CHAPITRE SECOND
A vantages retires par la monarchie française ila système provincial.
Les franchises locales respectées parles rois de France avaient établi entre le trône et les provinces un échange de bons offices. Un ancien jurisconsulte (i) dit à ce sujet que le roi et la province du Languedoc, s’étant joints par les liens d’un mariage politique, rivalisaient de preuves d’affection: la province en fournissant constamment des secours d’hommes et d’argent, et le roi en la comblant en échange de tout ce qu’on peut attendre de la munificence d’un prince.
Ce fut surtout dans le xivc siècle, époque mémorable des plus grands désastres de la nation, que l’esprit provincial lut la avec énergie contre le malheur des temps, et contribua puissamment à la régénération des institutions et au salut de la France menacée par les ennemis du dehors et du dedans.
(1) Benedictus : in capite ray mi tiw*
SUlt LA CENTRALISATION.
En i363 le Languedoc était infesté par des brigands. Les trois états de la sénéchaussée de Beaucaire et de celle de Nîmes , assemblés à Villeneuve- lez -Avignon sous la présidence du roi en personne, votèrent deux cents hommes et deux cents sergents, sous la réserve de leurs privilèges, franchises et libertés, et avec cotte condition , délatrice de l'esprit du temps, que si le roi, son lieutenant ou quelque autre officier royal voulait s'entremettre de ce qui regardait celte imposition, elle cesserait aussitôt (i).
« Après la désastreuse bataille de Poitiers et lors de la captivité du roi Jean, les gens des trois états, dit Nicolas Gîllc en ses Annales de France , de l'autorité du comte dJ Armagnac qui était lieutenant du roi audit pays, s'assemblèrent à Tolosc, et libéralement octroyèrent un grand ayde au roi et promirent souldoyer pour un an cinq mille hommes d'armes, mille gens achevai armés, mille arbalestriers et deux mille partuisaniers, tous à cheval ; et , en outre, ordonnèrent qu audit pays, si le roi n’était délivré durant ladite année, homme ne femme ne porteraient en habillement or, argent, ne perle couleur de vert, ne gris, robbes, ne chapperons découpés, n'autres cointises, et que jongleurs et
(1) Ordonnances des rois de France, loni. III , pag. Ci 8 ci suivantes.
ménestriers ne pourraient jouer de leur métier pendant ledit an (i). »
Et ce qui rend ce témoignage d’affection d’autant plus glorieux pour la province du Languedoc, c’est que la ville de Paris ayant été requise par le duc de Normandie, fils aîné du roi, de contribuer de ses secours à la conservation de l’état, le refusa. « Monseigneur le duc requit par plusieurs fois à ceuxde Paris qu’ils lui voulussent faire aucun ayde pour le fait de la guerre; mais ils ne voulurent oncques accorder s’il ne faisait de rechefassembler les gens des trois états, ce quil ne trouvait pas conseil qu’il dût faire : at, ajoute l’historien après avoir flétri l’ingratitude des Parisiens, linguœ Occitaniœ et provinciœ narbomnsis incolis misericordior animusfuit (2). »
Le dévouement plein de dignité des provinces de- ^langue d’Oc se manifesta surtout lors de la révolte de la Jacquerie, à cette époque funeste où le peuple de Paris était devenu l’aveugle instrument des vengeances du roi de Navarre. « Les états
(1} Eh votant dans l’assemblée de 1358 les subsides ncecssaires à la rançon du roi captif, les communes des sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne, Beaucaire, Qucrcy cl Koucrgue eurent soin de faire respecter leurs privilèges, et se réservèrent le choix des collecteurs des subsides, sans qu'il fût permis aux officiers du roi de s*en mêler. 1). Vaisselle, loin, iv, pag. 295; Ménard , Hùl de Nrmcs , loin, n, pag* 185.
