HISTORIQUE DE LA QUESTION
DE L'INFLUENCE DU BENZOATE DE SOUDE SUR L'ÉLIMINATION DE L’ACIDE URIQUE
Pour plus de clarté, au lieu d'examiner dans l’ordre chronologique les travaux traitant de l’action du benzoate de soude sur l'élimination de l’acide urique, nous les grouperons suivant le résultat obtenu par chaque auteur.
Le benzoate de soude peut diminuer ou augmenter la quantité d'acide urique, ou bien encore être sans action. Ces trois résultats possibles ont été obtenus tour à tour par les divers auteurs.
1° Zravaux d'après lesquels l'élimination de l'acide urique diminuerait sous l’influence du benzoate de soude.
URE(1), à la suite d’expériences à ce sujet, conclut à la disparition complète de l’acide urique dans les urines d’individus soumis à l’action du benzoate de soude. L'acide urique est remplacée par l'acide hippurique. La formation de cet acide hippurique se ferait aux dépens du glycocolle, qui proviendrait lui-même d’une décomposition de l’acide urique. Le radical benzoyle, en s’unissant au glycocolle formé, donnerait le benzoyl-glycocolle ou acide hippurique.
Cette opinion est trop absolue. Les sujets qui absorbent du benzoate de soudeéliminent toujours de l'acide urique. L’acide hippurique augmente bien, c'est un fait d'expérience admis aujourd'hui, que l’ingestion de tout corps capable de donner dans l'organisme le radical benzoyle augmente la quantité d'acide hippurique éliminé, mais l’acide urique existe encore à côté de l’acide hippurique dans l'urine.
On peut simplement conclure à une diminution de quantité. |
C’est ce que confirment les expériences plus récentes d’auteurs anglais que nous allons citer.
GARROD (2) a publié un travail où il examine la question de l’origine de l’acide urique, de l’état où on le trouve dans le sang et de son élimination.
Il pense que l'acide urique est combiné avec le phosphate de soude en formant un urophosphate à réaction acide au tournesol. Certains auteurs admettent plutôt la combinaison
avec la soude à l’état d’urate acide de sodium.
(1) Ure, Journal de pharmacie, octobre 1841.
(2) Garrod, Brit. med. Journ., avril 1883.
Le V9
GarkoOD s'occupe encore dans son mémoire de la pathogénie de la goutte et de la gravelle, de la formation des calculs. C’est ainsi qu'il est amené à faire des expériences sur l’action des corps pouvant faciliter la solubilité de l'acide urique et par suite son élimination.
I essaie d'abord l’action de l'acide hippurique. Pour cela, il prend deux tubes qu'il remplit chacun au quart d'une urine riche en urates ; il achève de remplir, le premier tube, d'urine de cheval, et le second, d’eau distillée, maintient ensuite les deux tubes pendant deux où trois heures à la température de 38° C.
Après ce laps de temps, le premier tube ne donne plus de précipité d'acide urique par Pacide chlorhydrique, tandis qu’il s'en forme un dans le second.
La même expérience réussit en remplaçant l'urine de cheval par une solution d’hippurate de potassium et Purine humaine par une solution d’urate de potassium ou d’ammonium.
GarRoOD en conclut que l'acide hippurique, à la température du corps, détruit l'acide urique. Il faut, pour avoir une destruction complète, de vingt-cinq à cinquante parties d'acide hippurique pour une d’acide urique.
Les mêmes expériences répétées avec un benzoate ont donné-les mêmes résultats, en solution alcaline. — Nous verrons dans la partie de notre travail où nous relatons nos expériences personnelles lexplication de ces phénomènes de décomposition de l’acide urique. L’alcalinité de la solution est nécessaire et les expériences que nous avons faites à ce sujet sont concluantes.
GarRroD est amené par ces résultats à penser que, dans l'organisme humain, le benzoate de soude agit de la même manière et détruit l'acide urique, par suite diminue la quantité excrétée.
are DRE Voici le résultat de ses expériences, que nous citons complètement afin de pouvoir les discuter.
