence du môme moyen diététique, ces désordres se sont modifiés. Quand les malades ont donc été soumis à une abstinence complète d'aliments, les douleurs qu'ils ressentaient ont non-seulement persisté, mais elles se sont encore aggravées d'une façon manifeste. Une femme qui depuis quatorze mois se nourrissait habituellement très-peu fut prise de vomissements quinze jours avant son entréeà l'hôpital. Malgréla diète la plus sévère, ces vomissemens persistent; on nourrit la malade, et pendant les premiers jours, symptôme très-caractéristique, elle rejette le pain, les féculents, les boissons, tandis qu'elle conserve les côtelettes et toute espèce de viande ; on continue néanmoins l'alimentation, et les vomissements cessent. Dans un autre cas, c'est un homme qui est épuisé par les privations de nourriture et qui éprouve des douleurs gastralgiques rebelles aux agents médicamenteux, s'exaspérant même malgré l'abstinence; on lui accorde de la nourriture, et ses douleurs sedissipent presque instantanément. Ailleurs il s'agit d'une femme qui fut maintenue à une diète très-sévère par son médecin. Celui-ci ne lui accordait qu'un potage par jour et prescrivait des boissons en trèsgrande quantité, voulant, disait-il, combattre un grand échauffement intérieur. Soumise à un tel traitement depuis trois mois, épuisée par une diarrhée abondante qui datait de la môme époque, cette femme était dans l'adynamie complète. Aussi pendant quelques instants on avait pu soupçonner une affection organique du lubc digestif. L'abstinence, les opiacés ne changent pas son état : on lui donne des aliments, et ce3 désordres disparaissent rapidement, de sorte que cette femme, entrée dans un état voisin du marasme, sortit de l'hôpital dans * de bonnes conditions.
En présence de ces faits, il n'est pas permis d'établir un doute sur la valeur thérapeutique de l'abstinence en pareille circonstance. Elle avait facilité le développement de certains troubles du tube digestif, et, aussi longtemps que celte cause a persisté, les mêmes désordres ont été observés; tandis qu'en donnant quelques aliments, la plupart de ces phénomènes ont disparu rapidement. L'abstinence ne saurait donc être coih seillée dans les maladies du tube digestif, dont elle peut déterminer la production, et c'est le cas des gastralgies, des diarrhées chroniques, etc.
En est-il de même des affections franchement inflammatoires de cet appareil? La phlegmasie, que des excès de nourriture et de boissons avaient fait naître dans l'intestin, a rapidement cédé à l'emploi de la diète. On nous objectera peut-être les paroles par lesquelles nous avons commencé ce chapitre : « Le tube digestif semble souffrir de la privation de son stimulus physiologique. » Mais remarquons qu'il s'agit ici d'organes malades, et si, dans le premier cas, on a vu des affections nées par défaut de ce stimulus, c'est, au contraire, l'abus du slimulus qui détermine la souffrance de l'organe dans cette circonstance. Ces deux ordres de faits sont donc complètement dissemblables, et l'on ne doit pas s'étonner de voir que dans une phlegmasie franche du tube digestif l'abstinence soit un puissant élément de thérapeutique. On ne pourrait non plus nous opposer ce qui a été dit plus haut, alors que nous avons considéré la gastrite comme la conséquence possible d'une alimentation insufûsante. Mais la phlegmasie gastrique, qui prend naissance dans ce cas, n'est pas une affection franchement inflammatoire, puisque nous l'avons envisagée comme une gastrite par hypostase.
Ainsi donc, s'il est des affections du tube digestif qu'il convient de ne pas traiter par l'abstinence, il en est, au contraire, qui réclament ce moyen comme seul agent thérapeutique.
5° Des maladies de l'appareil respiratoire.
A. Pneumonie. — Quinze observations recueillies dans la clinique ont permis de rechercher l'action que l'abstinence peut exercer dans les maladies de l'appareil respiratoire.
C'est dans la pneumonie surtout qu'on peut apprécier la valeur curative de ce moyen diététique. L'inflammation aiguë du poumon à ses différents degrés a été traitée par l'abstinence, et, de même que les émissions sanguines ou le tartre stibié, la privation d'aliments a donné d'heureux résultats. Aucun des malades n'a succombé.
