‹ De l'action du clergé dans les sociétés modernesChapitre 14 sur 21 · OT · texte numérisé non relu

OT

qu'ailleurs, c'est 1;; pays de: TEarope oà elles oui le moins d'élezjdue, et qaa l'Espagne est celui où elles ea oi:l le plus.

En Espagne , il n'est pas de hameau, ni même de cabaret où un étranger ne puisse se faire eutecd.e en parlant lalin. La révolulion ava l fail perdre son rarg à la France ; mais elle l'aura Liejstôt repris si, contiauaut de déserîer l'université , elle confie ses eiifans aux sémi-iai/es, c'est-àuire si, au lieu de coufiiîr ses enfans à des laïques salariés, mariés ou à marier, elle les confie à des ecclésiastiques voués au célibat. Un homme , qui a ui!c famiile , n'est pas fait pour élever celle d'^s auircs; et même , quanta ce qui regarde la sienne , il devrait imiter les mé!ieci;:!S : dans les maladies des personnes qui leur sont très-chères, ils aopèlent un collègue de crainte que leur lendresse n'ébranie leur fermeté.

L'éducation des' enfans ne permet à celui q;n s'y llvrcî aucune autre distraction de tête, aucune autre affectloij de cœur ; supposant que l'on conteste cet ernpêchemer.t moral , on ne contestera pas l'impossibilité de donner à la jeunesse une éducation gratuite , et ensuite aux professeurs des émolumcns suffisans pour soutenir leur famille d'une manière décente. Quel respect peut obtenir de ses élèves un honnme qui, comme lios professeurs do province , reçoit de notre université mille oa deux mille francs par an , pour ens-i'igner les humanités ? Il faut , pour qu'il existe , que sa femme ail une industrie et encore une in^ dustrie quelconque.

Voilà donc le trait dislincîif. En Angleterre , des pères de famille vendent chèrement l'éducation ; en Espagne, des C(;libataires la donnent g;-atuilement. C'est là la vraie dé iiocratie ; mais elle n'est supportable que dans un état ou le clergé est célibataire. Ce corps, se co;iiposant d'hoiur.ies

qui vivent sans faiiiiilcs el sans dépense, peut recevoir el soutenir le trop plein de gens d'une éducation distinguée. Mais dans un pays où, comme en Angleterre, les membres du clergé vivent sous le fardeau d'une femme, tout comme les hommes qui appartiennent au barreau , à l'administration , au commerce, toutes ces professions seraient encombrées, si l'éducation élait gratuite, et cela d'autant mieux que la loi permet que tout le monde jtuisse arriver à tout. Ce principe moderne qui, à lui seul, suffirait pour désorganiser la société la mieux constituée, a élé paralysé en Angleterre par le prix de l'éducation. Les premiers rangs se sont tellement serrés que 1 instruction des individus, appartenant aux derniers rangs, est devenue impossible. Voici un exemple : Les médecins et les chirurgiens sont payés très-chèrement en Angleterre , parce qu'ils y sont très-rares. Pourquoi y sont-ils si rares? parce que leur éducation y est vraiment ruineuse ; l'art de guérir est si peu répandu dans l'intérieur du royaume que , de ceut lieues de Londres, on v envole chercher un médecin. Je ne sache pas que de Rouen, de Lille, ou de I^\on on ait jamais appelé du secours de Paris. On peut juger des diflicullés qui ss présentent pour entrer dans des professions plus élevées. Un clergé célibataire réunit donc, en faveur de la société, deux avantages, celui de répandre partout et graluitemeui les sciences, et celui de se charger ensuite de ceux qu'elles ne peuvent pas nourrir.

Il est encore un autre véhicule au succès des sciences, bien plus actif que celui de l'enseiguemenl gratuit, et qui appartient à tous les Ages de la vie : c'est une bibliothèque v.ublijjue. Qui put jamais, sans un frémissement involontaire, pénétrer dans ces fo\ers qui, co!!inu' des miroii< ardens, réfléchissent la hnnière el la chaleur dont tant (i'cLics privilégiés furent éclaires et dévorés:' Que de ve-

riliis Jécouvei les sur l'homme et ses devoirs] que de secrets conquis sur la nature ! que de glorieux exemples! que de souvenirs aimables et touchans! Une bibliothèque est un répertoire de réternilé:si chacun des mondes, que nous voyons se mouvoir dans l'espace, a, comme nous, recueilli son histoire depuis sa création , et que nous soyons élevés à une intelligence capable d'en saisir l'ensemble, voilà l'éternité expliquée pour le passé; quant à l'avenir, nous y serons. L'Angleterre ne pourra fournir sa collection ; il n'va pas chez elle une seule bibliothèque publique, à rexception <le celles des deux universités; encore elles ne peuvent avoir qu'un certain genre de livres. Les gens opuiens ont certainement des livres; mais quel est le jurisconsulte , l'archithecte , le peintre assez riche pour se donner les moyens de pénétrer dans les profondeurs de son art?

Je ne connais pas, après un hôpital, d'établissement plus populaire et plus consolant dans une ville qu'une bibliothèque publique. L'Espagne en est couverte : chacun des deux mille couvens en a une dont il n'est pas plus avare que de ses autres bienfaits. Madrid en a huit , et il n'est pas de ville de province qui n'en ait une au moins. Elles sont toujours très-fréquentées, surtout par des gens des classes inféiieures de la société, et je ne crois pas qu'il soit de spectacle plus ravissant que de voir des hommes, peu favorisés de la Providence à bien des égards , venir oublier là sa partialité, et s'élever aux jouissances les plus vraies que puisse obtenir même le riche. L'AngleteiTC catholique avait des bibliothèques; la réforme, le temps ou la populace ont détruit celles des provinces, et l'iucendie de 1666 celle de la capitale. Il y a vingt-cinq ans que les riches de Londres, honteux à la lin d'être en arrière de toute l'Europe, ouvrirent une souscription pour en élever deux, l'une dans le quartier de la cour , l'autre dans le quartier du

commet ce, cl toujours sous celte cor.dllioii p ro lestante , (remployer le premier argent reçu à faire inséier dans les journaux les plus répandus les noms des souscripteuis. Donner esl un acle de noblesse; mais on déroge lellenienl par la publicité, qu'à peine reste-l-on au niveau que Ton avait avant le dcn ; ce don ne pouvait-il pas se faire sous 1;; plus beau tllre possible, celui d'anonvme?

