L'ACCAPAREMENT INTERNATIONAL A LA TROISIÈME PUISSANCE
Maintenant que nous avons étudié :
1° L'accaparement pur et simple de matière première dont le type est le Syndicat des houilles de la Westphalie.
2° L'accaparement de matière première et de matière ouvrée dont le type est la combinaison Carnegie, il ne nous reste plus qu'à parler de l'accaparement total — matière première et matière ouvrée, — non plus dans un seul pays, mais dans toutes les nations simultanément, c'est-à-dire l'accaparement universel que nous appellerons à la S"""' puissance.
A vrai dire, il semble que cet accaparement total soit impossible. Nous dirons pourtant l"" qu'il a été tenté dans une circonstance mémorable, on pourrait presque dire historique. 2° Qu'il existe réellement et
fonctionne dans le monde depuis quelques mois seulement. Nous citerons cet exemple. Là tentative d'accaparement total des mines de cuivre, valeurs de cuivre et stocks de cuivre a été faite par la Société DES MÉTAUX à la tête de laquelle se trouvait M. Sécrétan en 1887-88.
Le retentissement de cette affaire des cuivres a été universel.
Personne n'a tenté depuis 1887 de faire l'historique de ce que l'on a appelé avec juste raison « un drame économique ». Nous réservions depuis longtemps cet historique pour le livre que nous voulions écrire sur l'accaparement.
Le moment est venu de parler avec impartialité de ceux qui sont morts, de Denfert Rochereau, victime presqu'inconsciente d'une opération qu'il n'avait pas su modérer, de Sécrétan, homme de génie audacieux que le malheur avait fait naître dans un pays pondéré et timide en matière de spéculation, au lieu de le faire naître en Amérique où il se serait devenu le « Roi du Cuivre ».
J'ai été mêlé autant qu'on peut l'être à cette affaire des Cuivres, j'ai donc qualité pour la rappeler mais en laissant de côté, on le permettra, les personnes disparues et atteintes par les lois françaises, pour ne voir que la thèse de droit que j'ai entrepris d'exposer avec mes faibles moyens.
* * Vers la fin de 1887 M. Sécrétan, connaissant ma
vive opposition à ses vues sur la hausse du cuivre me fit venir chez un ami commun M. Lebey de l'Agence Havas et m'exposa avec une éloquence persuasive dont j'ai gardé l'ineffaçable souvenir ses vues sur la question des cuivres.
«Je veux, me dit-il en propres termes, faire une « opération profitable à mon pays. Lé marché du c( cuivre est à Londres, je veux le transporter au « Havre et à Paris, je veux que les transactions qui <( apportent .des millions de courtages, de frets,, de « main-d'œuvre, de magasinage, de warrants se fas- « sent en France. Je veux faire vivre dix mille ou- « vriers de plus avec un bon salaire. Pourquoi Lonu dres et non pas Paris comme marché universel du ((métal? L'Angleterre pas plus que la France n'a (( de mines de cuivre. Les navires du Chili, du Japon, (( d'Amérique débarqueront aussi bien dans la Seine <( que dans la Tamise.
(( Il suffit d'une volonté ferme, persévérante, pour <( arriver au but, cette volonté, cette persévérance, je (( les aurai et vous serez le premier à me rendre jus- <*( tice et à me remercier un jour. )>
Les objections que je fis à cet homme hardi — génial, je l'affirme, — n'étaient pas faites pour le convaincre. En vain je lui représentai qu'on ne dérive pas en quelques mois ou même en- quelques années un courant commercial établi depuis des siècles, qu'il nous fallait une marine marchande et une envergure que nous ne possédions pas en France. Bref, que c'était folie que de vouloir réformer les
mœurs et les traditions économiques, et jusqu'au caractère national du jour au lendemain.
Mes paroles furent vaines. Sécrétan avait la foi des Rockfeller et des Carnegie. Il ne se trompait peutêtre que de peuple car TAmérique vient de voir^ oh ironie ! réussir la même spéculation sur les cuivres à laquelle on peut dire que Sécrétan a sacrifié sa liberté, sa. fortune, sa vie.
Tout entier à son rêve, il ne pouvait donc écouter les avis d'un modeste Représentant, sans grande compétence.
Il alla où le conduisait sa destinée.
Il poursuivit ce qu'il considérait comme son œuvre,, marchant avec sénérité vers les pires désastres.
Vers la fin de 1887 et le commencement de 1888 le puissant syndicat Sécrétan était en plein fonctionnement. Il avait pour but, comme l'a dit Edmond Théry, lui-même : « de monopoliser la production cu- « prif ère universelle et de rendre les industriels ance glais, allemands et belges tributaires du marché « français
« Le prix du cuivre était a peine de 1030 francs la (( tonne à la fin de Décembre 1886 il atteignit sous^ « l'influence du syndicat le prix de 2050 francs à la « fin de 1887 et même 2675 fr. en le milieu de 1888. »
Ainsi sous l'impulsion du groupe Sécrétan, Jou- BERT, Lavessière etc, le cuivre avait plus que doublé depuis janvier 1887, jamais depuis bien des années on n'avait vu un pareil « bondissement » des prix de ce métal.
Toutes les classes de la Société française et anglaise, suivant les progrès de la spéculation s'étaient mises à jouer sur les valeurs cuprifères. On ne parlait que du Rio, du Tharsis, du Wignaes.
Le syndicat achetait toujours sur la place de Londres tout le métal qui paraissait.
Il triomphait ostensiblement de toutes les oppositions et de toutes les prédictions moroses.
Depuis longtemps du reste notre opposition du début était oubliée, tandis que réfléchissant de plus en plus aux conséquences effrayantes de cette opération folle qui consistait à faire soi-même la hausse sur la denrée qu'on voulait acheter — nous méditions tout au moins de jeter pour le pays un cri d'alarme.
Nous résolûmes alors d'adresser à la tribune une question au Garde des Sceaux.
Comme ce livre doit-être avant tout un livre documentaire on nous permettra de nous citer nous-même ici parce que ces interventions à la Tribune constituent l'histoire du syndicat des cuivres.
La question fut posée dans la séance du 16 février 1888, au moment où le dit syndicat allait atteindre l'apogée de sa puissance et à peu près un an jour pour jour avant les événements tragiques du Comptoir d'EscoMPTE et la ruine de Sécrétan et de ses associés.
Voici les extraits de l'Officiel.
M. Lp PRÉSIDENT. La parole est à M. Laur pour adresser
une question à M. le ministre de la justice, qui Taccepte.
M. Francis Latjr. Messieurs, je veux entretenir la
Chambre aussi brièvement que possible d'une question qui a passionné l'opinion publique. . . (Exclamations à droite), je pourrais dire toute la presse et même le monde entier, si j'en juge par les artiqles publiés sur ce sujet dans toutes les langues.
Cette question intéresse aussi particulièrement la défense nationale de notre pays.
Voici les faits : Une société ou un syndicat aurait réuni entre ses mains la presque totalité d'un métal indispensable aux usages humains et à la défense nationale de notre pays... Le cuivre! Le prix de ce métal se serait élevé subitement de 100 pour 100.*
J'ai été chargé par le groupe socialiste de la Chambre, épris avant tout de questions pratiques et techniques, de faire une enquête sur cet accaparement.
Un membre. Il avait baissé de plus de 100 p. 100 !
M. LE COMTE DE Kergarioit. Nous u'avous pas à nous occuper ici des variations dans les prix des métaux. '
M. Francis Latjr. Je vous prierai de vouloir bien me permettre de vous indiquer brièvement : 1** quelques chiffres statistiques à propos du cuivre ; 2° quelle est la nature de 1 opération dont il a été l'objet; 3"* quels en sont les avantages et les inconvénients. (Interruptions à droite.)
A gauche. Parlez ! parlez !
M. Francis Latjr. On ne m'empêchera pas de parler.
Je vais vous donner, messieurs, les chiffres indispensables pour éclairer cette discussion.