Or, il importe de se rappeler ici ce qui a été relaté en parlant de l'influence de Pinanitiation sur les fonctions respiratoires et circulatoires dans l'état de santé. On a constaté, en effet, qu'à la suite d'une abstinence prolongée, ces fonctions subissent une dépression notable qui se traduit par la rareté du pouls et des mouvements respiratoires. Ces données physiologiques trouvent ici leur application, et conduiront à
rapporter à sa véritable cause un phénomène que l'homceopathie attribue faussement à la puissance de sa médication.
Quellequesoit la méthode thérapeutique mise en usage pour la curation de la pneumonie, que l'on emploie le tartre slibié ou que l'on pratique les émissions sanguines, enDn que l'on ait recours à la méthode dite homœopathique, le résultat final ne varie nullement. En effet, un des symptômes constants de la phlegmasie pulmonaire c'est l'état fébrile ; aussi longtemps que dure cette inflammation, si le malade n'a pas été affaibli préalablement par des pertes considérables ou par l'inanitiation, la fièvre persiste avec toute son intensité. Mais aussitôt que la phlegmasie est sur son déclin, si les malades ont été soumis à l'abstinence, que voit-on survenir? Le pouls ne tarde pas à tomber, il devient plus lent, mou et dépressible; quelle différence y a-t-il donc entre cette chute rapide du pouls et la dépression déjà signalée dans l'état physiologique? Il n'en existe point, et quand l'école d'Hannemann vient revendiqui r cet amendement des symptômes en faveur des agents de sa thérapeutiqne, nous leur répondrons qu'il faut attribuer cette dépression aux progrès de l'inanitialion. Aussi peut-on affirmer que les pneumonies combattues par l'abstinence ont toujours été heureureusement influencées par cette médication.
Mais il est un point qu'il ne faut pas négliger ; quand l'appareil fébrile s'est brusquement dissipé, quand la pneumonie ne se traduit plus que par quelques râles sous-crépitants, il importe alors de nourrir le malade, car la persistance de ces derniers symptômes paraît être en relation directe avec la durée de l'abstinence; ainsi plus longtemps le malade a été privé d'aliments, plus on se hâtera de le nourrir dès que la dépression se fait sentir.
B. Pleurésie. — Ce qui vient d'être constaté pour la phlegmasie du poumon peut se répéter à peu près pour les hydropisies de la plèvre, La nature de ces affections réclame cependant quelques détails.
Trois malades présentant un épanchement pleurétique ont été traités par l'abstinence d'aliments et de boissons ; cette médication a complètement réussi. Cette manière d'agir peut paraître en opposition avec ce qui a été remarqué dans l'état physiologique; en effet, l'abstinence diminuant, la masse du sang, donne naissance à une altération de ce fluide et favorise le développement de l'hydrémie, cause d'épanchement séreux.
Mais il faut se rappeler tout d'abord que les animaux sur lesquels ont été tentées ces expériences physiologiques n'avaient pas été privés de boissons ; on ne leur avait enlevé que leur nourriture, condition importante qu'il ne faut pas perdre de vue. De plus, dans le cours de Pinanitiation, les animaux, comme les hommes, sont tourmentés par une soif intense qui les porte à boire une grande quantité d'eau. Si donc l'hydrémie se développe dans ce cas, ce n'est pas en quelque sorte spontanément, mais c est à la faveur des boissons que l'on tolère aux animaux inanitiés. Or, dans le traitement des épanchements pleurétiques, on a évité cetécueil en ne permettant aux individus privésd'aliments qu'une très-minime quantité de boissons ; on n'a donc pas favorisé le développement de l'hydrémie, cause permanente d'hydropisies. Cette alimentation insuffisante n'a pas duré, en moyenne, plus de dix jours, et c'est constamment en modérant la quantité des boissons qu'on a accordé des aliments au malade.
C. Pklliisie pulmonaire. — Quant aux affections tuberculeuses du poumon, il semble presque inutile de faire observer qu'on ne les a pas combattues par l'abstinence. Il est trop souvent permis au praticien de suivre chez ces malades tous les ravages de l'inanitiation, car il est bien des cas où des tuberculeux succombent au milieu des désordres de l'abstinence. Le muguet, les vomissements, la diarrhée colliquative sans ulcérations de l'intestin, ne sont-ce pas autant les symptômes d'une alimentation insuffisante que des phénomènes ultimes de la phthisie? Relater ce qui a été observé chez les tuberculeux, ce serait donc recommencer l'histoire de l'abstinence chez l'homme malade.