Le local dcs'iné à ces bibliothèques est devenu, de ce moment, le seul endroit solit.iire de celle ville populeuse; bien loin d'être ouvertes au public, on n\- admet que les souscripteurs ou les porteurs de leurs médailles. Il en a été aussi établi dans quelques villes de province. Le public est resté étranger à ces établissemens, et cela esl d'autant plt;s déplorable que les livres, en Angleterre, sont au nioiiis trois fois plus chers qu'en France. Soit politique, soit besoin , il a été mis sur le papier un impôt qui s'élève annuellement à plus de vingt millions de francs. Les bibliothèques l'ubliques sont un luxe de science que la France doit aux jésuites : ils en avaient adapté une à chacun des collèges qu'ils avaient fondés; les villes de province ne peuvent vraiment se faire et se conserver un ensemble de civilisation que par les corps religieux. Us étaient en France Tàme des académies de province; il est vrai qu'elles sonl un sujel de sarcasme pour ceux des beaux esprits qui n'en sont pas: mais comme nos jugcmcns finissent toujours par se fixer à l'aide de comparaisons, on revient de ces préjugés quand on connaît les académiciens de capiiale.

Je ne connais pas l'Amérique septentrionale que certain parti vante autant qu'il déprime l'Espagne. Mais je réfléchis qu'il ne peut s'y èlre fondé aucune aristocratie ; qu'en Ang'elerre il y en a une, et (jae l'éducation des grands y commence d'abord dans des universités où les traditions caliioliqucs vivent encore ; que cette éducation se pcrfi-t -

lionne ensuite dans les voyages, les conquêtes, lc5 gouvcriiemens; que l'esprit de famille, la fortune, le luxe développent et entretiennent des sentimens élevés de générosité et d'honneur; enfin, l'Angleterre , quoique protestante, a du moins quelque chose à admirer, ne fût-ce que les débris des institutions catholiques. Mais que peut- il y avoir, qu'y a-t-il à admirer en Amérique? Ou mes pressenlimens me trompent fort, ou ce doit être un vrai cloaque d'espèce humaine.

J'avoue que je ne puis concevoir comment les provinces et les rangs inférieurs de la société peuvent participer à cette partie de civilisation que donnent les arts libéraux, sans le secours des ordres réguliers. L'épiscopat et son clergé séculier ont un rôle plus élevé dans la société , puisqu'ils sont chargés de l'instruction , de la morale du peuple, des hôpitaux ou des charités publiques. Les moines , indé-^ pendans de pareils soins, indépendans de toute espèce de soucis relativement à leur existence personnelle, peuvent se livrer à des arts coûteux dont l'ordre se trouvait honoré de faire les frais.

Qu'on me permette d'expliquer ma pensée en rappelant dès souvenirs personnels; j'ai été témoin de l'action que ces ordres avaient pour entretenir l'élégance de la société. Il avait été fondé , dans la ville de Grenoble , dix ordres religieux ; chacun d'eux se composait de dix à douze moines. Celt« ville avait vingt - cinq mille habitans ; le parlement n'étendait sa juridiction que sur le Dauphiné, province de huit cent mille âmes de population, lout le monde pouvait, sans examen ou même sans études préalables, obtenir son diplôme de licencié endroit; il n'y avait que certaines formes à remplir par ceux qui avaient la vanité de porter ce titre. Mais alors , comme au'ourd'hai, les cliens ne s'obtenaient que par le travail et le

talent. Un cordclicr, le père Morlon , vieillard de la plus profonde érudition et du jugement le plus sain, faisait tous les matins un cours gratuit de droit civil, et tous les soirs, un cours de théologie et de droit canon. Son ordre , flatté de la popularité qu'il en obtenait, avait fait les frais de îa plus complète bibliothèque de jurisprudence qui fût dans la province. Le père Ducrau , du même ordre , savant d'une activité infatigable, avait été choisi par la ville pour être directeur du musée et de la bibliothèque publique qu'avaient fondés les jésuites et qui restaient sans chefs depuis leur expulsion. Ce moine avait, par la correspondance la plus étendue , fait la collection de tous les ouvTages nouveaux , de tous les objets les plus curieux d'histoire naturelle et de tous les instrumens possibles de phvsique. A des expériences publiques de ces deux sciences, il joignait un cours de littéralui-e ; ce qui procurait lesrassemblemens les plus agréables de gens de tout rang, de tout sexe et de tout âge. Le père Revol , de Tordre des dominicains, géomètre et aslronome , enseignait ces deux sciences à quiconque se présentait , et Tordre avait fait les frais de tous les instrumens connus de mathématique , d'optique et d'astronomie, in chartreux, le père Gerbier, était Tarchilecte el Tingénieur de son ordre. Sa collection des ouvrages relatifs à ces sciences était telle que Vauban s'en fût contenté; et quiconque voulait les étudier, était bien venu au couvent. C'est aux dépens de cet ordre que nombre d'ouvrages ptiblics avaient été construits dans la province ; c'est à lui qu'elle devait ce qu'elle savait en agriculture, et elle savait tout. Je ne finirais pas si je voulais parler des autres sciences qu'enseignaient gratuitement ces ordres, telles que la botanique, la chimie et la chirurgie par les Irèros de Saiut-Jean-de-Dieu. C'est au zèle de tous ces moines que la viile doit Tacademie qui s'y était fondée-

Ea:: seuls, n'ayant pas «Vautres occupations ou (listraciîons, pouvaient entretenir et exciter le goût des arts , et eux seuls avaient les talens et la fortune nécessaires pour îc satisfaire. Tous ces ordres ont péri : le feu sacré s^cst éteint. J'ai revu cette ville, elle se compose d'électeurs et de jurés.

Mais, ou je suis Lien trompé , ou le soleil se lèvera de nouveau sur nos villes de province ,• il v existe encore assez de traditions pour que je fasse cette assertion. C'est que toute ville française de six mille âmes de population , ainsi que celles de l'Italie, de l'Espagne ou de tout pavs catholique, présente de telles ressources de société, que l'esprit le plus attique d'(3xford en préférera le séjour à celui des villes de cent mille âmes de son pays natal. 11 y a proportionnellement en Angleterre un nombre plus considérable qu'ailleurs de grandes villes; mais le public est tellement prévenu de l'ennui qui y préside que jamais un hom.mc retiré des affaires, ou un rentier ne viendra v cherclier uu asile pour le reste de ses jours; il préférera la solitude des campagnes.