Quelle est la production du cuivre dans le monde ? Elle est de 200.000 à 210.000 tonnes par an en chiffres ronds,^ répartis ainsi : Chili, 35.000 ; autres cuivres de l'Amérique, 83.000 ; Eio-Tinto (Espagne et Angleterre), 24.000; T'-arsis (Espagne et Angleterre), 13.000.; Mason et Tarry (Angleterre), 15.000; Cap, 5.000; Japon (consommé par
-'T^^^^r^i^^^^^^^vîfriw^^ K- '
la Chine), 14.000 ; autres contrées, 16.000, Si l'on déduit de cela la consommation de l'Amérique et des pays chinois, 75.000 tonnes, il reste pour le marché européen 135.000 tonnes.
La production du monde provient, on le voit,de cinq centres principaux : la Chine, le Cap, le Japon,! 'Espagne et l'Amérique. L'Angleterre n'a que des mines sans grande importance. La France n'en a pas du tout, j 'appelé votre attention sur ce point.
Quant aux marchés de vente du cuivre, il y a le marché américain, qu'il faut laisser de côté, avec les 64.00(» tonnes qui lui sont nécessaires, le marché chinois, le cuivre produit par le Japon et le marché européen qui exige avons-nous dit environ 135.000 tonnes de cuivre.
Que s'est-il passé, dans ces derniers mois, à partii* de novembre dernier ?
Examinons la fameuse statistique officielle de Vivian, à laquelle on ne saurait opposer aucune autre autorité plus compétente.
Le prix du cuivre, si l'on ne s'arrête pas aux mouvements sans durée et sans importance, et si l'on ne considère que les grandes fluctations, le prix du cuivre, qui était, en 1866, de 90 livres est tombé à peu près régulièrement, sauf un point de rebroussement important mais acidentel en 1872, de 99 livres en 1866 à 62 livres en 1870, 53 livres en 1878, 58 livres, en 1883 et 38 livres en novembre 1887.
C'est-à-dire que, depuis 1866, si l'on considère la hausse de 1872 comme une conséquence directe et reconnue de la guerre, le cuivre est descendu, avec de légères oscillations, de 100 livres à 38 livres ! Pendant que la production doublait le prix descendait de plus de moitié, au grand bénéflce du consommateur, de sorte que, chose qui paraît paradoxale, les bas prix causaient la surpro-
duction, parce qu'on cherchait à diminuer le prix de revient du minerai par l'augmentation de l'extraction.
Il semblerait donc que si, en thèse générale, on abandonnait les phénomènes économiques à leur libres cours, le consommateur serait toujours satisfait par le bas prix des objets,conséquence normale d'une surproduction naturelle mais c'est à ce moment qu'interviennent toujours le 3 syndicats et la coalition.
Il est donc nécessaire de constater que la baisse excessive du cuivre n'était pas due à une cause accidentelle, anormale, mais à un phénomène économique lent, agissant sur les cours depuis plus de vingt ans au maximun et seize ans au minimum. Ce qui a été accidentel, anormal, c'est une hausse faisant en deux mois un bond prodigieux, regagnant tout le terrain perdu depuis tant d'années et portant enfin le cuivre de 38 à 80 livres, c'est-à-dire faisant plus que doubler sa valeur marchande.
Il y a là, au contraire, la certitude morale que c'est une volonté individuelle qui a troublé la marche du phénomène économique et substitué à une hausse probable de peu d'amplitude une véritable ascension des cours.
Messieurs, ces chiffres établis, j'ai le devoir de vous exposer les détails de l'opération qui a été tentée et réar lisée.
^u point de vue du consommateur, avant la hausse, tout allait parfaitement bien, vous aviez les outils à bon marché, les machines à vapeur à bon marché, les cartouches à bon marché, les détails en cuivre des canons, le bronze, le laiton et même les monnaies également à bon marché.
Je dis les monnaies, car, si vous transformez aujourd hui vos sous en nickel, suivant les convention conclues vous allez perdre, vous Etat, de ce chef seulement, \me dizaine de millions, — si la Chambre autorise cette transformation, bien entendu ; — vous aviez donc toutes ces
denrées à bon marché, le consommateur, je le répète, était satisfait. Une volonté humaine, une coalition d'intérêts privés, respectables sans doute mais ne représentant en aucune façon l'intérêt général, une intervention qui ne constitue pas le cours normal des phénomènes économiques, qui n'a rien à voir avec une loi économique, a troublé l'ordre de choses établi depuis de longues années, et au grand mécontement des 35 millions de consommar teurs français. Il en est résulté qu'aujourd'hui tout ce qui est cuivre, laiton, maillechort, bronze; a monté de 100 p. 100.-
Etant donné que le marché de l'Europe était de 135.000 tonnes, que le marché de consommation de l'Amérique et de la Chine ne pouvait influer sur l'opération à tenter, le problème s'est ainsi posé aux spéculateurs décidés à réaliser une opération gigantesque et sans précédents, je crois, dans l'histoire du commerce universel :
Comment accaparer 135.000 tonnes de cuivre par an, pendant un certain temps, de façon à être maître du marché européen, faire monter la valeur du métal et peser souverainement sur les cours? C'est une société française, la Société des métaux — vous me permettrez de ne citer aucun nom, — qui a conduit toute l'opération.
Voici, en passant, quelques détails sur cette société :
Elle est constituée au capital de 25 millions, dont 23 millions d'apports, ne laissant libres que 2 millions de fonds de roulement, depuis longtemps absorbés. Il est vrai qu'il y a eu émission de 20 millions d'obligations, mais les immobilisations et les remboursements ayant été d'environ 10 millions, nous nous trouvons en. présence d'une société qui entame une spéculation portant, éomme vous allez le voir, sur plusieurs centaines de millions avec 10 millions de fonds de roulement; d'où découlera pour elle cette nécessité d'émettre à bref délai de nouveaux capitaux:. Cela se fera dans des
eonditions très favorables, étant donnée la hausse des cuivres. C'est peut être là une des causes premières de l'admirable et dangereuse spéculation qui a eu lieu.
Ces détails étant donnés sur la société des métaux, celle-ci a trouvé au 31 décembre 1887, un stock à Londres de 42.000 tonnes de cuivre, elle s'est emparée de la presque totalité (de 30.000 à 36.000 tonnes.)
Elle a dépensé, ainsi aidée par de puissants financiers, une somme de 30 à 40 millions pour Tacliat de ce stock disponible ; la hausse Si'en est suivie inévitablement ; c'est le premier acte de la pièce, qui en a cinq. Ainsi donc, voilà une première opération de cette société et de ses collaborateurs. Elle consiste à engager 30 à 40 millions tout en n'en ayant que 10 à sa disposition, mais à recourir à un crédit puissant pour le reste afin de déterminer le mouvement initial de la hausse.
C'est la plus petite opération. Il en a été fait une seconde, que j'appellerai l'opération à terme.
Elle a consisté à acheter les principales productions des mines non pas seulement d'Europe, mais du monde entier : celles de Wallaroo en Australie, de Wignaës en Suède,, une partie de la production du Lac Supérieur en Amérique, du Montana, du Chili, etc., etc., et alors on est arrivé à 60.000, à 70.000 tonnes par an pendant trois ou quatre années. C'est-à-dire que désormais pendant ce laps de temps toute la production du cuivre métal est ce qu'on appelle « contrôlée » par le syndicat.
Il y a en outre des facultés d'option qui augmentent encore cette sorte de puissance qui s'exerce plus ou moins souverainement sur toutes les sources de production du métal. Les preuves de cet accaparement aussi audacieux que bien conduit arrivent chaque jour. Ce sont les comptes rendus des assemblées générales des sociétés qui nous les apportent au fur et à mesure qu'elles se produisent.
Nous lisons, en effet, dans le Moniteur des intérêts matériels^ à propos de l'assemblée des- usines de Wignaes:
« Il a été également donné communication d'une convention passée avec la société industrielle des métaux, par laquelle celle-ôi achète, à partir du 1®' janvier 1888, et pendant quatre années, à un taux déterminé à l'avance toute la production ».
La même chose a été faite pour Wallaroo, au moin» pour toute l'année 1888, à des prix que je n'ai pas à indiquer ici ; la même chose pour une partie des productions du Lac Supérieur ; la même chose pour les cuivres électrolytiques ; la même chose pour les mattes cuivreuses et argentifères de Montana, qui ont été repassées à de grands négociants de Paris, en garantissant la parité du cuivre avec l'Angleterre.
