EMPLOI
Il ne suffit pas pour le traitement d’un cardiaque d’avoir fait choix d’un médicament, il faut savoir s’il sera toléré et s’il ne donnera lieu à aucun accident ou inconvénient qui devra en faire abandonner l’usage.
En consultant les travaux des cliniciens et en jugeant d’après nos observations personnelles, nous avons remarqué qu’assez souvent le choix de l’agent thérapeutique devait être modifié à la suite de ces considérations ; c’est pourquoi, nous avons cru devoir en faire l’objet d’un chapitre spécial dans l’étude comparative que nous avons entreprise.
La digitale est de tous les médicaments cardiaques celui qui est le moins bien supporté. Il n’est pas rare d’observer des phénomènes d’intolérance au bout de cinq à six jours de son administration (obs. III et VII). D’autres auteurs ont eu occasion de la constater plus tôt encore.
Pour notre part, il nous a été donné d’observer plusieurs fois des phénomènes d’intolérance au bout de deux jours de traitement.
Enfin, nous avons vu une malade qui n’a jamais pu supporter même une seule fois les préparations de digitale.
Ces faits sont l’exception sans doute, mais ils méritent qu’on en tienne compte.
Chez les sujets, dont l’estomac est délicat ou malade, la digitale serait donc difficilement absorbée et l’on perdrait, en s’obstinant à la prescrire, un temps souvent précieux pour le salut du patient.
Les altérations du rein présentent des contre-indications encore plus sérieuses. Si l’estomac est intolérant, la digitale sera rejetée; mais si le rein est malade, elle sera emmagasinée, et dès lors elle pourra être dangereuse et occasionner de graves accidents.
Notons enfin que son action est lente à apparaître; et comme normalement elle s’accumule dans l’organisation, son usage ne peut pas être continué longtemps.
De ce qui précède, il est aisé de déduire qu’un médicament aussi actif doit être manié avec prudence ; son action thérapeutique côtoie de bien près l’action toxique et la limite peut être quelquefois franchie malgré les plus grandes précautions.
Avec les autres médicaments cardiaques, on n’a rien de semblable à redouter; car ils n’ont jamais produit d’intoxication véritable.
Ils ne s’accumulent pas et leur action est rapide; c’est là un avantage qu’il est quelquefois très utile d’obtenir dans certains cas très graves et promptement mortels.
La caféine a rarement occasionné de l’intolérance stomacale. Nous en avons cependant observé un exemple dans un cas de cirrhose avec ascite. (Y. obs. XIY). C’est chez un sujet atteint de la même affection que M. Huchard l’a également constaté.
M. Lépine n’a vu que rarement des symptômes d’intolérance pendant les quatre années d’expériences sur
60 malades environ, et encore, les symptômes étaient-ils peu accentués.
Le plus sérieux inconvénient de la caféine est de causer de Pinsomnie et un état nerveux qui force à en suspendre l’emploi. C’est ce qui nous est arrivé dans nos observations (III, IV, V, IX et XV). M. Lépine a noté le même phénomène une fois sur vingt environ.
Le convallaria présente encore peu dhnconvénients à son actif. D’après M. G. Sée, il serait toujours toléré et stimulerait généralement l’appétit loin de le diminuer; enfin, il rendrait les évacuations plus faciles et plus nombreuses.
Son action sur les organes digestifs serait donc, contrairement à celle de la digitale, une action favorable.
A ces assertions du savant professeur de Paris, notre maître M. Desplats a cru devoir apporter quelques réserves fondées sur son expérience personnelle (1). D’après lui, le muguet ne devrait pas être longtemps continué. Au bout de 8 à 10 jours, l’énergie du cœur au lieu d’être accrue serait diminuée et l’on verrait reparaître une dyssystolie toxique.
L 'cidonidine, d’après ce que l’on a observé jusqu’ici, n’a produit aucun effet fâcheux.
Une fois, sous l’influence d’une dose plus élevée que de coutume (0,04) nous avons vu apparaître de la céphalalgie de courte durée (obs. II). Dans une autre circonstance, on a dû cesser le médicament parce que le pouls était devenu trop lent (obs. IV).
Bubnow (2) n’a jamais observé le moindre inconvé-
(1) Desplats. Action du convallaria, in Journal des sc. mèd. de Lille, oct. 1882.
(2) Bubnow. (Dissert, inaugural. St-Petersburg. 1880).
nient avec l’adonis. Il l’a donnée pendant plusieurs mois à des malades, sans qu’aucun effet fâcheux l’ait obligé à suspendre son traitement. Néanmoins, il aurait constaté parfois des troubles du côté du tube intestinal, troubles qu’il attribue à une excitation des nerfs vagues; car il n’a jamais rien trouvé chez les animaux, dit-il, du côté de la muqueuse de cet organe qui put les expliquer.
Leublinski (1), ainsi que nous l’avons déjà écrit ailleurs, a cité à la Société de médecine interne de Berlin (juin 1884) des faits, où l’adonis aurait provoqué des nausées, des vomissements et de la diarrhée. Nous avons dit ce qu’il fallait penser du cas que nous avons relaté, et où les mêmes accidents se sont produits. Nous ne pensons pas qu’il faille incriminer le médicament s’il est employé à dose thérapeutique; et en cela, nous nous rangeons à l’avis de Lenhartz qui a expérimenté l’adonis dans des cas assez nombreux.
On voit, d’après ce qui précédé, qu’aucun des médicaments que nous étudions m’est exempt de reproche. Quoi qu’il en soit, la digitale est de tous, celle qui expose aux plus grands dangers.
(1) Compte rendu de la Société de méd. int. Berlin, 1884, in Semaine médicale, 1884, p. 278.