I Quantité | Acide SA OBSERVATIONS
à d’urine urique Beuzoate de soude absorbé noie lan Es
Numéro d'ordre
cent.cub, Fee Alimentation normale 1583 | 0.031 9 h.d t 1 Benzoate de soude 4gr. 75 en 34 h.| 150 | 0.006 ne es 76 h. après avoir cessé le benzoate.| 150 | 0.033
Alimentation normale 0.017 Après avoir absorbé 2 gr. %5 de ete nie benzonte rene UE AESeIEN 2 0.001
Alimentation normale 0.248 Benzoate de soude, 1 gr. 50; 3 fois Urine de 12 h. (11h. du matin à 11 h. dusoir).
dans 42 heures 0.195
la journée 1 0.008 Après avoir pris 6 grammes 6 0.028 Après avoir cessé le médicament 1 depuis 27 heures 0.050 Ru % ee ne Après avoir cessé le médicament depuis 51 heures 0.065 Après avoir cessé le médicament
Après avoir pris 1 gr., 3 fois dans nd ete nc ins lite SE 75 heures 0.060
L’auteur emploie, comme procédé de dosage de l'acide urique, la précipitation par un acide. |
Dans sa quatrième expérience, il évapore la quantité d’urine jusqu'à 150 cent. cubes, avant d’effectuer la précipitation.
Le benzoate de soude diminuerait donc l'élimination de l’acide urique.
Remarquons que ce résultat tient peut-être à la façon d’opérer de l’auteur. Il n’a expérimenté que sur une portion des urines des vingt-quatre heures, sur la quantité émise dans une période de trois ou de douze heures. Il eût été préférable d'opérer sur la quantité journalière ; c'était même nécessaire pour avoir un dosage exact. Enfin, comme nous le verrons plus loin, le procédé de dosage par précipitation n’est pas exempt de causes d'erreurs qui enlèvent toute concordance
hotes dans les résultats obtenus. De plas, GARROD aurait dû prolonger plus longtemps l’action du benzoate de soude. Dans chaque expérience, il n'a pris le médicament qu'un ou deux jours. Une simple coïncidence dans la diminution de la quanüté d'acide urique éliminé peut dès lors faire croire à une action du médicament.
Un autre auteur anglais, NoëL-PAToN (1), dans un travail important sur la relation de la sécrétion biliaire avec l’élimination de l’urée, a repris les expériences sur l'influence du benzoate de soude sur l'acide urique excrété. Ces expériences ont été faites sur des chiens pesant l’un 13 kil. 600 et l’autre 13 kil. 154.
Voici le résultat de ces expériences :
NUMÉRO ALIMENTATION QUANTITÉ ÉLIMINÉE PAR JOUR Benzoate de soude administré par kilogr. A ——
D'ORDRE DU POIDS DE L'ANIMAL Urine Urée Acide urique
cent. cub. À gr.
Avant l'administration. .......... 654 6.663 0.236 Il 0 gr 1. et O gr. bù de benzoate de soude. . .| 720 OMI525 1.201195 ( Après l’administration. . ........ 653 5.840 | 0.236 |
Avant l'administration. ......... 793 02297 2 0 gr. 55 — 0 gr. 6 et O gr. d7 de benzoale.. 683 10.293 0.133 Après l’administration......... 664 7.596 0.159
Il y a donc une augmentation de l’urée de 46,4 et 28,5 °/, et une diminution de l'acide urique de 17,8 et 32,8 °/..
Noëc-Paron dosait l’urée par l’hypobromite de soude avec l'appareil de Dupré et l’acide urique par la méthode d'Haycraft.
La dose de benzoate de soude employée est considérable; 0 gr. 50 par kilogr. d'animal correspond, chez l’homme d’un
(1) Noël-Paton, Jowrn. of anat. and physiol., XX, 1887, et Jahr. bericht d. Thier-Chemie, XVII, 197, 1887.