En un mot j'estime que cette grande opération faite avec les quinze plus grands centres de production porte sur 250.000 à 300.000 tonnes de métal acheté à terme ei à livrer pendant trois ou quatre ans.
Cette seule spéculation portera donc sur un capital de 400 à 600 millions de francs, selon le cours...
M. LE COMTE DE Kergariou. Et la liberté commerciale?
M. Francis Lauu. Elle consiste à avoir la liberté d'accaparer, probablement ? . . .
De telle sorte que l'opération de 40 millions s'e»t grossie d'une autre spéculation de 400 à 600 millions à terme.
Mais, messieurs, il s'est présenté à ! esprit des personnes qui faisaient cette spéculation colossale une pensée inquiétante; comment consolider cette hausse faite à coups de capitaux, en procédant à l'absorption complète des stocks existants et de la plus grande partie des stock» futurs ?
Il fallait tout prévoir, les accidents, la guerre, des dé-
ecmvertes de mines nouvelles ; c'étaient là les points nairs.
Pour consolider la hausse il fallait faire prendre aux principaux producteurs de minerais des engagements afin de limiter la production. C'est là qu'arrive la troisième opération, celle qui nous inspire, je le répète, autant d'admiration que de crainte, c'est la partie la plus intelligente de cette spéculation si hardie déjà.
On a dit aux mines : avec l'état de choses actuel vous perdez de l'argent tous lés ans ; vous avez un prix de revient qui, lorsque le cuivre est à 110 fr. seulement, vous constitue en perte. Voulez-vous que nous prenions pour ainsi dire l'entreprise de la hausse du métal, voulez-vous alors nous mettre à même de vous assurer un cours minimun de cuivre Vous vendrez les excédents non pris par nous, comme vous l'entendrez, comme par le passé, mais dès maintenant nous vous- garantissons un cours minimum du cuivre. Vous vendrez les excédents c'est que vous prendrez l'unique engagement de limiter votre production au taux des dernières années. Nous partagerons dans une proportion donnée tous les bénéfices entre 60 et 80 livres, naturellement, mais tout ce qui est en dessous vous est acquis. Et alors est intervenu entre les mines de Rio-Tinto, de Tharsis, de Montana, etc., cet arrangement spécial.
M. Miciiou. Condensez donc vos explications. (Rires sur divers bancs.)
M. SouRiGUEs. On ne peut pas condenser davantage. D'ailleurs, c'est très intéressant.
M. Francis Laur. Je vous assure, messieurs, que je condense autant que possible. (Parlez ! à gauche.)
Voilà le calcul tout naturel qui s'est fait. Les mines ont dit : Le cours du cuivre étant de 60 livres, notre production de tant de mille tonnes par an, le prix de revient de la tonne étant à un chiffre connu, nous faisons mathématiquement un bénéfice net, au lieu d'une perte, —
pour certaines mines, ce bénéfice va jusqu'à 20 et 26 p. 100 du capital — alors nous pouvons sans crainte prendre l'engagement de limiter notre production à celle des trois dernières années et nous associer à la campagne de hausse.
Cet engagement a été pris, messieurs. Nous nous trouvons alors en présence d'une sorte d'accaparement nonseulement du métal, mais aussi du minerai, ce qui ne était jamais réaliaé en aucun temps, c'est-à-dire une conceiitration dans les mêmes mains non seulement de la matière ouvrée, mais de la matière première.
M.GrANivET. S'il y a un délit, dénoncez-le !
M. [Francis Laur. Cet accaparement n'est pas sans créer un danger immense pour la spéculation, et pour ceux, hélas . qui la suivront. C'est ce danger que je veiLs signaler tout de suite à la Chambre :
La société des métaux s'est engagée dans certaines conventions, à prendre tout le stock qui serait invendu au-dessous • de 60 livres. Et si une guerre arrive, si cei calculs sont dépassés, cette société qui a, il est vrai, derrière elle des centaines de millions, se verra peut-être obligée de reprendre subitement tout le stock invendu et ce sera alors un désastre. (Exclamations ironiques à droite.)
M. Clemenceau. C'est très intéressant. Ecoutez !
M. Francis Laur. Yoilà donc, messieurs, comment se dessine une troisième opération plus gigantesque encore : l'accaparement d'une quantité de cuivre que le hasard des événements humains pourra seul déterminer et à une époque inconnue. Mais il y a mieux encore. Une quatrième opération est venue se greffer sur les trois premières ; on voit apparaître à ce moment des banques qui avaient des titres de mines de cuivre : la Société générale, par exemple, avec ses Rio-Tinto ; d'autres sociétés de banque qui avaient des Tharsis, des Boléo, etc.
Eh bien, ces maisons de banque de Paris se sont dit : € Mais, puisqu'il y a un syndicat engagé à la hausse, qui la garantit pour ainsi dire, qui en a Tentreprise, jwurquoi ne pas compléter l'opération par un syndicat sur toutes les valeurs de cu'vre. Et alors, vous voyez cetfo coalition devant laquelle tout le monde demeure aujourd'hui effrayé ou... séduit. (Rires à droite.)
Vous avez non seulement la coalition sur la matière première et sur la matière ouvrée ; mais en même temi>s sur toutes les valeurs qui, de près ou de loin, touchent aux mines et aux usinés à cuivre, c'est-à-dire que i>our la première fois tout ce qui touche à une denrée, tout ce qui en produit ou en échange, — sauf le consommateur, — se trouve réuni, syndiqué, engagé dans la campagne de hausse. La consolidation de l'opération est complète pour quatre ans.
M. LE COMTE DE Keegabiou. Lcs autrcs métaux : Tétain, le zinc, etc., ont également monté, et ils n'ont pas été l'objet d'un accaparement.
M. DuGUÉ DE LA Fauconnebie. En 1857j le cuivre valait 119 livres!
A gauche. N'interrompez pas.
M. Périllier. C'est très intéressant- Parlez!
M. Francis Latjb. Et vous allez voir de quelle importance sont ces renseignements.
Messieurs, je pourrais dire que toutes les maisons de banque de Paris et peut-être quelques-unes de Londres sont intéressées à cette question et j'en ai une preuve: c'est que toutes les maisons de banque de Paris ont été sollicitées à leur tour, les plus petites comme les plus grandes; fort peu ont refusé leur concours et mal leur en a pris. Mais je ne m'étends pas sur ce sujet.
Messieurs, ce n'est pas tout encore, il y a encore une cinquième opération qui est très intelligente aussi, que
je ne condamne pas d'une façon absolue, s'il peut eu résulter un avantage quelconque pour le travail nationaL Il s'agit des émissions nouvelles qui vont pleuvoir, permettez-moi l'expression. Toutes mines de cuivre abandonnées ou en déconfiture ; toutes les usines existantes, toutes les maisons de commerce en métaux, vont demander de l'argent au public. L'occasion est trop belle.
Voici quelques exemples :
La société industrielle des métaux, sentant l'insuffisance de son capital, va émettre vingt ou trente millions d'obligations dans des conditions favorables, puisque tout Je monde estime que la hausse des cuivres, c'est aujourd'hui un peu la carte forcée.
Voici, en effet, ce que je lis dans le compte rendm d'une réunion des actionnaires d'une société :
€ Mines de Wigsnaës, — Les actionnaires de la société des mines et usines de cuivre Wigsnaës se &ont réunig hier en assemblée générale extraordinaire.
« Cette assemblée a autorisé le conseil ('administration à contracer un emprunt de 3 milions par l'émission. de 6.000 obligations de 500 fr. 6 p. 100, ( vue du développement à apporter aux établissement.^ l'Hemixen »
Et ainsi de suite.
De sorte que ce mouvement, cette campa- e de hausse
résolument entreprise à un moment propi( * est destinée
à faire sortir les capitaux qui se cachaient, ( lis l'Union
générale. Je n'y vois pas grand inconvénien :i condition
cependant que tout cela soit fait avec m( ition.
Voulez- vous connaître maintenant appro \ îitivement, bien entendu, à 40 ou 50 millions près... (' i^rruptiona rires à droite.)
jL gauche. Laissez parler ! vous pourrc: 'pondre.
Fbancis Laur. 40 ou 50 millions, c'est ui losd à pea
près indifférente, Messieurs, comparativement au hïoutant énorme des cinq opérations qui sont celles-ci :
l*' rachat ferme du métal, opération qui se monte à 30 ou 40 millions.
