ACTION COMPARÉE SUR LE COEUR
L’action d’un médicament sur le cœur peut se manifester : 1° sur le rythme-, 2° sur la fréquence ; 3° sur V énergie des contractions cardiaques et la tension qu’elles déterminent dans le système circulatoire.
Nous allons examiner quelle est, d’après les faits que nous avons observés, l’action particulière des quatre médicaments sur chacun de ces trois éléments, c’est-àdire sur les variations correspondantes subies par le pouls.
A. Rythme. — Par action sur le rythme du cœur, nous voulons parler de l’action régulatrice, celle que le médecin doit rechercher dans les cas où les contractions cardiaques sont irrégulières et inégales, où en un mot, il y a arythmie.
La digitale est le meilleur régulateur de l’organe de
la circulation . Elle l’emporte sur toutes les autres substances quand il s’agit d’une arythmieliée à une altération des orifices ou de la fibre cardiaque. Quatre fois sur sept nous avons eu occasion de constater son action favorable; elle n’a produit aucun résultat que dans le cas qui fait l’objet de l’observation V, cas dans lequel d’ailleurs le pouls n’a pu être régularisé d’une façon complète par aucun des médicaments employés.
L’influence du convallaria n’est pas moins remarquable ; elle est surtout très nette quand il s’agit d’une arythmie simple, c’est-à-dire qui n’est sous la dépendance dùmcune lésion organique. Ce fait avait déjà été signalé par M. Germain Sée dans son Mémoire sur l’action de ce médicament.
« Le cœur irrégulier, intermittent, dit-il, surtout si « l’arythmie est indépendante de lésions d’orifice, ne ce tarde pas à prendre le rythme normal (1) » Il cite à l’appui de cette assertion un cas dans lequel les irrégularités et les intermittences disparurent au bout d’un jour de traitement par 1 g r. d’extrait de muguet.
Cette action régulatrice serait constante d’après Noguès (2). Nous l’avons observée pour notre part dans deux cas où il s’agissait d’une arythmie sous la dépendance d’un état fébrile assez accentué (Obs. XXII et XXIII).
En 6 heures, avec une dose de 0,30 à 0,35 cent, seulement d’extrait de muguet, le pouls est devenu régulier. Les tracés correspondant aux observations le montrent d’une manière frappante. Le résultat est moins rapide
(1) Bull, thèrap., op. cit. T. CIII, p. 59.
(2) Noguès. Etude sur le convallaria. Thèse, Paris 1883, in Conclusions.
et moins marqué quand il existe une altération au niveau des valvules. Dans six cas de ce genre., où le convallaria a été employé contre l’arythmie, nous n’avons noté que trois succès(obs. XX, XXI et Y). Dans cette dernière (obs. Y) le pouls n’a pas été complètement régularisé., il est devenu moins inégal et a présenté moins d’intermittences.
Uadonicline , dans quatre circonstances différentes, où il y avait à combattre de l’arythmie, n’a réussi complètement qu/une fois (obs. IV). Le pouls paraissait régulier à l’exploration digitale, mais à l’auscultation du cœur on percevait encore quelques intermittences.
Dans deux autres cas (obs. II etIII) les irrégularités devinrent seulement moins prononcées; enfin, dans le dernier, elle n’a pas eu d’influence notable (obs. Y).
La caféine chez les mêmes sujets a eu une action encore moins heureuse. Chez trois d’entre eux, elle a produit quelque résultat, le pouls a été avantageusement modifié dans son rythme (obs. III, IY et VII). Dans sept autres cas où il s’agissait d’insuffisance mitrale simple ou avec rétrécissement, de cœur droit forcé, etc., elle a été absolument sans effet.
On comprendra, qu’après les faits qu’il nous a été donné d’observer, nous ne partagions pas l’avis de Riegel (I) lorsqu’il dit que la caféine comme régularisateur cardiaque peut soutenir la comparaison avec la digitale.
B. Fréquence. — La digitale et Yadonidine sont les deux médicaments qui ont déterminé le ralentissement
(1) Travail lu au Congrès de médecine interne de Berlin. Conclusions in Bulletin de thérap ., 15 août 1884, p. 131.
le plus marqué du pouls. L'observation Y le prouve d'une façon évidente. Il suffit de jeter les yeux sur les tracés annexés à ce travail pour voir que la caféine et le convallaria ont eu une influence beaucoup moins apparente.
Avec la digitale, le nombre des battements du cœur est descendu de 72 à 46 par minute ; à tel point, qu’on ► a dû cesser l'administration du médicament. Le même
phénomène s’est produit avec Y adonidine qui de 60 les a amenés au chiffre de 46. Avec le convallaria, il ne sont jamais descendus au dessous de 56 et encore ce n’est qu’ exceptionnellement que le nombre des pulsations a été ainsi diminué.
La même action se retrouve dans toutes nos observations. Toujours la digitale a amené une diminution considérable de la fréquence des systoles cardiaques, cette diminution a parfois été telle qu’on a dû la suspendre (obs. II, III, Y et IX).
Avec l’adonidine, nous avons vu deux fois le même effet se produire (obs. IY et Y). Le convallaria n’a jamais rien occasionné de semblable.
Deux fois, il n’a exercé aucune action sur la fréquence du pouls (obs. XVII, XVIII). Quant à la caféine, nous n’avons pas constaté qu’elle ait eu une influence notable sur le nombre des contractions du cœur au point de les diminuer. Une fois, nous avons observé le phénomène inverse; il s’agissait d’un cardiaque dont le pouls avait une fréquence au-dessous de la moyenne normale, la caféine l’a ramené au taux ordinaire (obs. III).
