CHAPITRE PREMIER
De r esprit iV association considéré dans son principe et dans ses effets*
Deux doctrines partagent le monde, a dit un homme de génie : l’une tend à unir les hommes, et l’autre à les séparer; l’une conserve les individus en rapportant tout à la société, l’autre détruit la société en rapportant tout à l’individu.
ESSAI
Jimez-vous les uns les autres : là sont la loi et les prophètes. Parole profonde sur laquelle reposent, selon Bossuet (i) et Domat (2), les vrais fondements de la politique et de la législation. Or, la loi de charité correspond, dans Tordre moral, à la loi d'association dans Tordre politique.
Platon et Cicéron, Tun dans le livre sublime que Jtl de Maistre a appelé la Préface humaine de P Evangile, Tautre dans l'admirable Traité des devoirs , ont écrit ces lignes dignes d'être méditées : Comme la vie ne nous a vas été donnée pour nous seuls et que nous en devons une part à la patrie et à nos amis; comme , suivant les stoïciens , toutes les productions de la terre se rapportent a notre usage , et que T homme lui-même est né pour l'homme, afin que tous soient utiles à tous , prenons ici la nature pour guide ; mettons tous nos avantages en commun par un échange mutuel de services et de bienfaits ; consacrons nos talents , nos travaux ? nos facultés a resserrer les nœuds de la société humaine.
Un hommage non moins éclatant a été rendu aux mêmes principes par Sénèque le philosophe (3).
D'où dépend, dit-il, notre sûreté, si ce n'est des services mutuels que nous nous rendons? Certainement il n'y a que ce commerce de bienfaits qui rende la vie commode, et qui nous mette en
(1) Politique sacrée, liv. 1^ arL
(2) Traité des lois , chap. t **, , pag. 7.
(3) De henef* , 4, cap. xviii.
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état do nous défendre contre les insultes et les invasions imprévues. Quelle serait la condition du genre humain si chacun vivait tout seul? Autant d’hommes j autant de proies et de victimes toutes prêtes pour les autres animaux; un sang très aisé a répandre; en un mût, la faiblesse même. C’est aussi la sociabilité qui arrête la violence des maladies, qui fourilit des secours à la vieillesse, qui soulage nos douleurs, qui nous donne lieu d'implorer l’assistancé d’autrui contre les accidents de la fortune, et qui nous inspire du courage pour les supporter. Otez la sociabilité, et vous détruirez en riièmc temps F union du genre humain, d’où dépendent la conservation et le bonheur de la vie. »
C’est surtout dans les livres saints qu’a été comprise et développée dans toute son étendue la loi fondamentale de la sociabilité. Il est écrit dans la Genèse que l'homme ne doit pas s’isoler (i). Vm so/i! s’écrie l’auteur du livre de la sagesse ; et l’Ecclésiaste : Le frère aidé de son frère est comme une ville forte, ployez comme les forces se multiplient par la société et les secours mutuels ; si quelqu’un est trop fort contre un seul , deux pourront lui résister ; une corde à trois cordons est difficile à rompre .
Ecoutez Dieu lui-même parlant par la bouche de l’Evangéliste (2) : Qu* ils soient un comme nous f
(1) Non estbonum hominem esse seluni ,
(2) Jesui , XVII, 2, 2 J , 22.
essai
( jui qu ils soient tous ensemble; comme vous êtes en moi et moi en vous , qui/s soient de meme un en vous f Je leur eu donne la gloire que vous ni avez donnée y afin qu ils soient un comme nous sommes un,
La loi de l’association est une loi naturelle; elle est dans Tordre moral ce qu’est la loi d’attraction dans 1 ordre materiel- Tout tend à faire corps dans le monde social : c’est, ditM. de Ronald, la force d’adhérence du monde physique, et l’on peut dire qu’il n’y a d’esprit public ou social que dans les corps publics.
De là, comme le remarque un illustre contemporain, cette habitude en quelque sorte instinctive de regarder un peuple (i), une ville, une corporation, une famille, comme un être moral et unique; de là nos deux vieux adages, l’un de droit privé (2), I autre de droit public (3): énergiques symboles, le premier de la perpétuité de la famille , le second de la perpétuité de Tétât.
La famille est la plus parfaite des associations humaines : c’est la lige féconde d’où doit sortir 1 ordre social- Vient ensuite la série graduelle des associations de professions, de communes, de provinces, de nations; car, de même que la nature
(1) Une nation est une personne morale; clic a son entendement , sa volonté. — Vatel , Droit des (féru*
(2) Le mort saisit te vif,
(3) Le roi ne meurt pas m France,
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classe les hommes par familles, la société doit classer les familles par corporations. La grande famille de Inhumanité (x) se compose d’un certain nombre d’états dont chacun compte dans son sein des ordres différents par la destination et le degré d’importance, liés entre eux par un échange de services réciproques et qui concourent au bien public, à l'exemple de ces célestes milices, inégales par la puissance et la dignité, mais dont Tharmonieux (2) ensemble compose la cité de Dieu (3).
