II
dîgnîlaîres ecclésiastiques et des professeurs des universités. Enfin, en Angleterre , une cure est regardée comme un purgatoire, et les gens qui ont quelque puissance, l'emploient à en retirer les malheureux curés. Cependant, je dois ajouter que s'il s'accorde gratuitement beaucoup de cette nouvelle espèce d'iudulgenccs , il s'en vend encore davantage. L'usufruit d'une cure est d'un prix bien plus élevé , si l'on y peut ajouter le droit de non-résidence. D'après la loi et la coutume , tout cela se fait sans aucun scrupule. Les biens de l'église et ses privilèges sont donc devenus les propriétés de la noblesse ; elle peut les transférer et elle les transfère en effet comme ses fonds publics , ou les met à l'encan comme des actions de théâtre.
Pour fixer d'une manière précise l'esprit de mon lecteur sur le plus ou le moins de progrès qu'a fait le désordre en ce genre , il faut dire les résultats connus d'après diverses enquêtes parlementaires faites à ce sujet. Sur les io,8oi paroisses dont se compose l'Angleterre , les 26 évêques ont
la nomination de i^sgo '''*'^"-
Les doyens et les chapitres , de 1,108
Le clei'gé nomme donc à 2,098
Les universités d'Oxford et de Cambridge nomment à 53o , „ , „
Le roi, a 1,01 5
Les laïques , propriétaires de fiefs , à 6,858
10,801 Les revenus de ces cures diffèrent autant que les pays dans lesquels elles sont situées diffèrent par leur population, leur agriculture et leurs manufactures. Ce revenu se compose du casuel , de la glèbe , des dîmes et de diverses propriétés foncières : celles-ci, depuis trente ou quarante ans» saugmentent tous les jours davantage. Une paroisse, avant do faire le partage des terres communales , en abandonne
âu clergé une proportion relative à la dîme qu'il lui devrait sur ses nouveaux défrichemens ; car je dois faire observer que la dime est différente dan chaque fief; elle varie du dixième au trentième ; la moyenne du royaume est supputée être du quinzième. Quant aux terres du clergé, on ne les dislingue plus, comme on le faisait autrefois, par leur culture supérieure ; on les distingue, au contraire, par leur chétive apparence. En effet, un ecclésiastique titulaire usufruitier ne va pas employer ses capitaux à bàlir ou a cultiver une ferme dont ses enfansne peuvent pas avoir la jouissance; ils ne trouvent pas même de fermiers qui veuillent se hasarder à pareilles entreprises , puisque les baux doivent finir au décès du curé titulaire.
Le clergé seul n'a donc point participé au succès prodigieux de l'agriculture. Mais si raccrois>ement de l'étendue de leurs terres a peu ajouté à leur revenu , la dîme sur celle des autres a décuplé de valeur. Il est vrai que les murmures, les procès et les résistances à la payer ont augmenté dans une bien plus forte proportion; mais enfin le droit et la force sont là, et au bout de l'année , elles n'ont pas produit moins de soixante à quatre-vingt millions , quelles qu'aient été les difficultés. C'est donc pour les éviter que le curé fait tous ses efforts pour ne pas résider dans sa paroisse. Les terres seigneuriales sont en général exemples de la dîme. Quand les seigneurs fondèrent des paroisses, ils accordèrent, pour en assurer le service, la dîme sur les terres de leurs vassaux, et naturellement stipulèrent une exemption sur les leurs ; c'est donc à peu près un quart de la suiface de ce royaume qui n'est pas sujet aux dîmes.
Voici l'état positif des résidences, tel que les pièces officielles nous le fournissent:
Curés non résidens par exemption 2,668
Curés non résidens par licence 2,207
Curés non résidens, sans exemption ni licence. . i,c33 Curés non résidens faute d'églises , ou parce que le bénéfice est sinécure , ou qu'il appartient à im évêque , ou qu'il y a vacance , séquestre , procès, etc. . 4^o3
Total des curés non résidens. . . . 6,3ii Curés résidens 4i49o
10,801 Ces 6,3ii curés non résidens se font remplacer par un waire. Dans les villes , ils lui abandonnent la taxe imposée sur les maisons ; dans les campagnes , le casuel , la glèbe et les petites dîmes. Ils retiennent pour eux le produit des terres et des grandes dîmes. Celles-ci se composent des produits immédiats de la terre , tels que le grain , le fourrage , le bois , les racines et les fruits. Les petites dîmes se prélèvent sur les animaux ou le revenu qu'ils rendent, tels que les agneaux et la laine des brebis, les veaux et le lait des vaches, la volaille et les œufs , les abeilles et le miel , ou sur la valeur des poulains et des autres animaux , ou sur l'industrie personnelle des journaliers. Tel est à peu près le partage qu'ont décidé et que décident tous les jours les tribunaux dans des milliers de procès entre le curé et sa paroisse , ou le curé et son vicaire , ou encore le curé et son vendeur. Je dois dire que souvent il se fait des abonnemens , surtout pour les petites dîmes , et toujours , bien entendu, aux dépens du malheureux vicaire , lui qui est obligé de vivre sur les lieux ; généralement chargé de famille , il tomberait dans l'indigence , s'il ne tenait une école , ou s'il ne courait la campagne pour desservir une autre cure et donner des leçons.