2*" l'achat du métal à terme, environ 400 millioniS. 3°Fachat éventuel de tous le stock des mines au-dessous de 60 livres, je ne l'ai coté que pour mémoire;
4° la spéculation sur la valeur des mines, représentant un capital inférieur à 1 milliard.
5° Et enfin l'émission nouvelle d'actions à la faveur de la hausse du cuivre, c'est également l'inconnu et je ne la porte également que pour mémoire ; on arrive ainsi pour les capitaux à mettre en mouvement dans cette colossale entreprise à la somme de 1.440.000.000 fr., c'est-à-dire à peu près à 1 milliard et demi.
Messieurs, cete spéculation étant décrite, nous allons, si vous le voulez bien, avec sincérité, avec impartialité, en démontrer les avantages et les nconvénients.
Les avantages, les voici et je ne les tairai pas à la Chambre. Le marché du cuivre est à Londres : on le déplacera dans une certaine mesure vers le Havre et Paris mais malheureusement n'est-ce pas un peu un mirage? et vous allez comprendre pourquoi. L'Angleterre raffine du cuivre brut ; la France n'en raffine point ; elle n'a point d'usines parce qu'il y a une surtaxe de pavillon de 3 fr. 60 qui frappe en France les produite bruts étrangers. De sorte que toutes les mattes, les cuivres noirs, bruts ou impurs vont se faire dénationaliser en franchise à Swansea ou ailleurs pour nous revenir sous forme de cuivre raffiné « best selected » ou autre.
La France n'a donc en réalité de marché que pour les marques choisies du cuivre. Par conséquent je ne vois pas là, sincèrement, la volonté de la part des spéculateurs
d'attirer en France le marché du cuivre, ce que je comprendrais et voudrais et ce que j'approuverais hautement.
Si donc on avait eu réellement l'intention de doter notre industrie nationale d'un marché nouveau, ce que je recherche avant tout, on aurait été au Havre ou à Dunkerque créer, avec une faible partie des capitaux engagés, des usines de raffinage de cuivre brut ce qui entraîne l'extraction des métaux précieux ; on aurait ainsi enlevé ou disputé au marché de Londres le monopole du raffinage des cuivres du Chili et de l'Amérique ; si l'on avait voulu également attirer le marché en France, on aurait créé une usine de production de cuivre électrolytique, c'est-à-dire de cuivre produit par l'électricité, et dont les emplois sont indiqués, notamment pour la défense nationale, les fils télégraphiques, etc.
Je vois bien là. en résumé, une étiquette de patriotisme ; voici une troisième preuve, plus triste que les autres. Si le patriotisme était pour quelque chose dans la campagne de hausse, pourquoi la société des métaux .a-t-elle été créer en Italie, à Livourne, une gigantesque usine à cuivre avec l'appui du gouvernement italien ? Pourquoi a-t-elle soustrait ainsi au marché français une partie de ses débouchés, une partie de ses exportations?
Nous perdrons d'un côté ce que nous aurons gagné de l'autre.
En résumé, le seul avantage qui ressorte pour nous de l'opération, c'est que nous aurons, cela est évident, un marché financier plus développé sur les valeurs de cuivre ; nous aurons également des émissions, mais j'avoue franchement que toutes les émissions, toutes les affaires de finance, de Bourse, me touchent peu; ce qui me touche uniquement, c'est l'enrichissement de la nation par la production ; c'est le travail donné aux ouvriers, aux petits producteurs ; c'est l'élaboration des matières utiles^
à l'humanité, et non pas les spéculations ,qui ont toujours de terribles lendemains.
M. Martin Nadaud. Très bien ! très bien !
M. Francis Laur. Voici maintenant, messieurs, les inconvénients, et c'est par là que je termine :
Le premier, qui saute aux yeux, est celui-ci: La spéculation pourra-t-elle se soutenir? Si, comme on le fait pressentir, comme je n^ose presque pas Pespérer maintenant pour mon pays, désormais engagé à fond dans cette question, si la spéculation ne se soutient pas, si l'Amérique veut prendre sa revanche sur l'Europe — comme elle le peut, grâce à des mines peut-être insoupçonnées — il pourra en résulter une lutte dont l'issue sera véritablement fatale.
Voici les expressions du Times,
Après avoir expliqué la • spéculation que je viens de retracer, il dit:
« Si ce qui précède est correct » — c'est-à-dire vrai — « la spéculation et tous ceux qui ont^acheté »... (Bruit de conversations.)
Messieurs, j'appelle l'attention de la Chambre sur cette appréciation du Times :
« Si ce qui précède est correct, la spéculation et tous ceux qui ont acheté soit du cuivi^e, soit des actions à des prix récents, doivent avoir une grande appréhension, car, à un moment donné, le syndicat français peut vouloir se débarrasser, et alors nous verrions une scène de désarroi et de confusion comparable seulement à celle que produirait un transport de guerre coulant à pic avec le chargement et le convoi. »
Enfin, messieurs, le plus gros inconvénient, celui que je veux surtout vous signaler, c'est celui qui résulte de cette spéculation pour notre défense nationale.
Il est incontestable que le marché international est
encore intact dans quelques-unes de ses parties, notamment en Amérique; mais le marcEé français est complètement accaparé, de deux manières: d'abord, parce que la Société des métaux possède ou a syndiqué environ huit ou neuf usines sur onze ou douze, et par conséquent elle possède en ses mains l'outillage complet de la [France, à une exception près.
En second lieu, comme à la marine, à la guerre, on a encore le préjugé incroyable d'imposer, d'exiger, dans le cahier des charges, des marques spéciales, telles que Wallaroo, lac Supérieur, électrolytiques, etc... marques en dehors desquelles il n'y a point de salut ; comme nos savants polytechniciens n'ont pas voulu imposer purement et simplement des conditions d'allongement, de résistance, sans s'occuper si le métal venait du Nord ou du Sud, il s'ensuit que celui qui a accaparé soit les lac Supérieur, soit les électrolytiques, par exemple, est absolument maître de la marine, de la guerre et des finances. Il fait la pluie et le beau temps dans les adjudications, c'est ce qui a lieu depuis un grand nombre d'années.
C'est ce qui explique certaines fortunes ' véritablement immenses faites uniquement sur les fournitures de l'Etat.
La société des métaux est une société qui possède ainsi la clientèle à peu près exclusive de l'Etat; bien peu de personnes peuvent arriver à se rendre adjudicataires, à moins que la société veuille bien y consentir. En effet un concurrent étant obligé de se soumettre a une marque déterminée — le lac supérieur, je suppose — si la production est achetée tout entière par la société des métaux, il est obligé de venir dire humblement : vendez-moi du lac Supérieur pour exécuter ma commande,. et alors le prix qu'on le lui fait payer peut rendre tout bénéfice impossible.
L'accaparement des marques est donc une chose faite — et je dois le dire quoiqu'il m'en coûte — la défense nationale est tout entière entre les mains de la société des métaux.
L'Etat, en effet, est le plus grand client du marché du cuit^re en France, jjarce qu'il a besoin de ce métal pour le doublage des navres, pour la fabrication des cartouches, des culots d'obus, pour celle des monnaies, parce qu'il a également besoin de ses alliages, maillechort, laiton et autres dérivés pour ses fabrications spéciales. C'est par millions et millions que se chiffrent ses commandes à des prix qui susciteront peut-être un jour bien des réclamations.
Eh bien, les sommes énormes qui sont dépensées par la guerre et par la marine chaque année seront évidemment majorées, doublées par suite de la hausse des cuivres, et on évalue à peu près à 9 à millions la perte qui va résulter pour l'Etat de cette spéculation.
L'Etat sera absolument obligé de passer sous les fourches caudines de la société des métaux, qui lui fera la loi, puisqu'elle a en main presque tous les moyens de production et tout le métal. Il n'y a qu'à espérer dans sa modération et sa sagesse. Il n'y a en France eu effet qu'un seul indiistriel qui ne fasse pas partie du syndicat, et celui-là déclare — c'est un parfait honnête homme qui fait les plus grandes affaires en cuivre, ou qui les a faites — et celui-là déclare qu'il est absolument à la merci du syndicat, que dans les adjudications si l'on veut le viser personnellement et prendre des fournitures avec le métal acheté au rabais, à 125 fr., par exemple, tandis qu'il est obligé de le payer au cours de 180 fr., il est dans l'impossibilité de lutter. Il espère aussi que le syndicat le laissera vivre.