4° Des maladies de l'appareil circulatoire.
Tandis que chez l'homme sain il existe une concordance presque parfaite entre les modifications qui surviennent dans les voies respiratoires et circulatoires, chez l'homme malade on trouve une différence assez notable. Ainsi, les changements que l'abstinence exerce dans les maladies de l'appareil circulatoire, ne sont plus ceux que l'on a observés dans les affections pulmonaires. Du reste, la différence de structure de ces organes peut, jusqu'à un certain point, nous rendre compte de cette divergence d'action.
Des affections très-diverses de l'appareil circulatoire ont été
observées à la Charité : hypertrophie du cœur avec ou sans lésion organique, inflammation et hydropisie du péricarde, lésions vasculaires (phlébite de la veine porte, ossification de l'aorte), enGii l'anémie. Le rhumatisme articulaire peut aussi se ranger ici, en raison de sa coïncidence avec les maladies du cœur.
11 n'est personne qui ne connaisse le traitement célèbre mis en usage par Valsalva et Albcrtini. C'était sans doute des vues théoriques et l'examen cadavérique des individus morts d'inanition qui leur avaient suggéré l'idée de leur formule sévère. Il importe peu d'apprécier ici la valeur de cette méthode thérapeutique. Recherchons si l'observation autorise ce même moyen, car l'abstinence prolongée aboutit, comme on l'a vu, à une anémie très-prononcee. Nous laissons de côté l'observation où une suppuration profonde avait envahi la veine porte ; que faire en pareil cas?... Il n'en est plus de môme dans d'autres cas où deux individus, atteints d hypertrophie simple du cœur, se sont soumis volontairement à une abstinence de près de trois mois. A leur sortie, la matité précardiale était moins étendue et l'état général satisfaisant L'abstinence peut donc être utile dans ces cas, où il n'existe point de lésions graves.
L'abstinence pourrait elle être aussi de quelque efficacité dans le rhumatisme articulaire'? Nous avons vu que, malgré la diète la plus sévère, le mal a suivi toutes ses périodes, il a même eu des issues funestes. C'est en vain que des vues théoriques voudraient faire admettre l'influence curative de l'abstinence dans une inflammation aussi franche. Les faits parlent suffisamment et montrent que l'abstinence seule ne saurait être de quelque utilité : elle ne soulage point le mal, elle ne saurait en prévenir les complications fâcheuses.
Enfin, quel est le rôle de l'abstinence dans l'anémie? On connaît déjà les altérations trouvées après la mort chez une femme anémique. Or, cette femme avait été inutilement soumise à un régime réparateur, elle rejetait tous les aliments. L'autopsie montra cette lésion toujours imminente chez les anémiques, et merveilleusement favorisée dans sa production par l'abstinence ou par l'alimentation insuffisante, nous voulons dire la congestion cérébrale.
S0 Des maladies de l'appareil génital et ur inaire. Le petit nombre des maladies observées dans cet appareil ne
nous permet pas d'insister longuement sur ce sujet. Dans la néphrite albumineuse, il n'a guère été possible d'apprécier le rôle que peut jouer l'abstinence. Notons toutefois que la privation de boissons a diminué non-seulement la quantité d'urine, mais encore celle de l'albumine. Il nous reste, enfin, un homme atteint de polyurie, et qui fut aussi privé de boissons. Au moment de son entrée dans le service, il rendait par jour quarante litres d'urine ; privé de tisanes, de tout aliment liquide, soupes et bouillons, il n'avait pour boisson que quelques citrons destinés à apaiser sa soif. La quantité d'urine diminua brusquement, et il ne rendit bientôt qu'un litre d'urine par jour.
Des recherches faites dans le but de s'assurer si l'urine ne renfermait point de sucre conduisirent à un résultat très-curieux qui, nous le croyons, n'a pas été observé jusqu'ici : l'acide citrique destiné à désaltérer le malade était complètement éliminé par l'urine (I).
En diminuant ainsi la quantité absolue des urines, l'abstinence des boissons avait-elle guéri l'affection dont cette polyurie était le symptôme? Ce fait n'est pas probable, car le malade prenait quelquefois des quantités énormes de boissons et les urines augmentaient toujours en raison directe de la proportion de liquides ingérés. Il est donc très-intéressant de constater cette relation intime qui existe entre l'abstinence des boissons et la diminution des urines.