Après avoir montré la ricbesse des sources d'instruction flans les pays catholiques, comparativement à leur aridiîé dans les pays protestans, il faut dire quels en sont les résultats. La péninsule, pays montagneux, conséquemment de petite culture, d'une population bornée et pauvre, a des monumens d'architecture d'une grandeur, d'une noblesse et surtout d'une originalité qui, sauf la quantité, la met au niveau de l'Italie. L'Europe n'a pas de ponts ai'.ssi hardis que ceux de Menda, de Badajos et de Mérida, pas d'aqueducs aussi somptueux que ceux de Ségovie et d'Alcantara; les colonnes du centre de ce dernier ont cent pieds de haut sur trente de large et sont en marbre blanc. Il n'<'st pas de militaire anglais qui n'ait pu le voir, ainsi que l'es-

( =c3) calier et les portiques de Mafia ; il n'y a rien cle plus beau, lueme eu Ilalie. Les canaux (rAlicante et les arrosemens <ie la Calalogne passent pour des chefs-d'œuvre de génie , d'après les diîTicullés que présentent les localités. Le plus parfait modèle de théâtre connu est celui de Mur\iédo. L'AHiambra et le Généralife de Grenade, les monumens de Madrid, Séville, Cordoue et Lisbonne font en résultat l'objet de l'a<lnùialion et de l'enthousiasme de tous les gens de l'art. Si je parlais des églises et des couvens, de leur luxe en marbres, statues, vases, bronzes, or, argent et diamaiis , dans les lieux les plus reculés et les plus déserts , il y aurait de quoi confondre l'iniaginalion. Et quel autre moyen a-t-ou de faiie jouir des arts les classes inférieures dfî la société, sinon par les monumens publics ? Qu'on observe qu'une partie de ces monumens est moderne , «"t que de tous les pays de l'Europe, l'Espagne est celui qui, depuis cent ans, a le plus construit. Le palais du roi et l'hôtel de la Poste, à Madrid, sont les deux plus belles et les seules habitations faites depuis cette époque, et certainement deux chefs-d'œuvre incomparables en leur genre. Le palais d'Aranjuès, ses jardins, ses cascades, ses chasses, son village réalisent les descriptions qu'a faites l'antiquité du séjour de \ énus.

J'ai eu occasion, au commencement de cet ouvrage, de parler des magnifiques monumens qu'avait élevés l'Angleterre catholique; mais, faut-il le dire? depuis la réforme , i ne s'est pas formé, et il n'a pas été possible qu'il s'y format un s<mi1 arcliitecle. Certes, ce n'est faute ni d'occasions ni de richesses; l'in'^endie de Londres, en 1666, aurait dà exercer les lalens. Il n'v avait à Loiulres que les églises qui fussent bâties en pierre de taille, parce que la religion catholique , pour rcnd.e à la Divinité ce que les hoaxmes lui dolvctît , ne trouve jamais rien de irop coûteux

( 209 ) pour les temples qu'elle lui élève. Ils résistèrent à l'incendie, mais ii fallait les réparer. La cathédrale de Saiat-Paul eîait détruite; i! la'lat la rebâtir. La réforme avait déjà teilejiient étoufie le gécie de rarchiieciure que le gouvernemenl fut obligé de confier ces travaux à Y^ ren, professeur d'astronomie à Osford. .il vint sur le contlrieut, emporta en Angleterre les plans de Saint-1 ierre de Rome , et réduisant ce modèle, il rcb3tit Saint-Paul de Loî'dres. Son emplacement est si étroit qu'il est un des côtés de ce monument où Ton ne peut passer en voilure, et l'architecte n'a pu y mettre les galeries ouvertes par arcades qiû donnent tant de splendeur à S^ânt-Pierre. 11 y a de cela plus de cent cinquante at;s , et depuis cette époque, il ne s'est pas fait, en Angleterre, un seul monument, à moins qu'on ne veuille appeler ainsi la façade de la prison de Newgale, qui est un heureux coup de iéte étranger aux principes de Tari. Londres n'a que deux graîids théâtres. Un d' ax ayant été détruit par un incendie , au commencement de la révolution française , on appela , pour le rebâtir, 1 arcliitectc de celui de Boideaux, Louis. Son inspiration ne fut pas heureuse : son ouvrage, ainsi que le théâtre voisin et la douane ont été incendiés depuis. Que les voyageurs esa.minenl et jugent ce qui a été construit en remplacement; îe bâament de la douane s'est écroulé. J'ai vu bàlir, en Angleterre, au Aeià d'un million de maisons ; qu'on examine larchitecture de celles des villes. Disons le fait : il y est perdu cet art somptueux qui , souvent , est le ssu! qiii laisse à la posiériié les traces les p!us certaines de noire existence, et qui jadis y brilla de tant de gloire et d 'original i'.é !

L'art divin de la nrasiquene s'y est jamais perdu puisque, ainsi que la France , l'Angleterre n'a jamais produit d auteurs classiques. A qui l'jVarope en doit-elîe la jouis<;ance, sinon au sacerdoce catholique? Pourquoi rAHeinagne ca-

riloii'juc a-l-'c'lie produit tant de grands coinposilcurs , et rAlleinagnc prolcslantc aucun ? parce que, pour ôier momentanément aux fidèles le souvenir de leurs inlcréts mondains , et élever leur àuie , les prêtres ont voulu ajouleiau culte la solennité de la musique; ils ont soUiciîé et oLienu des legs en propriétés territoriales, dont le revenu assurait l'existence d'un maître de chapelle. L'enseignement de la musique est gratuit; et les plus basses classes sont tellement appelées à ces jouissances que, dans toute la partie de rAllemagne catliolique , et surtout dans la Bohême, on ne demande pas, lorsqu'on engage un domestique : Joue-î-il d'un instrument? on demande : De quel iiis- Irumcnt joue-t-il ? Tous les soirs, le raaÎJre et les domestiques réunis forment des concerts que ne désavoueraient pas des arlistes. Comment s'étonner ensuite qu'au milieu de tant de gens qui connaissent, analysent, pratiquent et admirent Tart, il s élève des compositeurs qui excitent l'étonnement et l'enthousiasme du reste des Européens stupéfaits? On croirait cependant que cet art, comme la poésie, ne demande que des efforts individuels, et que les souverains, leurs cours, leurs noblesses pourraient, par leur dépense, encourager les artistes; mais des encouragemens pécuniaires produiront-ils jamais le même enthousiasme que trois mille fidèles qui , se croyant en présence de Dieu, participent en quelque sorte aux visions et au bonheur des séraphins ?