Il n’est pas douteux néanmoins que la caféine ralentit l’activité du cœur, mais sous ce rapport, son action est inférieure à celle des autres médicaments cardiaques; car
ainsi que l’a dit Gubler (1), elle ne diminue le pouls que d’un certain nombre de pulsations.
G . Tension artérielle . — Ici encore la digitale occupe le premier rang avec Y adonidine.
Dans l’observation II, on a vu le pouls se relever rapidement une première fois avec l’adonidine, une deuxième avec la digitale. Le même phénomène se produisit dans le cas qui est rapporté dans l’observation III. Enfin dans la Ire, la IY et la Y, l’adonidine a exercé une influence manifeste sur l’énergie des contractions cardiaques et la tension intra-vasculaire. Le pouls est devenu plein et fort.
Presque toujours, les effets de l’adonidine et de la digitale ont été identiques. Il suffît pour s’en convaincre d’examiner les tracés obtenus avec le sphygmographe chez le même sujet qui fait l’objet de l’observation Y. Les résultats sont tellement similaires qu’ils semblent avoir été effectués par le môme médicament.
Dans l’observation IX, la digitale a agi puissamment sur le cœur. Les contractions sont devenues beaucoup plus énergiques, enfin le pouls était dur et offrait au palper la sensation d’un cordon tendineux roulant sous les doigts.
La caféine et le convallaria produisent rarement un tel maximum de tension. Partout où ils ont été employés avec les deux précédents chez le môme malade, la différence a été visible et le sphygmographe l’a fidèlement reproduite. ( Vide obs. Y pour le convallaria et l’observation II pour la caféine).
Il est vrai qu’ils n’épuisent pas comme la digitale la
(1) Société de thérap., 29 nov. 1879, in Bulletin, T. XCIII, p. 523.
contractilité de l’organe central ni des artères et peuvent grâce à leur action modérée être continués plus longtemps. C’est là un avantage qu’il est quelquefois bon de rechercher chez les sujets atteints de dégénérescence graisseuse du myocarde, dont les vaisseaux sont très affaiblis et qui se trouvent, en un mot, dans cet état spécial que Gubler a décrit, et auquel il a donné le nom de cardioplégie.
Dans nos observations, le convallaria n’a élevé la pression intra-vasculaire que trois fois d’une façon notable (obs. Y, XX, et XXI). C’est surtout dans le dernier de ces cas que l’influence a été remarquable. De filiforme le pouls devint ample et fort en 24 heures. Les contractions du cœur reprirent de l’énergie, l’asystolie disparut. Par contre les accidents cardiaques ne furent pas améliorés chez trois autres malades (Y. obs. XYII, XVIII, XIX). Le pouls est resté ce qu’il était avant l’usage du médicament, le cœur n’a rien gagné en énergie. Ces résultats n’ont pas lieu de nous étonner, si, d’après ce que dit Noguès (1) l’aptilude du convallaria à augmenter le pouvoir contractile du cœur est inconstant quand les troubles cardiaques sont sous la dépendance d’une lésion organique avancée.
La caféine , sans produire des effets aussi accentués que la digitale, nous paraît supérieure au convallaria pour élever la tension artérielle.
A part l’observation II, où son action a été défavorable puisque le pouls a diminué d’ampleur au lieu d’augmenter, elle adonné dans maintes circonstances d’excellents résultats.
(1) Op. cit. Conclusions.
La tension artérielle a rapidement monté chez un ictérique (obs. XII) et nn cirrhotique (obs. XIV) dont le pouls était petit et dépressible. En 24 heures, avec une dose de 0,30 centigr. chez l’un et de 0,75 chez l’autre, le pouls a repris son amplitude normale. M. Hucliard nous l’a montrée produisant, comme il le dit lui-même, des effets surprenants, chez la malade dont nous avons résumé l’observation (VIII) . Avec des sujets présentant à peu près les mêmes symptômes nous n’avons pas obtenu un pareil succès. Chez celui de l’obs. IX, la caféine a eu une influence peu marquée ; enfin les observations XX et XXI ne témoignent que de résultats négatifs.
Quoi qu’il en soit, la caféine élève la tension dans le système circulatoire et en cela tous les auteurs sont d’accord, mais elle ne nous paraît pas être « l’égale de la digitale » comme l’a écrit M. Lépine (1). « Au point de vue de l’effet produit sur la tension intravasculaire, dit Gubler (2), elle est inférieure à la digitale. » M. Tripier (3) de Lyon, qui l’emploie exclusivement après la digitale n’en obtient pas de meilleurs résultats.
M. Huchard, après avoir cité l’observation dont nous avons déjà parlé, ajoute : « si Ton restait sous l’impres- « sion de cette seule observation, on serait tenté de « croire à la supériorité constante de la caféine sur la « digitale. Il n’en est rien ; car, à côté de ce fait si favo- « rable, et d’autres encore que j’ai pu observer, il en « est un assez grand nombre où la caféine est sans « action (4).
(1) Op. cit. in Lyon méd. T. XL, p, 361.
(2) Bulletin de thérap. T. XCIII, p. 523.
(3) Société clés sc. méd. de Lyon. Compte rendu in Lyon médical. T. XL, p. 378.
(4) Op. cit. p. 151.
Nous partageons tout à fait l’avis du savant médecin de l’hôpital Tenon.
Quant au convallaria, si nous croyons que la caféine lui soit supérieure, du moins nous ne pensons pas « qu’elle le laisse bien loin derrière elle », comme le dit Leblond (1), si l’on compare les avantages que procurent ces deux médicaments dans les maladies du cœur.