Le marché italien qui était un gros débouché pour lui vient de se fermer. Il est donc cerné de toutes parts.
Il y a encore un autre danger, qui est le suivant : cette société ayant fondé une usine pour la fabricatioa du cuivre, en Italie, et le programme de cette usine étant celui-ci (je le lis dans un journal local) : instruments de guerre, cartouches, cercles pour obus, obus, etc.; lorsque l'Italie demandera à cette société des modèles, cette dernière sera-t-elle toujours maîtresse de ne pas se souvenir de ce qu'elle a fait en France? Je ne mets nullement en doute son patriotisme, mais il y a là une situation bien délicate pour elle et pour nous.
Disons en passant que, du fait de la construction de la gigantesque usine de Livourne, le cuivre se trouve aussi accaparé en Italie.
M. DuGiTÉ DE LA FAUCONNERIE. C'cst la même chose pour l'usine d'TJnieux, qui fournit à l'Angleterre des projectiles en acier. (Très bien ! à droite.)
M. Francis Latjr. Mais l'usine d'TJnieux est en France. . .
M. DuGTJÉ DE LA Fauconnerie. Raison de plus...
M. Francis Laur. ...par conséquent quelqu'un en bénéficie en France, tandis que l'usine de la société des métaux étant en Italie, la production nationale n'en bénéficiera pas. (Très bien ! très bien ! à gauche. — Exclamations à droite.)
L'usine d'Unieux fournit du travail à nos ouvriers, et nous serions très heureux que l'Angleterre nous fît de grandes commandes parce que l'Angltterre n'est évidemment pas l'ennemie de la France.
Yoici le bilan de l'opération qui a été faite : Pas de mines de cuivre en France, par conséquent, pas d'intérêts miniers en jeu. Les usines n'ont pas été augmentées ; donc, encore, pas d'intérêt au point de vu3 des ouvriers spéciaux en cuivre (ils sont satisfaits autant que j'ai pu en juger, mais leur nombre n'augmentera guère,
L'Etat ?... très gêné et entre les mains d'une société particulière : les petits producteurs, les fondeurs de cuivre, au nombre de 40 à 60, à Paris, se trouvant tous dans UlU certain désarroi, quelques-uns faisant faillite, ayant des marchés à livrer à 150 fr., par exemple, et achetant des cuivres à 180 fr.
L'Exportation ... Je vous ai dit qu'on en ferait peut-être un peu du côté de l'Inde, mais on n'en fera plus du tout du côté de l'Italie.
La consommation . . . elle supporte en ce moment presque tout le poids de la hausse. Ainsi donc, ni les petits producteurs, ni les ouvriers mineurs, ni les ouvriers métallurgistes, ni ces trente-cinq millions de Français qui usent du cuivre, pour le bâtiment, pour les usages journaliers pour la cuisine, pour les machines, personne ne gagnera à l'opération. Tout le monde a des intérêts contraires à cette spéculation. Il n'y a absolument que la Société des métaux...
Un membre. La conclusion !
M.Francis Latjr. ...que les banques d'émissions, que les détenteurs d'actions qui poun*ont y trouver un avantage. Evidemment, ce sont là des intérêts respectables, je le reconnais. Mais quand je mets ces intérêts en balance, j'avoue franchement que je penche du côté des mines, des usines, des travailleurs, des consommateurs et des petits producteurs. (Interruptions.)
Yous me demandez ma conclusion. La voici : ce que je viens d'esquisser n'est qu'un cas partie ulier ; les grands syndicats sont aujourd'hui légion en Vrance et ce qui est vrai pour le cuivre, l'est également pour le nickel, ce qui est vrai pour le nickel est vrai aujourd'hui pour l'étain, ce qui est vrai ppur l'étain le sera demain pour n'importe quel métal — le fer ])eut-être.
Les choses vont continuer de s'aggr^ x er. C'est contre ces monopoles élevés à la faveur du prin ipe de la liberté
de commerce de la liberté de la concurrence (et qui en sont en réalité la négation et la dérision), que commencera, si nous n'y prenons garde, un immense mouvement de revendication sociale.
Il y a, monsieur le ministre, un article du code pénal qui s'appelle l'article 419 et qui punit la coalition f entre les principaux détenteurs d'une même marchandise ou denrée tendant à ne pas la vendre ou à ne la vendre qu'à un certain prix. » C'est le cas actuel. Je demanderai à M. le ministre: Etes-vous d'avis, comme on l'a affirmé au Sénat dans une discussion en 1885, que l'article 419 est tombé en désuétude Enfin,, êtes-vous décidé à appliquer l'article 419 Dans la négative, êtes-vous résolu à surveiller les tentatives, les agissements des spéculateurs du cuivre, afin de les arrêter dans une campagne de hausse exagérée
Voilà, monsieur le ministre, la portée de ma question, et quelle que soit votre réponse, dans l'avenir je la suivrai encore dans ses différentes phases, au nom des intérêts des travailleurs et des consommateurs. (Très bien! sur divers bancs à gauche.)
M. LE PRÉSIDENT. La parole est à M. le ministre de la justice.
M. Failières. garde des sceaux ministre de la justice. Messieurs, je voudrais avoir la compétence de l'honorable M. Laur pour le suivre dans tous les détails qu'il a donnés à la Chambre. Je serai plus bref que lui, en précisant, si c'est possible, davantage le point sur lequel il a fini par appeler l'attention du ministre de la justice.
Je ne sais pas si, comme il l'a dit au début de ses observations, les opérations dont il vous a longuement entretenus ont ému l'opinion publique ; mais il faut reconnaître qu'à une certaine époque, vers le mois de Décemtre de l'année 1887, il s'est produit, sur le marché du cuivre, une hausse qui a ému dans une certaine:
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mesure, le monde de l'industrie et même celui de la finance.
Que s'était-il en effet passé? M .Laur vous a dit que, dans le courant de ce mois de décembre 1887, il s'était produit sur le marché du cuivre une hausse considérable. Pour être juste, et me servant d'une expression qui a été employée il y a quelques semaines, je dois constater qu'il y a eu, à ce moment, comme une véritable explosion de hausse. Les cuivres. Qui, depuis environ deux ans ou deux ans et demi, avaient baissé de mois en mois, ont été arrêtés, peut-être sous l'effort de la spéculation,
— je n'ai ni à m'expliquer ni à prendre parti sur ce point, — à un prix qui représentait à peu près la moitié de ce qu'ils valaient en 1875.
Il est utile, je c;*ois, de faire passer rapidement sous les yeux de la Chambre les divers cours de cette marchandise.
Pour cette dernière période, qui s'est écoulée de 1875 à 1887 — je ne remonte pas jusqu'en 1866 — voici quelques chiffres que je peux indiquer. En 1875, la moyenne, dans toute l'année, a été de 2J2 fr. les 100 kilos. Je donne, bien entendu, les chiffres français. En 1876, elle était de 200 fr., en 1878, de 168 fr.; en 1882, il y a eu une hausse, le cuivre avait remonté, il était à 179 fr. 35, et c'est, comme je vous l'indiquais tout à l'heure, sous certains efforts, peut-être sous l'influence de marchés à découvert, comme on l'a dit, je n'en sais absolument rien, que depuis 1885 la baisse a persisté en s'accentuant, et que finalement le cours du cuivre, qui était de 212 fr. en 1875, a fléchi jusqu'à 108 fr. 70.
La chute était considérable. Aussi, lorsque cette hausse de 1887 s'est produite et qu'elle a eu, il faut le dire, pour effet — je ne recherche pas en ce moment la cause
— de doubler le prix du cuivre, il en est résulté évidemment une certaine surprise, et, à ce moment, ceux
qui avaient des affaires engagées ont pu les croire peutêtre en péril ; mais, si nous rapprochons le chiffre de 1887 du chiffre de 1875, et même de 1882, nous voyons que s'il y a lieu une très forte hausse, en définitive, les cours primitifs n'ont pas été dépassés.