(1) Analyse qualitative de l'urine d'un polyurique, faite par M. A. Lachave, interne en pharmacie.
Cette urine est limpide, sans odeur, légèrement citrine , d'une saveur acide et amère. Elle est acide au papier de tournesol.
Chauffée avec de l'acide azotique, elle reste limpide.
Traitée par le ferrocyanure de potassium, elle se trouble légèrement.
Soumise à l'ébullition avec du chlorure de calcium, elle donne un précipité très-abondant ; ce précipité est composé de casr-ine et de citrate de chaux. On lave ce précipité de citrate de chaux, et on le traite par l'acide sulfurique ; il y a dégagement d'acide carbonique et d'oxyde de carbone.
Traitée par l'acide acétique, cette urine reste limpide.
Evaporée et réduite à la moitié de son volume, cette urine abandonne par le refroidissement un dépôt de phosphate de chaux et de magnésie. On évapore ensuite à siccité et le résidu en partie soluble dans l'alcool est traitée par le lartrate cuprico-potassique. La liqueur reste limpide.
Donc celte urine contient :
\" De la caséine;
2° Elle ne renferme pas d'albumine ni de globuline, ni de glucose; 3» Elle diffère de l'urine normale par une plus grande proportion de sels minéraux et par la présence de l'acide citrique.
Le résultat de nos recherches faites dans les maladies de l'appareil génital est complètement nul au sujet de l'abstinence.
La privation des boissons peut donc être très-utile dans les affections rénales ; en diminuant la proportion des urines excrétées, elle permet à 1 organe sécréteur de fonctionner moins activement, et c'est soumettre le rein au repos comparativement à l'action exagérée qu'il exécutait avant que le malade ne fût soumis à cette abstinence.
6° Des maladies de l'appareil cérébro-spinal.
La méningite, les névroses et les névralgies, telles sont les affections par lesquelles se sont traduites à nos yeux les souffrances du système nerveux.
La bizarrerie de certaines maladies nerveuses et, en particulier, de l'hystérie, mérite de fixer notre attention. Déjà l'on a vu les caractères qui différencient le vomissement famélique du vomissement nerveux ; il est nécessaire d'insister, maintenant sur un point remarquable de l'histoire de cette névrose; nous voulons parler de la facilité avec laquelle les hystériques supportent l'abstinence. Nous avons vu une femme rejeter par les vomissements toute espèce d'aliment solide ou liquide; elle ne prenait aucune nourriture en dehors des repas ; en un mot, la maladie l'avait condamnée à une abstinence continue. Malgré cette rigueur de diôtélique, on ne put constater aucun des désordres qui annoncent l'inanitiation. Du reste, il ne faut pas s'étonner de voir l'abstinence si facilement tolérée dans une névrose où l'anomalie des fonctions et la perversion de presque toutes les sensations sont des caractères pathognomoniques de la maladie. Il en est de môme d'une cataleptique qui, volontairement, se privait de nourriture, tantôt pendant quinze jours, tantôt pendant trois semaines et môme plus longtemps; elle ne prenait aucun aliment, à peine buvait-elle quelques cuillerées de bouillon pendant la journée. Malgré celte alimentation insuffisante, cette femme qui, au moment de son entrée, était d'un embonpoint remarquable, n'en a pas moins conservé toute son apparence de santé, et n'a présenté aucun des symptômes de l'inanitiation. Il est donc très-remarquable de voir comment les névroses peuvent ôlrc soumises à l'abstinence, sans que cette condition diététique exerce sur elles aucune modification,
Il n on est plus de même s'il s'agit de névralgies idiopa- Ihiqucs indépendantes de l'état hystérique. Les douleurs qui les caractérisent sont exagérées par l'abstinence. Que la diète à laquelle on condamne les malades leur laisse le loisir de s'occuper spécialement de leurs souffrances, ou que l'abstinence exerce une action directe sur le siège du mal, condition qu'on ne peut préciser, on ne remarque jamais que ces malades sont soulagés par la diète; la névralgie prend, au contraire, un caractère de persistance et d'intensité remarquables.
Quant à l'efûcacité. dans la méningite , d'une abstinence prolongée, rien ne peut servir à éclairer cette question de thérapeutique ; car, dans nos observations, les lésions trouvées après la mort ne sauraient être imputées aux désordres de Pinanitiation. Constatons seulement l'impuissance de la diète dans ces affections.