Si rarclnteclure et la musique ont de grandes obligations à la religion catholique, il faut avouer qu'elles en avaient aussi à la royauté et à l'aristocratie, puisque, même dans les temps moyens, les souverains et les seigneurs ont bâti des châteaux et des théâtres; mais la peinture, on peut le dire, ne doit son origine et ses succès qu'à la religion. Si, alors, les autres arts étaient dans l'enfance, co'ui de la

pointure éiait absoluihent inconnu. Les moines, au retour àes croisades, nous rapporlèrent quelques tableaux représentant des sujets de religion; la composition, les draperies, la perspective y laissaient beaucoup et même tout à désirer. Il n'en était pas de même de Texpression des figures. Nos grands maîtres modernes ont très-peu ajouté à ce genre de mérite; ce qui prouve que la partie la plus noble de l'art des Apelles et des Parrhasius avait peu dégénéré en Grèce. Par quel enchantement, l'ensemble de cet art magique s'est-il formé dans le seizième siècle, et perfectionné dès sa renaissance au point de décourager nos tentatives modernes?

yVlors les conceptions étaient grandes, les idées élevées ; la foi était vive ; nos aïeux avaient de la verve dans l'esprit, de la chaleur dans l'dme ; ils tenaient peu à leur bien-être matériel, à leur luxe individuel; ils se plaisaient généreusement à faire participer leurs inférieurs à toutes leurs jouissances. Les mêmes prédications, le même enseignement, les mêmes confréries rassemblaient les petits et les grands; il fallait des temples, des cloîtres vastes et majestueux. La nudité des murs eût refroidi leur enthousiasme; il fallut" les orner de peintures ; les voûtes devaient rappeler les joies célestes , il fallut encore les peindre ; chaque bourg, chaque village voulut partager ces jouissances, il fallut des tableaux. La vie des héros de la religion put être connue du vulgaire. Les souverains, les guerriers, les nobles, excités par ces exemples, voulurent aussi transmettre à la postérité les actions de leurs aïeux; leurs murs furent également couverts de peintures. Il fallut des artistes; de nombreuses écoles s'élevèrent en rivalité les unes des autres. Un grand nombre d'hommes dut étudier la religion, l'histoire, les mœurs , l'architecture , le climat , les costumes de tous les peuples de la terre ; il dut combiner toutes ces choses et

en créer des rèalilés imaginaires pour nous les représenter.

Comment comparer l'cïistencc de ces artistes à celle de ces artisans qui couvrent nos ignobles murs de draperies, de boiseries ou de papier? ceux-ci appartiennent au siècle de la philosophie, les premiersau siècle de la superstition. Il faut rendie à l'Angleterre cette justice que réclament tous ses écrivains : elle n'a jamais connu ce siècle de superstition ; car elle n'a jamais produit un peintre. La réforme qui, comme je l'ai obsei-yé , a étouîTc chez elle l'architecture, n'a pas pu produire le même effet sur la peinture, puisqu'à celte époque la peinture n'v avait pas ercore pénétré. Certes, les séparations de famille qu'occasionnent son commerce et ses établissemens étrangers ont pu encourager l'art de rendre les ressemblances ; mais les peintres de portrait sont aux peintres d'histoire ce qu'un homme , qui a une belle écriture, est à un bon écrivain.

Si la France n'a pas, relativement à sa population, enfanté le nombre de peintres célèbres qu'elle aurait dû produiic , si même elle n'a jamais produit un seul musicien classique, elle ne peut en accuser que le protestantisme et son espiil qui est venu, depuis deux cents ans, détendre tons les resôoris des be.iux-arls. D'abord on a er.ipèclié l'Eglise d'acquérir; puis on a annullé les legs faits en sa faveur; tantôt on a réformé ou supprimé les ordres religieux; enfin on a confisqué tous les biens du clergé. C'est donc à ritalie et à l'Espagne que nous devons ces prodiges de l'art pour lesquels nous pa>ons de si grands tributs d'admiration et d'argent; et encore le génie de leurs artistes n a-t-1! pu se développer que dans le seizième et le dix-septieme siècle , époque où l'Eglise pouvait jouir et disposer de ses revenus avec la même sécurité que les autres propriétaires. Mais depuis lors, qii'a-t-clle pu, qu'a-t-ellc osé entreprendre lorsque , <la dernier sujet jusqu'au souverain de

diaqae élat, il s'est forme une conspiratloa pour la dépouiller ou de ses revenus ou de ses capitaux?

Comment le public, les écrivains et les hommes d'état auraient-ils connu les causes, lorsqu'ils ne connaissaient pas même les effets? Le luxe des tableaux était inconnu en Angleterre avant la révolution française ; la réforme y avait créé la haine même des souvenirs religieux; Cromwell avait vendu à l'Espagne les tableaux de Charles I*"" et l'esprit, qui enfanta la lévolulion de 1688, n'était pas fait pour réveiller l'enthousiasme des artistes. Mais en France, en Hollande, en Russie, en Allemagne, le luxe des tableaux était en honneur; les souverains et les grands seigneurs de ces états en rassemblaient à grand prix. Eh bien ! à celte époque , l'Espagne possédait de magnifiques collections de tableaux italiens et flamands ; les vice-rrois à Naples et à Milan avaient constamment acheté tout ce qu'ils aA'aient trouvé de beau en tableaux , bronzes-, statues et autres objets d'art. Elle connaissait donc ses diverses écoles de peinture; et alors toute l'Europe ignorait que l'Espagne eût une école; et quelle école! la meilleure et la plus nombreuse de l'Europe , celle de Raphaël exceptée. Les armées de la révolution, essenliellement athées, avaient dépouillé les églises des pays étrangers de préférence à leurs palais et à leurs châteaux. Comme c'est à la religion que les artistes doivent leurs plus nobles inspirations, le musée de Paris contenait les chefs-d'œuvre que la catholicité avait produits depuis trois siècles. Les souverains, les grands, les riches , toute l'Europe enfm, ont eu à Paris deux célèbres rendez-vous en i8i4 et i8i5 ; dans ces nouveaux jeux olympiques, à quel tableau la couronne a-t-elle été décernée? à un tableau de Zurbaran, V Apothéose de saint Aitgust'n : jainais rcnthousiasme de l'art ne créa rien d'aussi vivant; les hommes et les anges, la terre

et l'air exprimaient toutes les beautés de la création ; la vie de ce tableau, la transparence des lumières ne nuisent en rien à la noblesse de son ordonnance et à la correction de son dessin. Qui venait ensuite? un tableau semi-circulaire de Mui illos ; il représentait un songe ; par sa poésie , il échappe à l'analyse de l'art; il n'y eut qu'un cri d'admiration, et ce cri fut arraché en présence de la Transfiguration Ac Raphaël, du Suint Jérôme du Dominicain et de tant d'autres chefs-d'œuvre.