LD poids moyen de 60 kilogr., à 30 grammes. A cette dose, le benzoate de soude n’est plus un médicament, c’est un toxique.
De plus, nous devons répéter les objections faites précédemment aux expériences de GARROD.
L'action du médicament n’a pas été assez prolongée.
M. Albert Rogin (1), à propos de l’action antipyrétique de certains médicaments agissant par entrainement des déchets organiques incomplètement oxydés, examine l’action de l’acide benzoïque. î
Il trouve aussi chez l’homme sain que l’acide urique diminue par suite de sa transformation en acide hippurique. Nous savons déjà que l’on ne peut admettre que tout l'acide urique passe à l’état d'acide hippurique. Une augmentation dans la quantité de cet acide hippurique éliminé ne saurait s’accompagner fatalement d’une diminution de l’acide urique.
Comme conclusion de la première série des travaux examinés, nous pouvons dire que la diminution de l’acide urique éliminé observée par GarRoD, chez l’homme, et par NoEi.- Paron, chez le chien, n’est pas suffisamment démontrée pour ne pas donner lieu à controverse.
2° Travaux qui tendraient & prouver que le benzoate de soude accroît la quantité d'acide urique excrété dans l'urine.
MEISSNER et SHEPARD (2), à la suite d'expériences sur des lapins et des chiens, ne trouvent pas de changement dans l'élimination de l’urée, mais observent une augmentation de la quantité d’azote total excrété, quand on soumet ces animaux à l’action du benzoate de soude.
Leurs expériences ont été répétées sur l’homme.
(1) Albert Robin, Société méd. des hôpit., juin 1886. (2) Untersuchungen über das Enstehen des Hippursaures in Organismus. Hanover, 1866.
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E. SazkowsKki (1) expérimente sur des chiens, et, dans une première série de recherches, cet auteur trouve une augmentation de lurée, de l'acide sulfurique et de l'azote total éliminés journellement.
Dans une autre série (2) d'expériences, le même auteur arrive à des conclusions concordantes.
L'animal en expérience est un chien de 19 kilogr. que l’on soumet à.un régime particulier.
SALKOWSKI a le soin de doser la quantité d'azote contenu dans les aliments donnés au chien, afin de se rendre compte des variations qui pourraient survenir.
L’azote total éliminé par les urines est dosé journellement avant toute administration du benzoate;, la quantité oscille entre 3 et 4 grammes.
Après ingestion de 5 grammes de benzoate de soude le premier jour et de 7 grammes le second, l’azote total s'élève à 5 gr. 6.
SALKO WSKI pense que cette augmentation considérable tient à une décomposition des albuminoïdes du corps. Le rapport entre les deux quantités d'azote éliminé avant et après l’action du médicament est ‘°°/,,,; l'augmentation dépasse donc la moitié de la quantité excrétée normalement.
Nous devons faire remarquer qu'ici, comme dans les expériences de NOEL-PATON, la dose de benzoate de soude est énorme, elle est de 0 gr. 3 environ par kilogramme d’animal. Elle correspond donc à une dose de 18 grammes pour un homme de 60 kilogrammes.
Cette remarque explique en partie ces résullats surprenants à première vue; SALKOWSKI constate en effet une perte de poids d’un kilogramme par jour, au dépens du tissu musculaire.
(1) E. Salkowski, Jahr. bericht d. Thier-Chemie, VII, 229, 1887. (2) E. Salkowski, Virchow’s Archiv., LXX VII, p. 530, 1879.
LAS, Le benzoate de soude agit donc comme un véritable poison.
C. VircHow (1) reprend les expériences de WOLFSOHN sur l’action du salicycate de soude et essaie le benzoate.
L'auteur n’a pas toujours obtenu des résultats concordants. Deux fois la quantité d'acide urique a diminué; quatre ou cinq fois, au contraire, elle a augmenté.
