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L'ACCAPAREMENT EST-IL POSSIBLE AUJOURD'HUI

De bons esprits disent : à quoi bon sévir, Faccaparement dans nos temps modernes devient impossible et deviendra de plus en plus impossible à mesure que Téchelle des moyens d'action mis en œuvre par l'industrie croîtra.

Si la chose était démontrée, l'objection serait sérieuse et il n'y aurait pas lieu en effet de se préoccuper si vivement d'une solution à la question.

Un éminent économiste, Edmond Théry, a dit en effet (1): a En temps ?iormal,ïe télégraphe, les chère mins de fer, les bateaux à vapeur et la grande divi- « sion des intérêts commerciaux, rendent aujourd'hui

(1) La Grande Encyclopcdie.

« raccaparement des denrées à peu près impossible. « Prenons un exemple : supposons qu'un ou plusieurs c< spéculateurs en grains veuillent accaparer les blés « d'une région pour en majorer les prix et gagner à c< la hausse. Le télégraphe annonce immédiatement « la surélévation du prix et le jour même, d'autres « spéculateurs — pour bénéficier de la différence « créée entre les cours de la région accaparée et la « moyenne des autres marchés — donneront égale- « ment par le télégraphe, des ordres de vente qui c( ramèneront forcément les cours aux prix généraux « moyens. Le chemin de fer fera la livraison des « blés vendus en quelques jours et les accapareurs « resteront avec leurs blés pour compte ou seront « obligés de les vendre aux cours ordinaires.

« Au point de vue industriel, l'accaparement des « charbons de terre — qui pouvait se faire lorsque « les mines étaient dans un petit nombre de mains « et les voies de communication peu faciles — est « rendu impossible pour les mêmes raisons. Que les « Sociétés houillères du Pas-de-Calais et du Nord se « syndiquent pour faire monter le prix du charbon et « demain, il partira de Gardiff ou de Newcastle, des « bassins houillers belges ou allemands, des ba- « tea[ux, des trains de charbons qui viendront « renverser l'opération. projetée. — Pour les mar- « chandises, l'accaparement peut encore se pra- « tiquer en s'emparant des moyens de production ; « mais là encore, l'industrie étrangère peut arriver à « quelques jours de distance au secours de la consom-

« mation et changer en pertes les bénéfices attendus « par les accapareurs. — En matière de finances, « depuis rénorme développement pris par les transac- (( tions mobilières, l'accaparement des fonds publics « est également une opération très aléatoire et à la « merci des événements. Un groupe ou syndicat de « spéculateurs bien disciplinés peut, il est vrai, « temr dans ses mains, pendant un certain temps, « les cours d'une valeur quelconque. Mais les valeurs « mobilières ne sont pas — loin s'en faut — des « objets de première nécessité et le vrai public reste « toujours libre de ne pas acheter celles qui lui « paraissent à un cours exagéré ; il s'en suit que les « syndicats en sont souvent réduits a se liquider en « déficit : c'est ce qui est arrivé en janvier 1882 sur « la place de Paris et de Lyon. »

Telle est la théorie séduisante d'un homme au jugement lucide et certainement très compétent.

Malheureusement les faits récents lui ont donné tort.

Nous allons citer quelques exemples qui montreront que l'éminent économiste s'est épris d'un idéal qui est le nôtre, mais qu'i^ n'a t^nu aucun compte 4es réalités de l'heure présente.

Décrivons d'abord le plus caractérise des^aoûei^i^ments, selon nous,celui qui porte non s^jâementsur

une matière première du sous-sol, mais sur une matière de première nécessité pour la collectivité, et en troisième lieu, qui est international, c'est-à-dire à la troisième puissance si Ton peut s'exprimer ainsi.

Il est bon aussi de mettre sous les yeux du public un véritable accaparement bien net et bien incontesté, pour qu'il ne se laisse plus aller à son imagination et puisse y comparer ceux dont on lui parle chez nous à chaque instant.

Eh bien, le trust du pétrole n'a que trente ans d'existence et il est le plus formidable instrument de domination du marché spécial qui ait encore été réalisé dans le monde. Mais ne formulons aucune appréciation; des faits, des dates et le lecteur jugera.

Voici Torganisation de ce trust, d'après M- Paul deRouziers (1) et les documents authentiques, acte constitution, etc.

L'acte par lequel le trust a été établi est de 1882. Il nous fixe d'une manière nette sur la puissance de la combinaison et sur la prudence avisée de ceux qui la dirigent (2).

(1) Les inJustries monopolisées aux Etats-Unis 1898, A. Colin et Cie, éditeur.

(2) On trouve l'aeie de etnstitiâtion du triist, in-exteiiso, dans l'ouvrage de M. von Halle. Appendix I, The Standard oit Trust agr cément, p. 153 à 176.