(1) C’est une erreur blâmable, dit Bacon, de penser qu'il uTy a entre les nations d’ autre lien que celui d'un meme gouvernement ou d’un territoire commun : iï y a entre elles une confédération implicite et tacite qui dérive de l’état de société ( De hello sacro )*
(2) Ut in fidibus ac libiis f nique canin ipso et vocibus * eo ne enfui; est quidam tenendus ex distinctis sortis; isque concentus ex dùsimi llimarum vocum mode rations concors tamen efficitur et congruens ; sic ex suvimis, et infîmis, ci mediis inter jeetîs ordinibus y ut sonisf moderatà raiionc civilas conscnsu dissimîllimorum coneinit : et quœ harmonia à musieis dicitur in canin > ea est in cic lia U concordia , arclùsimum atque optimum Omni in repu hfied vinculum ùicolumUatis ; quœ sine jus titïd nullopacto esse potesL ( Cicer. , De repub. il; Àugust, De cîvüate Deî? lïb- H, eap. xxl )
(3) Ad hoc summi dispensatorü provis io gradm diverses ci or dînes cmstUuü esse dis Lin cio s , ut dùm r'cverentiam minores potioribus adhiberenl , minoribus poli or es dilectionem impenderent f ver a concordia fier et et ex diversüate contexlio* Non cnirn unwersitas poterat a lié ratione subsister et nisi magnant eam differentiam or do servaret , quiàquœquc crealurainund eddemque qualUate gubemari non potes t s quodnos cœfcslium militiarum exemplar instruit , quià dùm sunt angeli cl archangeli f fiquet
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Ainsi, comme êtres intelligents aussi bien que comme êtres physiques, nous dépendons essentiellement de nos semblables, et la vie de famé ainsi que celle du corps résultent de la société des moyens et de l’union des forces.
L’esjîrit d’association est favorable aux mœurs publiques; il corrige le froid égoïsme, inspire les mœurs domestiques, les vertus de professions, l’attachement aux coutumes etaux traditions locales, sources des vertus civiques. Les Corps se corrompent, dit un écrivain, beaucoup moins vite que les individus; il y a en eux je ne sais quelle force qui résiste aux innovations, repousse les nouvelles maximes et tout ce qui peut tendre à altérer l’ordre établi. «11 faut d’ailleurs, ditLoyseau (i), qu’il y ait de l’ordre en toutes choses, et pour la bienséance et pour la direction d’icelles; le monde même est ainsi appelé en latin à cause de l’ornement et de la grâce provenant de son admirable disposition , et en grec à cause de son
bel ordre et agencement, pour ce que le parfait ouvrier et; Tteftv «utcv e* Tîjç arafiacj nyayiv. »
De là la nécessité d’une organisation sociale fondée sur I union des hommes et non sur leur isolement. « L’unité, dît l’illustre auteur de V Essai sur V indifférence, est l’essence de l’ordre; car l’ob-
‘l>tod non mnt œifûaks , scd in poteslale cl online diffemnl aller aîtero (Canon dernier, distincifén 89).
{ I } Tr a i t v des o rd res .
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jet de l’ordre est d?unir, et la société, dans sa notion lai plus générale, n’est que la réuuion des êtres semblables.
«Or, pour qu’il y ait une unité sociale, il faut que chaque partie soit ordonnée par rapport au tout, chaque individu par rapport à la société particulière dont il est membre, chaque société particulière par rapport à la grande société du genre humain, et le genre humain lui-même par rapport à la société générale des intelligences, dont Dieu est le suprême monarque. »
L’individualisme est contraire à la liberté. « Il y en a, disait un célèbre publiciste du xvic siècle (i), qui ont été et sont d’avis que tous les corps de communautés soient abolis; ils ne regardent pas que les républiques^ t les familles ne sont que des communautés. Pour une adversité qui vient d’une bonne ordonnance, ils veulent détruire l'ordonnance même. Les collèges mal réglés ont de grands inconvénients, il faut les bien régler. Les justes royautés sont maintenues par la médiocrité de certains états, corps et communautés bien réglés; aussi le tyran s'efforce de les abolir, sachant bien que l’union de ses sujets entre eux est sa ruine inévitable (2). »
(!) Bodin, De la république.
(2) Le tyran, dans r intérêt de son pouvoir, met aux prises ses sujets entre eux, F ami contre son ami, le peuple contre le riche et les riches entre eux : par cc moyen divisés, affaiblis, ils ne pourront pas s’insurger contre lui (Saint Thomas)*
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La distinction des corps et des ordres consacre, ii est vrai, l’inégalité des conditions humaines; mais cette inégalité n’exclut ni l’égalité civile, ni l’admissibilité de tous aux emplois et aux honneurs. Instituée de Dieu lui-même (i) pour aiguillonner l’honneur (2) et pour exciter la charité et l’esprit de sacrifice, ces deux grandes vertus sociales (3), l’inégalité des conditions a été et sera toujours, malgré les éloquents paradoxes du sophiste de Genève, l’un des éléments providentiels de la destinée humaine sur la terre, l’un des liens sociaux les plus nécessaires et les plus puissants (4).
Légalité, dit M. Ballanche (5), ne sera pas même parmi les justes dans le séjour de la félicité qui leur est préparée; car il est dit dans l’Evan-
1 1) Dieu lui-mème des rangs forma la chaîne immense,
Qu un atome finit, que ï5Etcrncl commence.
{ Dë LILLE. )
(2) U honneur demande des préférences et des distinctions (Montesquieu , Esprit des lots) : yctp ayxQov n t -zpj (Platon).
(^} Le maître apprend la 3 us Lice ,
L'esclave la liberté ,
L'indigent le sacrifice,
Le riefie la charité*
W ^ nature n'a rien fait d’égal; sa loi souveraine est la subordination et la dépendance ( Vauvenargues ).
La société est toute paternité et dépendance bien plus que fraternité et égalité ( de Bonald),
(0} Essai .sur les institutions sociales*
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gile : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. L’égalité est dans la société , sauf la différence des fortunes, sauf la différence des rangs, sauf la différence des facultés, sauf enfin Hnégalité.
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