M. WiCKERSHEiMER. Ce u'est pas la question!
M. LE MINISTRE. Je n'ai pas, vous le voyez, l'intention de me dérober à la question, et jV répondrai le mieux que je le pourrai; seulement, je tiens à rappeler ce qui s'est passé en 1887, et il me semble qu'avant de se prononcer — soin que' je laisse à la Chambre — il convient de préciser les faits. (Très bien ! très bien !)
A partir du commencement de cette année, après cette hausse que certains esprits ont pu craindre de voir s'aggraver encore, il s'est produit un mouvement en sens contraire : le prix du cuivre a baissé de semaine en semaine, et chaque jour la baisse s'est accentuée.
C'est ainsi que dans la seconde semaine de janvier, le cours était de 220 fr.; le 27 janvier, de 197 fr. oO ; et, si mes renseignements sont exacts, il est aujourd'hui de 187 fr. 50.
A ce taux, il est dans les conditions où on l'a vu pendant plusieurs années, il y a sept ou huit ans. Tels sont les faits.
Maintenant, quelle est l'origine de la hausse? Sur ce point, la Chambre comprendra que je dois me montrer très réservé. J'ai écouté les explications de l'honorable M. Laur; j'en ai entendu d'autres: je puis les résumer en quelques mots.
Certaines personnes ont prétendu qu'il y avait eu coalition — vous voyez que j'arrive au point précis signalé par M. Laur — que des sociétés, des maisons de commerce s'étaient entendues pour accaparer les cuivres à l'effet de se rendre maîtr'esses du marché français et de pouvoir les revendre au prix qu'elles voudraient.
D'autres ont prétendu que c'était par le jeu xiaturel de certains faits économiques et financiers que la iausse s'était produite.
Je ne veux pas juger; je n'ai pas à prendre parti entre ces deu x opinions — il y a peut-être du vrai des deux côtés. — Mais voici le point sur lequel j'appelle l'attention de la Chambre. Y a-t-il ou n'y a-t-il pas eu accaparement dans le sens de la loi ? Telle est bien la portée de la question qui m'a amené à cette tribune.
M. Laur me disait tout à l'heure : Est-ce qu'il n'y a pas dans le code pénal certain article qui vise et réprime des coalitions de cette nature? Et notre honorable collègue ajoutait que, dans l'exposé des motifs d'une proposition de loi, présentée il y a trois ou quatre ans au Sénat, on avait soutenu cette thèse que l'article en question devait être considéré comme tombé en désuétude, afin de faciliter dans une sage mesure la liber -é du commerce.
Je suis bien obligé de reconnaître, et je reconnais qu'à mon sens — c'est une opinion persijiîiîii^ que j'émets — ceux qui ont cru pouvoir soutoiiir que Tarticle 419 était tombé en désuétude se sont trompés. (Très bien ! très bien !) Je ne crois pas que nos lois tombent ainsi en désuétude; et lorsqu'il arrive, pour tel ou tel texte de nos lois pénales, qu^on n'a pas eu l'occasion de l'appliquer depuis un certain temps, il ne faut pas en conclure qu'il n'est plus applicable. Très bien ! très bien !)
Mais laissez-moi dire qu'avant d'appliquer un article du code pénal il faut être bien certain du terrain sur lequel on s'aventure, et qu'en matière de spéculation — puisqu on a prononcé ce mot — quand il s'agit d'opérations commerciales, quand on est en présence de variations de cours sur les denrées et marchandises publiques, il faut montrer une extrême prudence,
et il serait téméraire de déclarer, en se tenant aux apparences, qu'un fait de cet ordre est délictueux. (Très bien! très bien!)
Mais ce que je puis et dois affirmer en ce moment, c'est qu'il existe un article du code pénal qui réprime l'accaparement dans des conditions déterminées, et que cet article peut être appliqué, quelle que soit la nature de la marchandise accaparée.
Ce n'est pas la première fois que nous assistons a des fluctuations semblables. Yous vous rappelez qu'à certaine époque, qui n'est pas très éloignée, des spéculations ont été faites sur les graines, sur les huiles, sur les cafés, sur les laines, sur les sucres ; vous connaissez ces faits mieux que moi. Eh bien, je n'hésite pas à déclarer, à reconnaître, sans voidoir restreindre mes observations uniquement à la question du cuivre, — car il me semble que les circonstances m'imposent une très grande réserve, cette question ne pouvant pas aboutir devant le Parlement à une conclusion pratique, — ie n'hésite pas à déclarer, dis-je, que l'article 419 existe et que si on se trouvait en face d'une coalition ayant pour objet l'accaparement absolu d'une marchandise française, à l'efEet de se Tendre mgdtre du marché intérieur de certaines denrées ou de certains produits, les tribunaux sont là, et la loi serait appliquée. ^Très bien ! très bien !)
Tel fut le débat, un an avant la catastrophe.
En intervenant à la Tribune française, en plein triomphe du syndicat des cuivres, nous n'avions point la prétention d'arrêter son essor. Nous voulions seulement prévenir le pays et ceux qui se ruaient inconsidérément à la spéculation derrière les grands meneurs.
Nous poursuivions un but plus sérieux encore, celui de connaître sur l'application possible de l'article 419 (que tout le monde déclarait tombé en désuétude), l'opinion du gouvernement.
La réponse de. M.Fallières nous satisfit entièrement. L'article 419 était vivant. Gela suffisait.
Il n'y avait hélas ! qu'à laisser faire ces lois économiques inexorables que nous avions invoquées à la tribune.
Edmond Théry a admirablement décrit les raisons techniques de la chute du syndicat Secrétan sans y faire entrer aucune des causes qui sont aujourd'hui du domaine des choses privées et sur lesquelles on nous permettra par délicatesse, de ne point nous appesantir quelqu'envie que nous en ayions.
C'est à la fin de 1887 (27 Octobre), que fût fondée au capital de 25 millions de francs, la Société Industrielle et Commerciale des Métaux, pour Texploitation des Usines Métallurgiques apportées par MM. J.-J.-Laveissière et fils, et par M. Eugène Secrétan, celui-ci agissant comme liquidateur de la Société Métallurgique du Cuivre, qu'il avait créée le 10 décembre 1880 avec les divers établissements métallurgiques qu'il possédait déjà.
On pensait en 1882, comme on le pense aujourd'hui, que les nouveaux besoins de la consommation allaient excéder la nouvelle production des mines : ce fut une première erreur, car sous la double influence du développement des mines américaines et de la réduction des frais de production, le prix du cuivre ne cessa de baisser pendant les quatre années suivantes :
Production universelle et prix moyen du Cuivre entre 1882 et 1886
Production
Prix moyen annuel de la tonne
Prix du quintal
Lnoées
universelle
à Londres
fin décembre
liv. sh. d.
au Havre
172 fr.
En 1880, la production chilienne tenait la première place, puis venait celle de l'Espagne et du Portugal, et, en troisième ligne, celle des Etats-Unis. En 1881, la Péninsule prit la tête, à cause d'une augmentation de 3.000 tonnes coïncidant avec une diminution de 5.000 tonnes au Chili. En 1882, la production chilienne remonta pour Ja dernière fois au premier rang, et celle des Etats-Unis, Qui allait désormais devenir prépondérante, prit la seconde place. En 1883, les mines américaines donnèrent 21.570 tonnes, contre 23. '000 tonnes en 1879, 27.000 en 1880, 32.000 en 1881, et 40.000 en
Cette augmentation se poursuivit, malgré la baisse progressive du prix du cuivre (61.000 tonnes en 1884, et 74.000 en 1885); mais ce prix étant tombé à 38 liv. 1/2 en 1885, avec un prix moyen annuel de 44 £ 1 sh 6 d. et ce prix moyen annuel ayant même reculé à 40 £ 6 sh. en 1886 ; la production américaine de 1886 fut ramenée à 70.000 tonnes.
La baisse constante du prix du cuivre, survenue entre 1882 et 1886, était attribuée à la spéculation anglaise ; elle avait, en tous les cas, considérablement gêné la Société Industrielle et Commerciale des Métaux et toute l'industrie cuprifère en général, dont les stocks,
considérables pour Tépoque, se dépréciant d'année en année, rendaient toute entreprise aléatoire. Elle avait également porté un énorme préjudice aux Compagnies Minières, car plusieurs d'entre elles avaient dû suspendre leur exploitation, et c'est en raison de cette double considération, que M.Secrétan imagina le Syndicat en 18S7.