Le contrat a lieu entre trois catégories de p«^rsonnes : 1" Des Compagnies figurant en bloc : AU the stock holders and members of the foUowinc/ corporations and limitedpartne7\ships, est-il dit au texte, c'est-à-dire, tous les actionnaires et membres des sociétés suivantes, et le contrat en énumère quatorze. Leur nombre peut d'ailleurs être augmenté dans la suite à la requête des directeurs du trust. Et l'on sait, qu'en fait, il l'a été.

'> En second lieu nous trouvons des personnes possédant individuellement des affaires de pétrole, ou bien gérant en toute indépendance un certain nombre d'affaires de ce genre.

Plusieurs en effet sont qualifiées de trustées, administrateurs, et ont déjà opéré en petit à leur profit l'absorption de plusieurs entreprises. Quelques-uns devaient avoir une importance considérable, car nous allons retrouver leurs noms parmi les neufs administrateurs (trustées) du grand Trust. C'est le cas pour Wm Rockefeller, O.-H. Payne, J.-A, Bostvick, H.-M. Plagier, W.-G. Warden, Chas. Pratt, Benj. Brewster, et Jno D. Archbold. C'est visiblement la catégorie qui fournira les grandes personnalités du trust, sauf la plus haute, John D. Rockefeller. dont le nom se dissimule dans la première catégorie, sous celui des Compagnies qu'il dirige déjà souverainement.

3*^ Viennent enfin, à titre individuel en apparence, un certain nombre d'actionnaires et de membres de différentes compagnies ; en réalité ces actionnaires

mf^

se sont réunis en syndicat et possèdent la majorité dans leurs compagnies respectives, de telle façon que ces compagnies sont liées au trust presqu'aussi étroitement que celles du premier groupe. Souvent, c'est tout simplement un des trusts qui possède à llii seul la majorité des actions dans une ou plusieurs d'entr'elles.

Voici maintenant les dispositions essentielles du contrat :

« Toutes les parties ci-dessus dénommées abandonc nent leur avoir entre les mains du trust en échange « de certificats (Trust certificates) représentant le « montant de leur valeur.

« Pour rendre plus souple la gestion des affaires du « trust et pôurlui permettre de se plier plus aisément « aux exigences légales de chaque Etat, il sera formé « autant de compagnies que cela sera jugé nécessaire, «. chacune portant le nom de The Standard OU Co, c de tel ou tel Etat. Pour le présent on en formera de « suite quatre, une à New-York, une à New-Jersey, n une enPensylvanie,une dansTOhio. Mais Tavoirde c ces différentes compagnies sera détenu par les trus- « tses du Standard OU Trust, leur direction appar- « tiendra à ces trustées. »

Geux-ci, au nombre de neuf, sont remplaçables par tiers tous les trois ans et nommés par l'assemblée générale des porteurs de certificats.

Il ne se contentent pas d'administrer; ils ont tous les pouvoirs nécessaires pour employer les fonds du

Trust à acheter d'autres exploitations de pétrole pour les absorber dans le Trust. (Art. 11 du titre II), Cette disposition ne devait pas rester lettre morte.

Quant au but poursuivi par le Trust, il est énoncé très sommairement : « Extraire, produire, manufacturer, raffiner, vendre et acheter le pétrole et ses produits, ainsi que toute chose employée dans les affaires de ce genre et faire toute opération s'y rapportant. Mais d'autres objets pourront être compris et d'autres pouvoirs donnés dans les différentes chartes (de chaque compagnie deS/a/zc^ard O/0>suivant que cela paraîtra expédient à chaque partie procurant la charte (1), de même que, si cela est nécessaire pour se conformer à la loi (de tel ou tel Etat) les pouvoirs ci-dessus pourront être restreints ou réduits (2) ».

Pas un mot concernant le monopole, la régularisation de la production, Faction sur les prix. Gela n'est pas utile à énoncer pour constituer le Trust, ni pour donner à ses administrateurs les pouvoirs

(1) Plus exactement contre un nombre correspondant de parts de certificats ; celles-ci sont de 100 dollars chacune (500 fr.) (art. 11 du titre III).

(2) Il s'agit ici de la charte d'incorporation qui correspond à ce que nous appellerions en France Vacte de société.