(2) Foi/- la préface des Ordonnances des rois de France ,, tom. ni , pag. 3fci
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« du Languedoc assemblés à Montpellier ordon- « nèrent, dit D* Yaissette (i), et pour la garde du « pays, la levée pendant trois mois, à compter « depuis la Saint-Jean-Baptiste, de deux deniers « par livre sur toutes les denrées et marchandises « qui seraient vendues* » Encouragés par cet. exemple, les états particuliers de plusieurs autres provinces rivalisèrent de zèle pour rétablir le pouvoir royal* et c’est au concours bienveillant de leurs subsides que la France dut la rançon et la délivrance de son souverain*
Le roi Jean rentré en France imposa à la langue d’Oil, par une ordonnance du 5 décembre i36o, une contribution sous le nom décade légitime. Les pays de la langue d’Oc offrirent un équivalent sans avoir été imposés. Du traité de Brétigny, rejeté en masse dans l’assemblée de i35gparles états de la langue d’Oil, ceux de la langue d’Oc n’effacèrent qu’une seule clause, celle qui donnait aux Anglais ïaGuienne et la Gascogne. «Ils ne voulurent mie, dit F poissard, du premier obéir à eux, ni eux rendre au roi d’Angleterre, quoique le roi de France les quittât de foi et hommage, car il leur semblait ii trop grande adversité, si aux Anglais obéir leur convenait.
C'est aussi du Languedoc que partit, sous Charles le Sage, l’énergique cl généreux rnouve-
(1) Tom, iv; pag, 296.
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ment qui poussa les provinces libres au secours des provinces courbées sous le joug anglais, et qui chassa le prince de Galles de la plupart des places fortes dont il avait été investi parle traité de Brétîgny. Le franc alleu du Languedoc, l’un des privilèges les plus importants de la province, fut, au dire de quelques-uns, la récompense des services rendus dans les guerres contre les Anglais (i).
Le malheureux règne de Charles vi fut, comme les précédents, signalé par les généreux sacrifices des pays d’états. Les états provinciaux s’assemblèrent sur divers points. Les bailliages du Yelay, du Valentinois et du Vivaray firent en i38i, avec les sénéchaussées d’Auvergne et du Gévaudan, une confédération pour la défense commune, et fournirent des subsides pour la délivrance du territoire. Les états du Rouergue établirent en r385 une imposition locale pour assurer la tranquillité des grands chemins que troublaient d’audacieux aventuriers j ceux du Languedoc, réunis à Ilhodez en i387, votèrent, pour l’expulsion des Anglais, 25o,ooo livres d’or : cet exemple fut imité en i3go par les trois étals de la sénéchaussée du Limousin. Les états du Dauphiné, réunis à Romans de 1398 à i4oo, votèrent, à l’occasion du mariage de la fille de Charles vt avec le roi d’Angleterre, une taille
(1) Foi p le Mémoire des syndics de la province lors de l'arrêt du parlement de Toulouse rlti 30 décembre 1505.
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de quatre gros par feu sur tous les contribuables. Plus tard les factions rivales des Bourguignons et des Armagnacs furent apaisées par l’intervention des états du Gévaudan qui profitèrent, ainsi que d’autres, des divisions intestines pour étendre leur propre puissance (i).
Il serait fastidieux de pousser plus loin la nomenclature des preuves du dévouement et de la fidélité des provinces. Quel esprit serait assez prévenu pour ne pas y voir la plus éclatanLe apologie des institutions et des libertés locales?
Charles vu, rétabli par elles sur le trône de ses aïeux, s’empressa de les confirmer sur tous les points du royaume, et y trouva plus tard un appui contre les complots de sort fils et contre les derniers efforts des Anglais. Ce fut surtout à l’aide des secours du Languedoc qu’il chassa de la Guienne ses ennemis héréditaires, ce qui faisait dire aux états de Tours par les députés de cette province : « Jà ne sera trouvé que le dit pays fut oneques « désobéissant à son souverain et naturel seigneur, « ne refusant à le secourir en toutes ses affaires, « quelque nullité ou pauvreté qu’il eût souffert. »
Telle fut à cet égard la conviction de Louis xr, qu’il ne porta aucune atteinte aux libertés provinvinciales, lui l’ennemi juré de toutes les libertés.