Le médicament était administré à des chiennes. ViRCHOW dosait l’azote par le procédé Will et Varentrapp, non seulement dans l’urine, mais dans les aliments donnés aux chiennes.
Avant administration, il y à élimination de 14 gr. 77 d’azote par jour, après ingestion du benzoate, cette élimination s'élève à 18 gr. 54, soit un rapport de 100/195,5, ou d’un quart en plus.
La dose de benzoate est toujours assez forte.
Les expériences des auteurs allemands SALKowsKI et Vir- CHOW paraissent plus concluantes que celles de Garrop et de NoEL-PATon. Le soin avec lequel on a dosé l'azote total donne plus de valeur aux résultats. Néanmoins, elles ne sauraient suffire, puisque nous ne savons pas si cette augmentation de l’azote total accompagne une augmentation de l'acide urique éliminé.
HaïG (2), dans un travail où il s’occupe de la formation et de Pexcrétion de l’acide urique, arrive à cette conclusion que les substances alimentaires ou médicamenteuses qui favorisent la solubilité de l’acide urique, favorisentaussi son excrétion, augmentent, par suite, la quantité éliminée.
Le benzoate de soude, qui par sa réaction alcaline facilite
(1) Virchow, Jahr. bericht d. Thier-Chemie, XI, 408, 1881. (2) Haïg,, Brit, med. Journ., juillet 1888.
CS | DE la dissolution de l’acide urique dans l’eau, doit donc agir dans ce sens. |
Les recherches de HarG (1) ont été continuées avec les acides et les alcalis. Les premiers diminuent et les seconds augmentent l'élimination de l'acide urique.
C’est ce qui ressort des chiffres donnés par l’auteur.
Le rapport de l'acide urique à l’urée étant normalement 1/33, par l’absorption de 3 grammes d'acide citrique, il diminue et devient 1/41; ? grammes de citrate de potassium, au contraire, le font arriver à 1/28.
Les acides, qui précipitent l'acide urique, favorisent sa rétention dans les organes à réaction faiblement alcaline, comme le foie et la rate, organes où se fixe, d’après GARROD, l'acide urique du torrent circulatoire. — Par suite, on doit observer, après ingestion des acides, une diminution de l’acide urique et une augmentation de l’urée ; le rapport entre les deux quantités doit devenir plus petit.
Par le même mécanisme, on comprend que les alcalis, en dissolvant dans les mêmes organes l’acide urique accumulé, font croître son élimination.
Si nous citons ces expériences, qui sortent un peu de notre sujet, c’est que, à la fin de notre travail (2), nous avons essayé de vérifier les conclusions de HaïG par des recherches personnelles. Pour l’auteur, ce n’est pas la quantité absolue d'acide urique éliminé qui a de l’importance, c’est la quantité relative par rapport à l’urée. On doit observer en. même temps diminution de l’urée et augmentation de l'acide urique, le rapport node rare doit croître pour conclure à une véritable action sur l'acide urique.
(1) Haig, Journal of physiology, VII, p. 211, 1888, et XIII, p.1230, 1892. (2) Voir plus loin page 74.
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3 Travaux d'après lesquels le benzoate de soude n'agit pas sur l'élimination de l'acide urique. *
C'est par l'exposé de ces recherches que nous terminerons cette revue historique des travaux sur Île sujet qui nous
occupe.
Nous n'avons que peu de renseignements sur les mémoires
publiés par les premiers auteurs."
WüxLer et KELLER (1) n’ont pas observé de variation de la quantité d’acide urique éliminé après absorption de benzoate de soude.
KERNER (2?) arrive au même résultat, ainsi que KLEr- ZiNsKyY (3). Ce dernier auteur examine la quantité d'azote total et non pas seulement l’acide urique.
Enfin, plus récemment, Cook (4) reprend les expériences de GarRoD etarrive à un résultat différent de celui de cet auteur. Le benzoate de soude serait sans action notable sur l'acide
urique.
Voici les chiffres tirés du travail de Cook :