Voici le texte de Tart. 2 du titre II :

« The purposes andpowers of said corporations shall be to mine for produce, manufacture, refine and deal, in petroleum and ail its products and ail the materials used in such business and transact other business collatéral Ihereto. But, other purposes and powers shall be embraced in the several charters, or if necessary to comply with the law, the powers aforesaid may be restricted and reauced » .

dont ils ont besoin. Et, d'autre part, cette énonciation peut être dangereuse :- toute combinaison tendant à entraver là liberté du commerce, in restraint ofthe trade, est contraire à la common lavo \ la prudence est donc nécessaire ; les créateurs du Trust s'en rendent compte et gardent un sage silence. Pour avoir trop parlé, les trustées du Sugar Trust se sont trouvés un jour en butte aux poursuites de l'attorney général ; au contraire, ceux du Standard Ôil T?^ust sont restés inattaquables par la common law.

Malgré les précautions de ses fondateur&,le Trust se trouvait cependant touché par les lois édictées contre les Trusts,loi fédérale de juillet 1890 (77n^Y^(i States Anti Trust Lato. (Nous donnerons dans un chapitre spécial la disposition de cette loi et d'autres).

De plus, dans l'IUinois, une loi spéciale de juin 1891 visait spécialement le Trust du pétrole et le pourchassait sans merci. Le syndicat n'hésita pas un instant et le 21 mars 1892, à la réunion générale des porteurs de certificats du Standard OU Trust, la dissolution de cette association fut proposée et acceptée. Les certificats devaient disparaître en échange des actions des Sociétés qu'ils avaient remplacées en 1882. On va voir avec quelle souplesse on tourna toutes les lois générales et locales du pays, comme au début du reste on avait accompli une série de manœuvres frauduleuses avec les chemins de fer,manœuvres dont il aurait été trop long de parler ici.

Officiellement, le Trust n'existait plus. En fait,

l'unité a été plus forte que jamais depuis ce tempslà, car les 9 trustées s'étaient arrangés pour avoir la propriété personnelle de plus de la moitié du capital. Ils représentent actuellement à eux seuls la majorité des actionnaires dans chaque société et les dii^igent toutes comme si elles étaient une seule Société! On raconte qu'en septembre 1893,àrAssemblée générale qui suivit la proposition de dissolution, un actionnaire naïf demanda si désormais les différentes compagnies autrefois liées par le Trust se feraient concurrence les unes aux autres. Il lui fut répondu que cette question serait examinée plus tard {left ta the future). Peu de gens, au surplus, partagèrent les illusions de cet actionnaire: ni les amis, ni les ennemis du Trust ne crurent à sa disparition. La transformation de 1892 marque au contraire pour lui un pas de plus dans la voie de la concentration.

Tout l'appareil législatif des Anti Trust Laws était venu échouer en somme contre la puissance d'hommes qui avaient fondé leur combinaison sur une connaissance exacte et profonde des considérations économiques de la production, du transport, de l'élaboration et de la vente du pétrole et qui avaient fait tourner, pendant la lutte, leur monopole à l'avantage du consommateur en diminuant de plus en plus leur prix de vente. La forme imaginée par eux — c'est John D. Rockefellerqui en eut le premier ridée, — la fédération de diverses sociétés sous Tautorité de trustées, n'était pas essentielle à leur organisation; ils en imaginèrent et en réalisèrent peu à

peu une autre dans laquelle la direction se centralisait chaque jour davantage, nous voulons parler de la concentration des moyens industriels.

L'organisation administrative était parfaite, Forganisation matérielle fut plus parfaite encore.

Qu'on en juge par Tétat actuel des établissements de la Standard OU Cie.

Actuellement, le transport du pétrole brut dans toute l'Amérique se fait presque exclusivement au moyen iesplpes Unes, Ce sont des canalisations en fer doux, qui relient les lieux de production, c'est-àdire les champs de pétrole, aux raffineries établies soit sur la côte de l'Atlantique, soit au bord des grands lacs. Le trust détient toutes ces canalisations. Les raflineurs indépendants, modestes et en petit nombre, peuvent bien établir quelque courte pipe Une entre leurs puits et leur raffinerie, mais les grandes lignes mettant en communication la Pensyl vanie avec les ports maritimes de l'Est, l'Ohio avec les lacs, sont entre les mains du tî^ust. Deux de ces lignes aboutissent à New- York, une à Philadelphie, une à Baltimore; ce sont elles qui fournissent à la consommation de l'Amérique de TEst et au commerce extérieur.Quatre autres atteignentPittsburgh,Buffalo, Cleveland et Chicago; ce sont elles qui fournissent à la consommation plus spécialement américaine.

Ces pipes Unes ont une grande longueur, 500, 600 kilomètres souvent chacune. On évalue la longueur des pipes Unes à environ 5.000 kilomètres en totalité, d'une valeur de plus d'un demi-milliard. C'est dire qu'elles ont nécessité une mise de fonds colossale. On estime généralement que les pipes lines^ telles qu'elles sont constituées, réalisent un bénéfice de 50 0/0 par rapport aux transports par voie ferrée.