(f) Poy. Bif. Paquet, Inslit. prov-, cl ics autorités qu'il rite, pag. 51 et suiv.
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La Normandie, laGuienne, le Dauphiné, le Languedoc , furent expressément main tenus dan s leurs privilèges, et rhistoire contemporaine a consacré le souvenir d un grand nombre d’étals particuliers tenus sous son règne (i), La confiance de ce despote ombrageux et clairvoyant ne suffirait-elle pas pour détromper les hommes timides qui voient dans la résurrection des libertés provinciales le présage effrayant d'une république fédérative ?
Plus lard François ier confirma par la grandecharte (2) les franchises du Languedoc ; et lorsque, peu de temps après, il eût été fait prisonnier àPavie, et que tout fui perdu fors V honneur, la province prit le deuil; des prières furent ordonnées pour la délivrance du roi et pour la conservation du royaume, et les états assemblés à Montpellier accordèrent la somme de 3 34, 000 liv*, tant pour Taide que pour l'octroi. « Ces mêmes états, dit Dom Vaisselle (3), déclarèrent en i5:iq quils 11c rati-
(1) Voy, Savaron, Origine de la ville de Clermont , pag* 98; Commines, tom. 11, pag. 3%; IL Vaissette, tom, v, pag. 29, etc*
(2) Les lettres de François v-1 2 3' de iB14et de 1522, connues sous le nom de grande- charte , déclarent, entre autres dispositions, qu’aucun office ne peut être créé dans le pays , tant dans les sénéchaussées que dans aucun autre tribunal , sans le consentement des étals. Les villes, cités et communautés du pays sont confirmées dans le droit exclusif de contrôle sur les deniers et revenus qui leur appartiennent. L'assiette des impôts doit être faite par les commissaires ordinaires , et la traite des blés ne peut avoir lieu sans consulter les syndics de la province,
(3) Hist. générale du Languedoc, tom, v, pag* 130*
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fiaient les traités conclus à Madrid et à Cambrai entre François ier et Charles -Quint que par une crainte revérentielle. »
Les subsides demandés aux états provinciaux n’étaient ordinairement accordés que sous des conditions dont l'acceptation formait un contrat synallagmatique : c’était le moment qu’attendaient les représentants des provinces pour obtenir le redressement des griefs et pour forcer le pouvoir qui désirait se ménager leur faveur d’accueillir leurs justes demandes. Ainsi se conciliaient l'esprit de liberté et la soumission au pouvoir.
Tel est l’effet des institutions vraiment libérales, de celles qui respectent le développement spontané de la famille, de la cité, de tous les éléments conservateurs de l’ordre social : le principe de l’honneur quelles développent est une meilleure sauvegarde des trônes et des états que les rigueurs du despotisme ou la licence des factions.
L’honneur sait aussi poser les bornes de l’obéissance. Ce fut lui qui, lors du massacre de la Saint- Barthélemy, inspira, selon Montesquieu, la noble réponse du gouverneur de Carcassonne: Sire , je n’ai trouvé parmi les habitants et les gens de guerre que de bons citoyens , de braves soldats et pas un bourreau. Ainsi eux. et moi supplions Foire Majesté d' employer nos bras et nos vies à choses faisables. Cet exemple fut suivi par toutes les villes du Languedoc.
Le gouverneur de Montpellier, le sieur Dos
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Ürsières, averti des projets de la cour par Simon Fizes, baron de Sauve, convoqua les ministres et les principaux religion n aires, et les invita à se mettre en lieu de sûreté : on fît dire aux autres de se renfermer dans leurs maisons. Les catholiques prirent les armes pour maintenir la tranquillité publique, et les religion n aires furent épargnés. Guillaume Vil lars, premier consul de Nîmes, bien loin d’exécuter Tordre qu’il avait reçu de faire main-basse sur les protestants , assembla un conseil extraordinaire des principaux habitants : on convint de part et d’autre que chacun vivrait en repos dans son asile, et les deux partis se promirent une sûreté réciproque.