L'objectif de ce syndicat était de relever et de stabiliser le prix du cuivre en proportionnant la production universelle aux besoins de la consommation; de transporter en France le marché de ce métal et de dégager ainsi l'industrie cuprifère française et continentale de l'influence ruineuse de la spéculation anglaise.
Nous laisserons à ceux qui ont vécu dans l'intimité de M. Secrétan le soin d'établir les causes particulières de son insuccès. En nous en tenant aux causes générales, révélées par la statistique des années 1886, 1887 et 1888, nous constaterons simplement que la production de 1887 n'avait été supérieure que de 7.000 tonnes à celle de 1886, mais que le prix de la tonne ayant monté à la fin de 1888, sous l'influence des acKats du Syndicat, jusqu'à 85 liv., la production de 1888 augmenta brusquement de 34.000 tonnes, dont 20.000 tonnes pour les Etats-Unis seulement.
Les prix de 1888 ayant oscillé entre 73 et 107 livres sterling, l'industrie continentale ralentit ses demandes, utilisa tous les vieux cuivres qu'elle put trouver; et ECUS la double influence de l'augmentation des arrivages et de la diminution de la consommation réelle, les stocks visibles de l'Europe, s'élevèrent avec une rapidité inquiétante pour l'avenir du Syndicat.
Au 31 décembre 1887, c'est-à-dire au début des ojpérations du Syndicat, les stocks visibles de l'Européen cargaisons flottantes étaient de 42.301 tonnes ; mais deux mois plus tard, à la fin de décembre de la même année ils dépassaient 104.000 tonnes.
Ce qui revient à dire que les stocks visibles de l'Europe qui avaient diminué de 20.989 tonnes en 1887, s'étaient au contraire accrus de 61.804 tonnes en 1888. Au commencement de mars 1889; époque à laquelle le Syndicat fut débordé, les stocks visibles dépassaient 120.000 tonnes sur lesquelles 100.000 environ appartenaient au Syndicat.
C'est ainsi que Secrétan et ses amis furent amenés au bord de l'abîme où ils devaient tomber entraînant l'une des principales maisons de banque de Paris et menaçant d'une ruine effroyable tout le marché financier français.
Les événements éclatèrent comme un coup de foudre.
Deux jours avant de se tuer, Denfert Rochereau me fit appeler au Comptoir d'Escompte. J'ai gardé de cette entrevue un ineffaçable souvenir.
(( Je sais, me dit-il, que votre opinion sur le syn- « dicat des cuivres est irréductible, mais je veux « votfs demander sincèrement si vous pouvez m'ex- « pliquer, vous qui êtes en dehors de la spéculation, et vous qui la voyez sous un tout autre angle, d'où « vient que le métal, dont l'on connaît toutes les « sources, dont on a limité soigneusement la produc- « tien, semble, pour ainsi dire, sortir de tous cotés 4< en quantités toujours croissantes.
« M. Secrétan avait parlé de 80.000 tonnes à ab- « sorber, aujourd'hui il en est à 100.000 et il reste, c< dit-on, 25.000 +nnnes encore flottantes sur le mar-
« ché ne provenant d'aucune mine connue, d'aucun « détenteur bien déterminé.
« C'est à croire vraiment — s'écria moitié sou- « riant, moitié navré, le malheureux directeur du « Comptoir d'Escompte — à la multiplication des « Cuivres.
Il éprouvait le besoin, par une plaisanterie de me cacher son angoisse.
Il était clair, que la lumière se faisait peu à peu dans cet esprit qu'avait hypnotisé la gigantesque combinaison de Secrétan et qu'il avait voulu enfin connaître de la bouche même d'un adversaire avéré, l'expression sans fard de l'opinion diamétralement opposée.
Je ne savais pas hélas ! que chacune de mes paroles allait être comme un coup de poignard pour* ce cœur l^yal, mais obstiné et peu clairvoyant. Je lui dis sans détour :
• (( — Ces 25.000 tonnes dont vous parlez ne sont" « peut-être qu'une fraction de ce que dans le commerce ce de tous les métaux l'on appelle le stock in- « visible.
(( Il existe en effet pour toutes les marchandises « humaines, une quantité réelle cachée sous des « formes innommées. Plus ces marchandises ont une « valeur marchande, plus elles sont conservées faci- « lement par une foule de petits détenteurs sûrs d'en <( trouver la contrepartie en argent au premier be- « soin. Pour les métaux précieux, cela est très connu.
« Pour le cuivre et ses alliages, il y a dans l'ar- « rière-boutique de tous les quincaillers, de tous les « marchands de vieux métaux, chez tous les entrepre- « neurs, de bâtiments, dans toutes les usines de « constructions diverses, chez tous les chiffonniers en- «fin, quelques kilogrammes, ou quelques centaines <( de kilogrammes de métal rouge.
(( Tant que les cours SQnt peu favorables, on garde «ces petits stocks sans y faire grande attention. On « ne les vend, je le répète que de temps en temps ^( quand ils deviennent encombrants.
« Mais le syndicat arrive, le cuivre double de va- « leur, il peut baisser, vite, le moment est bon pour « se débarrasser du petit stock qui maintenant re- « présente une somme rondelette.
« Et alors, on va chez le fondeur et voilà le stock « innommé, inexistant, sans valeur la veille, qui se « présente à vous sous la forme de beaux et bons lin- « gots qu'il vous faut acheter.
« Vous avez constitué vous même la prime sur le « métal ; le petit commerce des fondeurs et du fa- « bricant vous la paie d'une main, mais un autre « petit commerce, qui est légion, vous la reprend « d'une autre et vous force à prendre livraison de «nouvelles quantités de métal.
« — Enfin, à combien estimez-vous ce stock cons- «titué d'après vous par les infinitnents petits?
« — Je serais dans l'impossibilité absolue de don- (( ner une appréciation quelconque, c'est imposai-
a ble. Ce que Ton peut dire, c'est qu'il apparaît « déjà comme formant au minimum 20 p. 100 du « stock visible dans le monde et il clair que tous « les petits ruisseaux ne sont pas encore arrivés (c à la grande rivière.
La figure de mon malheureux interlocuteur prit une expression tellement douloureuse qu'instinctivement je ne continuai pas. Je changeai de sujet.
« Du reste, ajoutai-je, M. Secrétan avait déjà fait u avec l'étain, une première expérience au début ((de 1887. Elle n'a pas réussi m'a-ton dit.
(( — Oui, mais les pertes ont été minimes. L'opé- « ration sur les cuivres est bien plus complète.
(( — Sauf les petits ruisseaux sur lesquels vous « n'aviez pas compté.
« — Sauf les petits ruisseaux répéta-t-il ,en lais- «sant tomber ses bras d'un air découragé.
Je le quittai. ^
Quelques heures après la Russie demandait le retrait des fonds déposés au Comptoir d'escompte. Un coup de pistolet retentit.
C'en était fait d'un honnête homme.
L'effondrement eut lieu, engloutissant la Société DES MÉTAUX, la Société auxiliaire des Métaux qui avait été créée pour appuyer l'opération, la fortune
personnelle de M. Secrétan et le capital du Comptoir d'Escompte. Le prix du cuivre qui était à 80 livres tomba à 35 livres, taux qu'il n'avait jamais atteint. Mon interpellation du 21 Mars 1889 ne ferait que raviver ici des querelles éteintes. Elle n'apporterait du reste à l'exposé économique que j'ai voulu faire aucune lumière nouvelle.
Je ne veux dire en passant qu'une chose c'est que j'ai été injuste envers M. Rouvier, ministre des finances, dont la rapide intervention, l'autorité extraordinaire sur le monde financier ont sauvé une situation que le syndicat des cuivres avait rendue désespérée.
Il, a eu raison de me répondre alors en des termes qu'il est nécessaire de rappeler pour montrer à quelles crises inouïes peuvent amener dans un pays les débordements de la spéculation, et de l'accaparement.