Après ce que nous avons \n , faudra-t-il se donner la peine d'expliquer qu'en Espagne tous les arts dépeudans de la peinture, tels que ceux du statuaire, du sculpteur, du graveur, du dessinateur, du fondeur de bronzes, ont droit à la même suprématie ? Qu'on fasse bien attention que ces diverses écoles espagnoles n'ont jamais rien imité, ni cherché dans l'antiquité, et que les beaux-arts n'ont point été en Espagne, conmie en France , confinés dans la capitale. Les ordres réguliers avaient porté le feu sacré dans les provinces les plus éloignées; chacune d'elles a une école et une manière puisée dans soti caractère et dans ses mœurs; et même chaque élève , dans chaque école, a pris un essoi différent; et ces écoles n'ont pas eu, comme la France , un Vernet , puis un Boucher, puis un David qui ont tracé le cercle étroit dans lequel devaient se renferaier leurs timides écoliers. En j)eintuie connue en musique, eu sculpture comme en architecture, ou dit l'école de Seville, l'école de Valence , l'école de Cordoue ou de Madrid. Que dirait un Anglais si on lui parlai! de Técole de Londres ou de Bristol , de Lancasler ou de l'Irlande ? 11 croirait , cl je le dis sérieusement, qu'on parle d'une école de pugilat. C'est le seul art en Angleterre qui ail des écoles , et ce sont les seules écoles que je sache n'avoir pas été fondées ou vivifiées }»ar !os ordres réguliers.

Les Européens onl très-peu voyagé en Espagne, et les Espao^nols en Europe. Néanmoins l'Europe, son histoire, SCS mœurs et ses arts sont connus en Espagne, mais l'Espagne elle-même n'a jamais été connue par les Européens ; et cependant ceux-ci s'arrogent le droit insultant d'accuser les Espagnols d'ignorance ; parmi ces accusateurs , figurent au premier rang les x\nglais , le peuple le plus hostile par principes et par préjugés aux beaux-arts. Et comment les beaux-arts auraient-ils aucun succès chez les Anglais , lorsqu'il enti'e dans l'esprit de leur gouvernement d'en inspirer la haine ?

A l'époque où les armées révolutionnaires de la France commencèrent à envahir ses voisins, un juste pressentiment de ce qu'elles devaient faire et firent en effet porta tous les propriétaires d'objets précieux à les envoyer en Angleterre. La galerie de tableaux du duc d'Orléans, et bientôt après toutes les autres galeries célèbres de l'Europe cherchèrent an refuge à Londres. Le goût des gens riches se réveilla. Ils eurent Toccasion de former les plus belles collections de tableaux; ils en profitèrent. Dans un si grand nombre Je transactions, quelques-unes donnèrent lieu à des contestations judiciaires ; et jamais les magistrats n'ont manqué de blâmer ce qu'ils appelaient le vertige des Anglais qui acquéraient des objets d'art à des prix élevés. Lord Elleuborough a déclaré que le plus beau tableau ne pouvait pas valoir plus de cent louis; et le chancelier, sur son tribunal, a dit qu'il ne concevait pas comment on pouvait donner six francs pour entendre la plus belle voix du monde.

Le peuple anglais est tellement imbu de ces idées , qu'il est devenu impossible d'admettre indistinctement le public à visiter des collections : il touche, il déchire, il casse, il détruit tout, autant qu'il le peut. La magistratm-e tâche de maintenir le système sur lequel elle est fondée, d'autant

plus que les cv(îq:ios anglais s'en dctaclienl Jusqu'à un certain point. Voyant leurs temples désertés par leurs ouaill' s, ils cherchent à les ramener : ils pcnncUent 1 introduction d'un Sful labl'-au, pourvu qij'il ne représente ni la sainte Vierge, ni les saints, ni les mystères, ni l'enfer, ni le paradis; et à l'époque des coi;rs<'S de chevaux, es prélats louent leurs cathédrales, à condition qu'on y chantera un peu de musique sacrée.

Je crois que nous devons regarder comme préjugés pj u fondés les opinions de tous ces écrivains cpi ont piélendu que tel [x uple avait plus ou moins d'aptitude pour tels ou tels arts. Tons les pays du trenliènie au soixantième degré ont donné le jour à des hommes célèbres dans chacun des arts dont l'espèce humaine s'honore ; les institutions seules ont produit cette grande distance de talens entre des peuples «jui comnmiiiquent cependant joiu-ncllemenl entre eux; et telles sont les instil;i!ions de l'Angh'terre, qu il est impossible aux Anglais de donner l'es-.or à leur génie naturel dans les arîs dont les succès dépendent d'un certain ensemble. Les Anglais sont aussi bien appelés à élr>! grandl> architectes , grands compositeurs de musique , grands peintres que les Italiens ou les Espagnols; on en trouve la preuve dans leur poésie. La réforme eut lieu à l'époque de la renaissance des arts en Kuropc. L'Angleterre , les Etats-Unis, la Prusse et les autres pays protestans de l'Allemagne comptent 4o millions dhabitans ; que les docteurs d'entre eux nous disent pourquoi ces nombreuses peuplad'-s n'ont jamais, en 3oo ans, pu produire un seul architecte, un seul compositeur en niusiq;se, un seul peintre, je ne dis pas classique, r.i même connu, niai.s seulement lolérablc aux plus simples connaisseurs. La quantité de ces protestans est poTuMant triple et leurs rifrhcs.ses décuples de colles de lïtalio et de l'Espagne.

Cependant les Anglais, dans celle partie qui ne demande qae des efforts individuels de génie, telle que la poésie, prennent un rang égal à celui des autres peuples, l'Italie exceptée; là, le sacerdoce de la catholicilé a exercé une action si forte , et depuis si long-temps, que cette antique maîtresse du monde ne connaît de rivaux en aucun genre; mais l'Angleterre n'a qu'une littérature bien incomplète dans cette partie qui, comme les arts dont nous venons de j)arler, demande de l'ensemble. Le premier monument à connaître pour se faire une idée d'un pays est celui du langage. II n'est pas d'éci icain français qui ne se regarde comme redevable à l'académie qui a fi\é les règles de l'art de s'exprimer; mais j'ose dire que son travail est bien loin de celui de l'académie espagnole. Elle fut fondée par Philippe v, à l'effet de fixer des règles au langage; il est vrai qu'c4k' avait été précédée dans celle œnvie par des honmies que la France n'a pas été assez heureuse de produire. La langue espagnole et l'italienne étaient formées dès le quatorzième siècle et avaient été analysées par divers lexicographes. En Espagne, trois d'entre eux, Aldréte, Cavarruvia etNoydens, gens de la plus profonde érudition et de la plus saine critique , avaient donné l'étymologie de chaque mot, et avaient tracé les divers changemens que ce langage , le plus noble de tous, sans en excepter celui de l'Italie, avait éprouvés sous les différentes nations par lesquelles l'Espagne avait été envahie et possédée. Le Dictionnaire de l'Académie espagnole, en six volumes in-quarto, fut publié il y a un siècle, et c'est sur son modèle que les jésuites ont fait celui de la langue portugaise, qui jouit également de la plus liante réputation.