Qu'on observe que les 449^ paroisses où les curés résident sont celles dont le produit modique ne permet pas de
substituer un vicaire ; car on s'imagine bien que les revenue des cures ne sont pas plus égaux entre eux que les autres revenus de ce monde. S'il en est qui valent 60,000 francs par an, il en est qui n'en valent que mille.
Le clergé anglican se compose de 65o dignitaires , en descendant des évtîques aux chanoines , et de 17,000 curés ou vicaires; leur revenu de toute nature est au moins de cent vingt millions de francs. Si, malgré d'aussi grandes richesses réparties entre un si petit nombre d'individus , bclergé n'oblient, dans l'ordre social , d'autre influence quicelle que donne la fortune , il ne peut en accuser que sa constitution vicieuse. Quelle influence peut obtenir un cierge dont les éveques reconnaissent à genoux leur temporel du roi, dont la plupart des curés sont nommés par des laïques ; un clergé dont l'épiscopat est toujours en hostilité avec ses curés, à raiôon de leur simonie ou de leur non-residcnce ; dont les curés sont toujours en hostilité avec leurs vicaires pour le partage de la glèbe , et dont les vicaires sont toujours en hostilité avec leurs paroisses pour le prélèvement des dîmes?
Sur CCS 18,000 ecclésiastiques, il en est donc 10 à 1 1,000 seulement (]ui exercent le sacerdoce, mais qui, chargés de famille, font du sacerdoce une des industries qui les alimentent. Ils n'ont à s'occuper ni du catéchisme , ni de la confession , ni des malades , ni des pauvres , ni du bréviaire , ni de la messe. Le dimanche malin, ils quittent leurs affaires pendant deux heures , pour fiiire leur service ; ce ser\-ice fini , ils reviennent k ces mêmes affaires jusqu'au dimanche suivant.
Les autres 8,000 ecclésiastiques vivent dans le monde , où ils dépensent au-delà des trois quarts des revenus que la loi destinait exclusivement à un sacerdoce actif. Je ferai donc observer que ce qu'on appelle en Angleterre des ecclesiasti-
( i5 ) ques, ne représente rien de ce qu'on entend par ce mot même dans les états protestans du continent, dont l'Eglise est bien plus influencée qu'elle ne le croit par le voisinage de l'Eglise catholique. Je dois ajouter cependant qu'il n'est pas d'hommes individuellement plus respectables et plus instruits que ces ecclésiastiques anglais. Dans nos malheurs, nous y avons trouvé des amis sincères et des soutiens généreux. Mais , encore une fois , ce ne sont pas des ecclésiastiques; ce sera, si l'on veut , le corps de propriétaires le plus instruit de l'Europe. Il en est bien quelques-uns qui s'occupent de théologie ; mais ceux-là en sont encore à chercher dans l'Apocalypse le jour où doit tomber la prostituée de Babylone , ils ne trouvent plus ni auditeurs , ni lecteuis, surtout depuis qu'ils sont revenus de l'extase théologique où les avait jetés l'emprisonnement du pape en France. L'instruction ou la science du plus grand nombre des ecclésiastiques est donc purement profane ; ils ne se surchargent guère la mémoire de la légende ou du martyrologe , et se fatiguent peu l'esprit à commenter les opinions des Pères de l'Eglise ou les décisions des conciles.
C'est cependant de bonne foi que les gens d'un certain rang croient et font croire que le peuple anglais est un peuple religieux ; mais pour remplir les devoirs pénibles de la religion , le peuple anglais , comme les autres peuples , a besoin d'y être excité par de grands rassemblemens et de grandes solennités , par des exhortations et des menaces , par des exemples , des récompenses et des punitions ; et comme pour tout cela il n'y a ni les hommes ni les lieux, un lecteur clairvoyant tiendra pour ridicule cette assertion : Le feu de la religion peut-il se nourrir par la lecture de la Bible qu'on fait ou qu'on ne fait pas chez soi le dimanche ? La parole de Dieu , proclamée dans son sanctuaire , est à «ne lecture privée ce qu'un homme est à son portrait. Qui
pourrait croire qu'un peuple entier, ahsorljé par le travail ou la dissipation , par le chagrin ou les jouissances , s'élève de sa propre force à l'oraison mentale 1* Quelques âmes élues , s'il en est , pourraient à peine y arriver. Que si Ton prétend que l'Angleterre est le pays de l'Europe oa il v a le moins d'incrédules et d'athées, il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans celte proposition. Pourquoi? parce qu'il n'y a pas de réaction là où il n'y a pas d'action ; il n"y a pas d'incrédulité là où il n'y a pas de croyance ; on ne dit aucun mal de la religion là où l'on n'en parle jamais. Un Anglais a pu quelquefois être occupé de religion dans son enfance , mais il vous dira froidement qu'arrivé à l'âge de raison , il n'a pas donné de suite à cette élude , et qu'il s'est borné à celle que sa profession exige.