M. Maurice Rouvier, ministre des finances. J'ai fait appel au Gouverneur et aux régents de la Banque ainsi qu'aux directeurs des principaux établissements de crédit de Paris, et, dans la nuit du jeudi 8, j'ai eu la bonne fortune de faire partager mon sentiment aux personnes que' j'avais convoquées. Une première souscription de 100 millions a été réalisée séance tenante.
L'opération était la suivante : La Banque de France escomptait jusqu'à concurrence de 100 millions le papier présenté par le Comptoir d'Escompte. Sur ces 100 millions, 80 étaient avancés par la Banque, 20 par divers établissements de crédit et des banquiers. En échange de cette avance, la Banque devait se saisir d'un en-
— IGO —
semble de garanties, — portefeuille, warants et autres, — représentant une somme plus élevée que celle qui était avancée. Il était d'ailleurs entendu, il a été écrit et signé que, si une perte résultait de cette opération, les premiers 20 millions de perte seraient supportés, non pas par la Banque, mais par les établissements et car pitalistes qui avaient donné leur garantie pour cette somme de 20 millions.
La Chambre voit bien comment peut se liquider cette opération. La Banque et les établissements dont je parle ont avancé 100 millions. A l'heure qu'il est, la Banque s'est matériellement saisie, elle a pris possession des garanties qui formaient la contre-partie de cette avance, et si une perte survient, jusqu'à concurrence de 20 millions, la- Banque ne perd rien ; ce sont les établissements de crédit, ce sont les banquiers, pour lesquels M. Laur est si dur, qui paieront les 20 millions.
A droite. — Et au-delà ?
Monsieur le Ministre. Les comptes-courants, les dépôts à vue,, l'ensemble des exigibilités du Comptoir s'élevaient à une somme considérable : elle dépassait les 100 millions qu'on mettait ainsi à sa disposition. Mais il était permis d'espérer, à ce moment-là, que l'intervention de la Banque, annoncée, publiée dès le lendemain, le maintien des paiements à bureaux ouverts, .allaient calmer la panique des déposants, et que cette somme de 100 millions serait suffisante. Malheureusement il n'en a pas été ainsi ; la panique ne s'est pas calmée : les déposants se sont présentés en aussi grand nombre après l'opération que je viens d'indiquer qu'avant, et le Comptoir d'Escompte a dû rembourser des sommes extrêmement élevées.
C'est ainsi que j'ai été informé samedi dernier, qu'il y avait encore 20 ou 25 millions, peut-être davantage, qui pouvaient être réclamés au Comptoir d'Escompte,
et que, bien que le Comptoir eût encore dans son portefeuille,dans ses caisses, ou en cours de voyage, venant de ses succursales, des sommes supérieures au montant de celles qui pouvaient être réclamées par les déposants, par les créanciers en compte-courant, il était encore à craindre que les paiem.ents ne fjissent suspendus et qu'ainsi le bénéfice de la première mesure ne fut perdu, anéanti.
Il faut que la Chambre, pour juger, se mette en présence de la situation du marché de Paris, qu'elle connaisse l'étendue des dépôts qui existent dans les divers établissements de crédit, et qui peuvent être réclamés du jour au lendemain.
Il y avait, — je ne sais pas quel est le chiffre exact aujourd'hui, — mais, il y a quelques jours seulement, il y avait dans les divers établissements de crédit dé Paris, sans compter la Banque de France, payable . à vue ou à un très petit nombre de jours de préavis, pouvant être réclamé, soit immédiatement soit dans ainq ou sept jours, il y avait, dis-je, 1 milliard de dépôtfe.
J'ai pensé que si les guichets du Comptoir d'escompte se fermaient, alors que la Banque était venue à son aide, alors que ce vieil établissement, dont le crédit était si solide jusque-là, avait reçu un concours que d'autres pouvaient peut-être ne pas espérer, il était à. craindre que la panique, qui avait poussé dans le hall du Comptoir tous les déposants, ne s'étendit, ne s'aggravât, et que les divers établissements dont je viens de parler, assaillis par leurs déposants, ne fussent mis en demeure de rembourser des sommes qui. quel que soit leur crédit, quelles que soient leur solidité et la richesse de leurs réserves, sont toujours difficiles à rembourser dans un délai de 24 ou 48 heures.
Il m'a paru qu'il fallait faire un pas de plus. J'ai donc fait de nouveau appel à la Banque de France.
J'ai aussi fait appel non plus seulement aux directeurs des établissements, de crédit mais aux agents de change aux capitalistes, aux grands industriels, et j'ai réussi à obtenir d'eux qu'une nouvelle avance de 40 millions serait faite au Comptoir d'Escompte.
Je disais tout à l'heure que l'administration de cet établissement prévoyait qu'elle pouvait avoir besoin d'une somme de 25 à 30 millions : on a pensé qu'en allant au-delà de ce chiffre en faisait une opération définitive et qu'on mettait le Comptoir d'Escompte à l'abri d'une,, faillite.
Grâce au secours de la Banque qui a bien voulu faire l'opération en compte commun avec les personnes que je viens d'indiquer qui sont au nombre de 30 ou 40, Dette seconde opération a pu s'accomplir. Les 40 millions ont été mis à la disposition du Comptoir d'escompte, et, à l'heure qu'il est, il m'est permis de dire que nous avons la certitude que les guichets du Comptoir ne seront point fermés.
M. Laur peut apprécier avec sévérité l'intervention du ministre des finances ; quant à moi, je ne sais pas si je suis sorti de mon droit, mais il me sera permis de dire que je pense avoir rempli mon devoir. {Très bien! très bien! au centre.)
La Chambre donna du reste à mon interpellation la sanction que je demandais. M. Millerand, d'accord avec moi, intervint. Il demanda le vote d'un ordre du jour ainsi conçu :
« La Chambre invite le Gouvernement à faire « ouvrir immédiatement une information judiciaire « sur les faits d'accaparements et passe à Tordre « du jour. »
Mais tout le monde se rallia à un ordre du jour
de MM. Maurice Faure, Deandreis, Thomson et Arène accepté par le Gouvernement et ainsi conçu :
« La Chambre, convaincue que le Gouvernement (( prendra les mesures nécessaires pour rechercher <( les responsabilités encourues et assurer le respect « de la loi passe à l'ordre dû jour »
Il fut adopté à la majorité de 329 voix contre 212 sur 551 votants.
On connaît l'épilogue de ce terrible drame économique. Secrétan condamné (on trouvera le texte du jugement en annexe) subit sa peine et aussitôt libéré se remit au travail. 11 vient de mourir après avoir légué à son pays une grande industrie celle dç la fabrication des t^bes en cuivre par l'électrolyse. Le siège de ces admirables usines est à Dives (Calvados).
On ne pouvait plus noblement terminer une carrière traversée par de douloureuses épreuves mais non sans grandeur.
En résumé, au point de vue économique qui nous occupe, que doit-on conclure de l'essai d'accaparement des cuivres dont la France a été le théâtre ?
Ces accaparements sont-ils trop gigantesques, portant sur une marchandise de grande valeur et constituant de trop grands stocks dans le monde pour pouvoir réussir ?
Non, répondrons-nous le (( trust » du cuivre s'est réalisé en 1899 sous la haute direction du fameux RocKFELLER. La société de The Amalgamated Copper C*' au capital de 375 millions a conduit le marché jusqu'à ces derniers jours avec un rare bonheur. Mines et usines, matière première et ouvrée sont réunies, notTe théorie se vérifie une fois de plus.
Le retour des combinaisons gigantesques comme celle de Secrétan est donc possible et toutes les nations peuvent en souffrir même celles qui ne seraient pas le siège de l'accaparement.
Ici se pose une question importante.
En 1899 la France a pu, grâce à son Code pénal punir un délit qui avait été commis en France. Mais supposons que le fait se passe en Amérique, nous serions forcés de subir la loi des américains sans pouvoir dire un mot.
Qu'on nous permette de nous répéter.
C'est là ; on le voit, qu'éclate la nécessité de recourir à une législation internationale spéciale {dont nous parlerons dans notre co7iclusion) à une sorte de Défense nationale des sociétés contre l'accaparement universel à la troisième puissance.
Nous allons voir du reste, dans un accaparement total ignoré mais existant et fonctionnant dans le monde entier, un dernier exemple frappant de ce que peut la concentration industrielle poussée à ses dernières limites.
Un Accaparement
International triompnant