La langue anglaise n'a pas trouvé d'étymologiste; ce travail présente cependant moins de difficultés pour la langue anglaise que pour la langue espagnole; celle-ci a des déri-

( :îi8 ) valions des langues hébraïque , arabe , golhiqu", copble, giccque et lallne. L'anglais n'est dérivé que de deux langues: les mots qui expriment les objets matériels , tel» que malso/i y vêlement, noum'iure , métaux, outils, etc., clc, sont dérÎA'és du saxon; les mots, qui expriment les idées métaphysiques, tels que religion, jugement , liberté, etc., dérivent du latin, ou plutôt du français, puisque Guillaume le Conquérant imposa ce langage aux vaincus. L'Angleterre n'a pas de dictionnaire qui établisse des règles strictes. Johnson en a composé un , et certes jamais II n'exista de littérateur d'une plus grande capacité; mais que peut un homme dans une entreprise qui demande la coopération de plusieurs centaines de savans, et encore pendant des centaines d'années? Le dernier des écoliers dispute et a le droit de disputer une autorité individuelle; il se croit appelé à la partager. D'ailleurs Johnson avait vovagé sur le continent, en connaissait les langues, et s'étant aidé des dictionnaires étrangers, il a coopéré à franciser la langue anglaise et conséquemment à la changer de caractère.

11 n'est pas d'érudit anglais, qui ne donne des regrets à la perle de ce langage énergique qu'employait Swifi et les écrivains du temps de la reine Anne ; si nous rappelons également ceux du siècle de Louis xiv, c'est autant pour leur sentiment que pour leurs expressions. Nos derniers écrivains, Montesquieu, Voltaire et BufFon ont, dans beaucoup d'écrits blâmables, abusé du noble instruuicut du langage, mais, certes, il ne s'est pas délérioré dans leurs mains. La révolution a attaqué les lois de notre langage avec le même acharnement qu'elle mit à attaquer toutes les autres lois; mais le clergé les a défendues et seul il les défend encore avec plus de succès qu'oji n'aurait osé l'espérer.

Après avoir parlé de l'art de s'exprimer , il faut parler

( 219 ) du pîus îiobîc usage que l'honuiic puisse en faLe, celui de traiter de ses rapports entre son Créateur et lui; je veux dire la théologie. En Angleterre, chaque secte a eu ses théoiogiens, comme l'égUse anglicane a eu les siens. Une partie de ces sectes n'existent plus; il n'y a donc rien à dire sur les devoirs qu'elles s'étaient imposés dans leur rapport avec la Divinilé , et nous n'avons qu'à nous féliciter de ce que ces monumens de honte sont effacés. Il faut espérer encore, pour nos neveux, qu'il en sera de même pour la théologie anglicane qui, à quelques exceptions près, se compose des outrages les plus grossiers contre la religion catholique et son chef. L'Espagne, au contraire, a produit une multitude d'écrivains aussi célèbres en ce genre que ceux de l'Italie : les systèmes de saint Thomas et de saint Ignace dureront autant que la catholicité , et la catholicité durera autant que le monde civlh'sé.

Si de la théologie nous venons à l'éloquence , FAnele-' terre peut d'autant moins citer un orateur célèbre dans la chaire, qu'elle lui défend l'usage de l'éloquence. Un prédicateur, obligé de lire son sermon, n'a le droit de se livrer à aucune inspiration. On y a imprimé Slair, un Ecossais ; inais il avoue lui-même, dans Sa préface, avoir beaucoup puisé dans Massilion , en écartant cependant avec soin toute espèce de traité sur le paradis et sur l'enfer, et sur tout ce qui regarde la récompense des bonnes œuvres et la punition des mauvaises. On doit avouer que voilà un système de rc-* ligion bien désintéressé. L'Europe catholique, au contraire, peut se vanter d avoir créé ce genre d'éloquence. Les anciens n'en avaient pas même eu l'idée. L'Espagne nous a prouvé que dans un genre étranger à celui de la chaire, elle n'est en arrière d'aucun pays : à une époque moderne, elle a pu exciter l'enthousiasme de l'Angleterre et l'éieclriser. Lorsque les Français, en iSo8, envahirent ce

royaume, les Espagnols, loul d'un lucme temps, sonnèrent un tocsin qui doit encore retentir aux oreilles de l'Europe. Les évêques espagnols adressèient des mandenicns à leur clergé, les généraux des proclamations à leur armée, les administrateurs des instructions à leurs subor- <lonnés ; et tous , sans se voir, se communiquer, ni s'imileifirent éclater leur indignation avec une telle chaleur d'âme, cl im tel bonheur d'expression , qu'un recueil de tous ces morceaux serait une acquisition précieuse pour les lettres. Les éligibles anglais ou français ont fait dernièrement desadresses à leurs éhdcurs pour obtenir leur vote ; mais qu'on trouve un éditeur pour les recueillir, et un lecteur pour les lire!

Je ne parlerai pas des ouvrages de morale. Chez les Espagnols, comme chez les autres peuples catholiques, elle est toujours dépendante de la religion , de ses dogmes , de ses préceptes; les bienséances mêmes, que se doivent entre eux les gens du monde, y tiennent. Les Anglais ont cru pouvoir séparer la morale de la religion. Addisson, tout religieux qu'il était, est à juste titre le chef de celte école; u)ais il s'est affranchi de la plus grande des difficultés. Ses ouvrages, ainsi que ceux de Johnson, son c; nipélileur en ce genre , n'ont aucune espèce de plan ; ce dernier doit sa gloire à sa Biographie des Poètes, ouvrage qui me parait l'emporter même sur Plularque. Au reste , sans disputer le talent des hommes qui ont délaillé la morale périodiquement et à l'abandon, comme les Sibvlles le faisaient de leurs oracles, on peut juger combien l'Angleterre avait à regretter la morale catholique, qui piévoil et enseigne la vie dans toutes ses époques et tous ses accidens. Comme devoir et comme jouissance, qu*a-t-on à désirer quand on a lu l'iniifation »l'' Jésus-Christ, sinon de la relire i'

La première connaissance nécessaire a 1 homme est celle de ses devoirs, et si l'Espagne en a un code com'){et, sa littérature a droit au rang le plus élevé. Il s'en faut de beaucoup qu'elle se borne là : Philippe il fit faire toutes les traductions de l'antiquité. Je ue me fais pas juge de leur mérité. La poésie , en espagnol comme en anglais , a un langage à elle; mais comme ces tradaclions conservent depuis cette époque la plus haute réputation , je les crois égales à celles qu'ont faites en Angleterre Dry den, Pope, et tant d'autres hommes d'un grand talent. Si l'Espagne a de si bons traducteurs comment douter qu'elle n'ait des commentateurs d'un mérite égal? Les commentaires du père Lacerda sur Virgile senties plus estimés qu'on ait faits sur ce poète. Un 'prêtre, le docteur Casiri , a publié en iaiin les versions des manuscrits arabes qui sont àl'Escurial; il y a trouvé des traductions d'Hippocrate, de Galien , de Dioscoride, de Platon et d'Aristote ; il a divisé en douze chapitres la science et la littérature des Arabes ; il a donné le système de leur versification, l'histoire de leurs poètes, de leurs critiques et de leurs commentateurs.