Le clergé anglican d'Irlande se compose de 587 dignitaires et de i,3o9 curés ayant bénéfice : la pluparl de ces ecclésiastiques ne résident pas en Irlande , et les curés n'ont pas même de vicaires à substituer à leur place, faute d'églises ou d'assistans. L'Irlande, sur sept millions d'habitans, en a cinq et demi de catholiques , un de dissidens et tout au plus 5oo,ooo sectaires de l'église anglicane, Le revenu de leur clergé y est de même nature qu'en Angleterre , mais comparativement beaucoup plus considérable; îl s'élève k présent au-delà de trente millions, et, grâce aux défrichemens , il s'augmente tous les ans. On n'a jamais Iraité des dîmes.
L'Ecosse est purement presbytérienne. Son Eglise se compose de 45 collégiales contenant chacune 20 paroisses. Ces /|.5 collégiales sont régies par autant de pasteurs qui , dans leurs réunions annuelles, nonmient aux vacances des paroisses. Le nombre des ecclésiastiques écossais esl donc de g45. On leur accorde , dans les campagnes, la glèbe et quelques dîmes; dans les villes, un certain droit sur le loyer
( 17 ) âes maisons; rcnsemble peut produire un revenu Ac cinq millions de francs , et est assez également rénarli entre eux ; ceux-là sont à peu près à leur affaire et Ton peut dire, au sujet de cette Eglise, qu'il y a au moins de l'ordre dans le désordre.
11 me reste à parler des dissidens. L'Eglise anglicane a plus d'obligations à leur active rivalité qu'elle ne pense , car, si aujourd'hui elle tombe en désuétude, c'est qu'elle n'a plus ni amis ni ennemis. Les sectes séparées d'elle s'étaient tellement nmltipliées que, sous le règne de Georges m , il n'a pas clé accordé moins de douze mille licences pour ériger divers bâîimens en cliapelles; et dans ce moment où Londres avec sa banlieue a 1 1^ paroisses et i32 succursales, en tout 2/fi lieux de rassemblemens , les non-conformistes en ont 265. Il est vrai que les angicans paraissent d'une durée plus solide que ces derniers, qui dépendent de la mode , de la politique ou de la fortune de leurs sectateurs. Toutes ces sectes , à l'époque de la révolution française , se livrèrent aux attaques les plus démagogiques; la noblesse, dans son intérêt, crut naturellement devoir soutenir l'Eglise légale de toute son influence. Mais la violence de l'ouragau s'étant apaisée, la religion anglicane ne se rappelle plus au souvenir des fulèles que par les sacrifices qu'elle leur coàte ; les sectaires, de leur côté, abandonnent tous les jours leurs nouveaux systèmes, non pas pour rentrer dans la religion anglicane, mais pour se placer dans la plus exacte neutralité entre les religions contendantes; les dissidentes ne peuvent d'ailleurs se soutenir que par des souscriptions fort coûteuses ; et nombre de causes inopinées sont venues les rendre impossibles; une partie de ces sectes, qui avaient enrôlé un quart de la population dans les trois rovaumes, ont disparu a la mort de leurs fondateurs. Leurs ministres ne fout corps entre eux que lorsqu'il s'agit de quelque op-
position au clergé anglican ; ils n'ont d'ailleurs point de chef commun, poinl de doctrine, point d'unilé et le plus souvent point d'Instruction. On en voit journellement qui, pour vivre, sont obligés de retourner aux professions mécaniques dont ils étaient sortis.
Le clergé anglican se divise donc en deux classes : d'abord le clergé actif, si toutefois la religion protestante exerce aucune action , et le clergé passif. Celui-ci est le vrai clergé : ses ministres ont acheté leurs cures , et apfès avoir laissé tomber quelques miettes de leur table aux desservans, qui les remplacent dans leurs fonctions, ils ont encore un intérêt de dix pour cent de leur argent. C'est même pour un jeune homme une manière plus sûre et plus avantageuse de p'acer son argent à fond perdu que chez les compagnies d'assurance ; par ce moyen , il vit dans le monde et ses joies. Le clergé actif, chargé de famille , languit dans un état voisin de l'indigence, malgré son économie et son industrie ; et il y languit tellenient que le parlement fut obligé , il y a vingt ans, de passer un acte pour assigner annuellement deux millions cl demi de secours alimentaires aux ministres les plus nécossileux. Le sacerdoce n'a donc pas plus d'affinité avec les classes inférieures que n'en ont les autres ordres de la société. 11 faut voir à présent par quels moyens on a suppléé à l'action qu'exerçait autrefois le clergé catholique en Angletene.