Elles assurent donc un avantage de 50 pour 100 aux raffineurs qui peuvent seuls y recourir. Or, la Standard OU Co, n'est j)as transporteuse de pétrole pour le compte d'autrui; elle ne se sert plus de ses lignes aujourd'hui que pour son pétrole; elle peut ainsi exercer une pression sur les propriétaires de puits indépendants enleur posant ce dilemme : « Ou bien, vous me vendrez votre huile brute sur place, ou bien vous emploierez le chemin de fer et vous paierez 50 pour 100 plus cher que moi pour la conduire aune raffinerie. » Il est bien clair que le t7*ust a pu ainsi monopoliser le commerce d'achat du pétrole brut en monopolisant son transport.

De la sorte elle exploite sans concurrence possible

.tous les champs de pétrole de la Pensylvanie que

l'on estime à 350 milles carrés, soit 89,600 hectaito.

Mais, non contente d'avoir accaparé l'achat du pétrole, les puits et les moyens de transport, la Standard Oil Go a continué son œuvre de concentration industrielle en construisant à une faible distance de

Chicago, sur le territoire de l'Etat dlndiana, aubord du lac Michigan, une raffinerie cyclopéenne celle de Whiting qui couvre 128 hectares. Elle a été pourvue de tous les perfectionnements connus et sa situation sur les rives du lac, à portée de la capitale des chemins de fer, est exceptionnellement favorable au point de vue de la distribution des produits. Sur une des faces de cet immense terrain, un réseau de rails permet rapproche de wagons réservoirs qui viennent charger le pétrole raffiné et des autres wagons qui trans-* portent les différents sous-produits à llntérieur de Tusine ; tous les transports se font au moyen de pompes et de tuyaux.

On opère sur des masses immenses, on charge à la fois 22.000 barils ou 3.520 mètres cubes de pétrole brut et l'on fait trois charges par semaine soit plus de dix mille mètres cubes ! hebdomadairement I

Le pétrole est désulfuré,distillé,séparé des matières lourdes, delà gasoline légère et delà cire raffinée ou paraffine. C'est ainsi qu'un troisième monopole est constitué, celuide la fabrication.

Enfin, tojûs ces produits sont livrés au commerce au prix qu'a déterminé chaque matin, dit la légende, le chef de la Compagnie M. Rockfeller, avec un grand tact il faut le reconnaître. C'est donc un quatrième monopole, celui delà vente, qui vient s'ajouter aux trois autres.

Ainsi, il est démontré, par un exemple topique, par une organisation viyante,plus puissante que les lois et opérant sous nos yeux, que lorsque un monopole a été constitué, il en entraîne forcément d'autres.

Le monopole des transports du pétrole a entraîné le monopole de Tâchât des huiles qui ne pouvaient plus se transporter autrement que par les pipes Unes du syndicat; le monopole de l'achat de l'huile a entraîné le monopole de la raffinerie et enfin ce dernier a constitué le dernier monopole, celui de la vente au monde entier, des produits fabriqués.

Voilà donc, une matière première intéressant la collectivité au plus haut point, qui est amenée depuis le puits d'extraction jusqu'au domicile du consommateur et cela sous ses formes industrielles les plus diverses, par les soins d'un monopole, unique, étroit, iormidable, universel I

Y a-t-il oui ou non un accaparement ? Il suffit de revenir à notre définition pour s'en convaincre. Les trois conditions que nous avons posées sont réalisées.

Ily al"" CoalUioni^SiY la concentration industrielle, pour la production. Tachât et la vente d'un produit.

-v«»g Niv<jft < » ' gag gs*yaii d'i-i

2° Manœuv7^es pour arriver à tourner toutes les lois et supprimer la concurrence.

' 3*^ Opérations sur une matière première de première nécessité.

Nous demandons à M. Edmond Théry si ce n'est point là de l'accaparement dans les temps modernes ?

A dire la vérité, tout pâlit devant cette colossale organisation américaine et ces syndicats, groupant sur le continent quelques millionsde francs qui apparaissent aux jugements un peu myopes, comme de monstrueux accaparements, ne sont plus que des enfantillages en comparaison des six milliards que représente la Standard oil Co !

Unereservepourtant.il est un syndicat en Europe dont la puissance égale presque celle du trust américain. Ce syndicat fait pour plus d'un demi-milliard d'affaires par an et il porte sur une matière première de première nécessité. On le connaît peu, car il est silencieusement conduit, mais on aura une idée de sa grandeur par ce seul fait qu'il a réalisé un t?nùst qui a par trois fois échoué en Amérique même. C'est tout dire.

Voyons cela.

Le plus grand Trust Européen

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