D'après ce dont tous les gens de l'art conviennent sur la beauté et la hardiesse des ponts, des écluses, des aqueducs et autres ouvrages hydrauliques de l'Espagne, je n'ai pas besoin de dire que les Espagnols ont suivi , sinon précédé, dans les sciences exactes, les progrès du reste de l'Europe. La construction de leurs vaisseaux de guerre à trois ponts, ainsi que celle des frégates françaises, jouissent d'une telle supériorité de réputation sur l'architecture navale de l'Angleterre que j'ai vu, pendant une longu*> suite d'années, les Anglais employer des architectes ctran gers, et faire construire sur les modèles de l'Espagne et de la France. Certes , on ne peut pas stccuser les A;iglais de manquer de capacité dans les sciences e:;actes : Newion,

à lui seul, csl uans ce genre Thonneur d'une rr.onarcl.i.'- ; mais IWnglelerre n'a pas, comme l'Espagne, deux mille couvens où tout peut se découvrir, se connaître et s'ens» igner; elle n'a pas, ainsi que Paris, des écoles gratuites et spéciales, des instrument et des livres dont tout le public peut faire usage.

Les Anglais ont prouvé leur aptitude aux sciences exactes, ils n'ont pas le même avantage dans la science du cœur humain, ils ont des' possessions ou des étabiiss<'mens dans toutes les parties connues de l'univers : les vovages forment donc, la partie la plus riche de leur littérature; mais que de pauvreté dans celle richesse! Les Anglais, en parlant de chez eux , ont dans la tête un svslcme de civilisation complet dans les préceptes comme dans la pratique. Les préceptes se composent de ce qu'on dit en Angleterre, la pratique, de ce qu'on v fait; et ph;s ce qu'ils ont ^^l dans léîranger s'éloigne de ce beau idéal, plus iîs ont de désordres à représenter ; et ici je ne parle pas de cette tourbe de voyageurs qui, à leur retour, font imprimer un vovage : la plupart ne trouvent pas d'issue hors du cercle de leur famille et de leurs amis; je parle de leurs gouverneurs, de leurs diplomates et je ne trouve pas même une exception à faire parmi eux. J'en cit<'rai un seul exemple.

L'ambassade la plus pompeuse, qu'ait jamais. en\*n«: ée l'Angleterre, est celle de lord Macarlney en Chine. 11 v fut accompagné d'un très-giand nombre de savaris et des artistes les plus distingués de l'Angleterre. A son retour de ce vovage [célèbre, son secrétaire en fit une n-lation qu on a le droit de regarder comme officielle. L'ambassadeur et sa suite avaient débarqué dans leur traversée à F\io-Janciro ; qu'on lise ce voyage, et l'on verra combien les Anglais se permirent d'invectives contre le gouvernement de cette île , U religion et le sacerdoc* catholiques; mais eu arrivait eu

Chine, l'ambassadeur fit une proclamation dans laquelle il commanda le silence et le respect.

Je n'ai pas été au Brésil, mais je sais que le système de colonisation portugais est le même que celui des Espagnols, et je crois connaître le système espagnol ainsi que le système anglais. Mes observations ont été locales et matérielles; et je maintiens que sur cent esclaves, les Anglais, au bout d'une année , n'en avaient plus que soixante , et que les Espagnols avaient maintenu ce premier nombre. Pour connaître la société , il faut toujours commencer par les derniers rangs. Los plus grands voyageurs, les seuls vrais observateurs que rEiu"ope moderne ait eus, sont les jésuites et les missionnaires ; dans ce nombre brillent surtout les Espagnols. Ces saints religieux étaient portés dans des contrées éloignées par des motifs étrangers à toute espèce de commerce et de profit; ils y allaient pour convertir et civiliser. De tant d'ouvrages publiés sur la Chine, sur l'Asie , les Lettres Edifiantes seules nous font connaître les divers peuples et les castesqui les composent. Par elles, nous pénétrons dans des intérieurs de famille, et jamais militaire on marchand n'a pu y pénétrer, et n'a pu nous en rendre compte.

L'histoire est à noire pays ce que les voyages sont aux pays étrangers, et aucune nation n'est aussi riche que l'Espagne en chroniques, mémoires, bibliographies et histoires. Quel que soit le ridicule auquel je m'expose en revenant toujours à parler de ses deux mille couvens, je dirai que presque chacun d'eux a, depuis sa fondation, enregistré les événernens et les personnages célèbres dans la province ou l'arrondissement qu'occupent ces pieux étabiissemens , et que les provinces anglaises seraient dans le dernier embarras pour trouver leur histoire depuis l'époque de la réform.e. Les journaux, je le sais, y suppléent en quelque

sorle; mais l'/Vngleterre n'a <lc journaux dans les provinces que depuis l'i^poquc de la guerre d'Amérique. Quanl à ces grands corps d'histoire de Hume, de Gibbon , de Roberlson dont l'Angleterre se fait tant d'honneur; nous demanderons quel est l'homme grave qui, en Angleterre, oserait prendre pour aulori.'é ces écoliers de Voltaire. Citons-nous ici leur maître? Ossorio en Portugal, et Mariana en Espagne, ont moins de pompe et de brillant, mais chez eux ils font autorité. Il faut le dire, l'Italie seule, parmi les modernes, a eu des historiens de premier rang; ces historiens étaient des hommes d'état, et l'on sent que la main qui écrit a agi. Quant aux hommes médiocres qui ont tenté cette carrière, chaque pays en a produit et en produit encore. Leurs ouvrages sont bons à consulter comme chronologie, et encore consul tera-t-on touj ours de préférence ces immenses ouvrages qui, tels que l'Art de vérifier les Dates, n'ont pu être faits que par les ordres réguliers, au moyen des coopérations qu'ils avaient dans toutes les parties connues du globe.

Je le répète, dans cette partie de la littérature qui demande de l'ensemble, les Anglais, ainsi que les autres peuples protestans, sont inférieurs aux peuples catholiques ; u»ais si nous passons aux ouvrages diniaginalion , Swift, Pope, Dryden, Goldsmilh, et une quantité d'autres sont , en vers comme en prose , des auteurs délicieux ; mais ils ne le sont pas plus que Garcilasso , Gongora, Boscan , pas plus rue Cervantes dans Don Quichotte, que Quévédo dans sa \ ie du grand Tacano, et surtout que le pèrr Isla, un jésuite, dans son Fray Gerundio. l^es Espagnols estiment avec raison ce dernier ouvrage à l'égal de Don Quichotte; Boileau n'a pas de critiques plus justes et plus poignantes contre les mauvais poètes <jue le père Isla contre les mauvais prédicateurs. J*renanl son Gerundio dans Icnfance, il l'élève dans les notions les plus absurdes

iusqu'au moiueni où il io met dans les ordres mendians pour en faire un prédicateur de campagne. L'inquisition avait permis d'abord l'impression du premier volume de cet ouvrage, le plus atlique peut-être de l'Europe moderne; mais les ordres religieux et les évêques mêmes élevèrent un cri d'effroi sur le danger que pareille critique faisait courir à la religion. Ce premier volume fut supprimé et le second ne fut pas imprimé ; la causticité de l'ouvrage justifiait celte mesure. Je ferai observer que cette multitude d'hommes éminens ont fleuiû dans ce dix-huitième siècle, époque d'une grande stérilité pour l'Europe. Les pères Feyjoo, Sarmiento, Buriel, MM. Campomanès, Jovellanos ont traité l'histoire, l'économie politique avec autant de succès que les autres Européens, et dans ce nombre je comprendrai même M. Burke, auquel on n'aurait pas cru de compétiteur. En résultat, qu'on retranche de la littérature des Anglais ce que les athées ont écrit contre la religion, et ce que les gens religieux ont écrit contre la superstition , de bonne foi que resle-l-il à lire en fait d'ouvrages graves? les louanges les plus sincères d'eux-mêmes d'abord, et ensuite d'eux-mêmes.

Je pourrais me dispenser de parler du théâtre de l'Espagne; ses auteurs dramatiques ont pénétré en Europe, et en cela ont été plus heureux que ses autres poètes ou écrivains. Lopès de Véga et Caldéron ont composé plusieurs centaines de pièces de théâtre, et Morelo en a composé soi>;ante-dix. Toutes ces pièces sont en vers; le théâtre espagnol n'admet pas la prose. Leurs vers sont en général de huit syllabes et, suivant le bon plaisir de l'auteur, entrecoupés de vers plus longs , rimes ou non rimes. La plupart des pièces de ces auteurs sont en un acte ; les plus longues s tnt en trois. A l'époque où ces auteurs écrivaient, les femmes seules avaient le droit de utoiilcr sur le théâtre, et

ojlcsn'auraicnl pu soutenir rlo plus longs efforts àc dccla- Rialion. ]j'Ang!elerre n'a eu qu'un liomnie qu'on puissi? o])pbser à ces trois Espagnols : c'est Shakespeare. 11 a fait quarante pièces de théâtre; mais elles sont en cinq actes et d'une longueur hors de toute proportion avec la palience d'un auditoire du midi. Les morceaux les plus saillans de ces pièces sont en vers de douze syllabes non rimes, mais la conversation ordinaire y est en prose. Racine et Corneille ont produit des ouvrages dramatiques plus réguliers: mais un homme impartial serait bien embarrasse s'il avait à proclamer celui de ces cinq hommes à qui est due la palme du génie.

Les deux Espagnols procèdent comme Shakespeare; ils n'ont pas d'exposition, parce qu'ils n'avaient pas de plan. Fortement préoccupes par leur sujet, ils amènent dans leur «lébut un événement tragique, et par là dépouillent le spectateur de toute idée antécédente; ils saisissent et fixent son attention et son intérêt. On a pu en juger à Paris : Roméo el J u/t eile àéhu\c par un duel sinistre, Hamlct , par l'apparition d'une ombre sépulcrale, et Macbeth, par un régicide. Cinq actes ne pourraient se soutenir à celte hauteur; viennent alors des ressouices inusitées aux Français : chez chacun de ces quatre auteurs étrangers, de grands nombres d'années, de grandes distances de lieux sont souvent francliies d'une scène à l'autre; des êtres imagifiaires sont personnifiés, des conversations burlesques sont introduites; mais quelle variété de caractères originaux , vrais et soutenus dans leurs actions comme dans leurs paroles î «pie d heureuses transitions des scènes les plus terribles aux affections les plus douces, ou aux cvénemens les plus gais ! On peut critiquer, mais on ne per.t abandonner le théâtre ni le livre. Sur sept mille pièces de lliéàtre que l'Espagne a jModuiles, il en est au-delà de trois cents qui sont restées

. ( 3:^7 ) au répertoire; TAngk terre et la France r/en ont pas cent.

Je me suis permis d'écrire quelques pages sur la littérature espagîiole, parce qu'elles me paraissent susceptibles d'intéresser le lecteur ; mais si un Espagnol à Madrid s'avisait de présenter une pareille esquisse de la littératui-e française , il y serait vraiment lionni. Nos auteurs classiques y sont connus ainsi que ceux de l'Italie, et voilà le peuple que nous avons l'impudeur d'appeler ignorant ! Si l'on reprochait aux Espagnols de mettre en architecture , en mus;qu;> et en peinture plus de temps et d'argent que ne permet leur fortune , de répandre dans les classes inférieures de la société le goût de la latinité, de la poésie, de la liltérature et de toutes les jouissances classiques, et par là de leur donner une espèce de dégoût du travail manuel et des arts mécaniques, le reprociie serait fondé; mais que ces reproches viennent des Anglais et des Français qui , de tous les peuples de l'Europe, sont ceux qui ont le plus restreint ces jouissances, eux qui sont en arrière do l'Allemagne, de l'Italie, et surtout de l'Espagne, vraiment c'est trop eu imposer à la crédulité populaire !

Pvésumons ce que nous avons voulu prouver dans ce chapitre. Dai;s les arts mécaniques , les Espagnols ont autant de connaissances que les Argîais; les manufacttircs de draps à Ségovî", d'étoffes de soie à \ alence, d indienne à Barcelone, les fontes de fer à Séville , peuvent pîvaliser de beauté et de qualité avec les manufactures des Anglais. Mais ces mêmes Anglais peuvent-ils rivaliser avec les Espagnols dans les arts libéraux^ j'ose prononcer que non; et à qui les Espagnols doivent-ils celte supériorité ? au clergé , et surtout au clergé séculier.

Page 1