L’attaehcmcnt du Languedoc à la religion catholique ne dégénéra ni en fanatisme sous Charles ix, ni en sédition sous Henri iv.
« Ce prince, dit Thistorien Mathieu, ayant fait expédier différentes commissions afin de tirer de Vârgent des prov inces du royaume pour subvenir aux nécessités de Tétât, le plus grand profit qui en réussit fut où Ton en espérait le moins. De Maysse , conseiller d’état, de Refuge, conseiller au parlement, furent envoyés en Languedoc, qui est le pays le plus rebelle aux nouveautés et où les oppositions sont plus libres contre les commissions du roi ; car les peuples de ce pays disent à Sa Majesté: Nous sommes vos sujets 7 mais avec nos privilèges. Les états s'assemblèrent à Carcassonne, et 200,000 écus , payables en quatre ans, furent accordés pour
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acquitter les dettes du royaume. Ce fut môme là l’origine du don gratuit que la province offrit par suite à nos rois indépendamment des impositions accoutumées et qui devint un usage ordinaire. » Deux édits de Richelieu (i), qui attentaient aux anciens usages, aux privilèges de la province, troublèrent, pour la première fois peut-être, l’harmonie qui avait régné entre elle et le trône. Les états pressentant le despotisme qui menaçait le pays manifestèrent un vif mécontentement, et s’engagèrent dans la révolte que l’infortuné Montmorency paya de sa tôle. Les troubles de la fronde trouvèrent aussi, dans l’origine, quelque accès dans certaines villes du Languedoc et de la Provence. Mais telle était la vertu des institutions provinciales, gardiennes inaltérables de la fidélité des peuples, qu’à la voix de leurs capitouls et de leurs consuls les villes soulevées rentrèrent dans le devoir, et que le nuage de la défection se dissipa de lui-même. « Il eût été à désirer, écrivait à cette occasion M. de Bouchera t, maître des requêtes, que, dans d’autres provinces, on eût suivi votre exemple et vos maximes; nous n’aurions pas vu dans l’état ces tempêtes fatales, ces soudains et impétueux débordements de la fureur et de l’emportement des peuples; nous n’aurions pas été en danger de faire naufrage par
(1) Celui qui créa un siège d* élection dans chacun des vingtdeux diocèses du Languedoc , ci celui qui réunit la cour des aides et la cour des comptes.
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lant de tourbillons qui se sont élevés contre nous. Cette province a été presque la seule qui * dans ces temps fâcheux et difficiles* ait conservé sa constance et sa fidélité. »
L'histoire des pays d'états a conquis à la cause des libertés provinciales la plupart des publicistes supérieurs des trois derniers siècles. « Il y en a, écrivait Bodin en r 577, qui se sont efforcés par tous les moyens de changer les états particuliers de Bretagne, Normandie, Bourgogne et Languedoc, en élections, disant que les états ne se font qu’à la foule du peuple; mais ils méritent la réponse que fait Philippe de Cornalines à ceux qui disaient que c’était crime de lèze- majesté d'assembler les états. Je ne veux pas nier les abus, mais néanmoins il est bien certain que les élections coûtent deux fois autant au roi ét aux sujets que les états; et, en matière d'impôt, plus il y a d'officiers, plus y a de pib leries ; et jamais les plaintes et doléances des pays gouvernés par élections ne sont vues, lues ni présentées à qui que ce soit : on n'y a jamais d’égard, comme étant particulières. Et tout ainsi que plusieurs corps d'artillerie, l’un après l'autre, n'ont pas si grand effet pour abattre un fort que si tous ensemble sont détachés; ainsi les requêtes particulières s’en vont le plus souvent en fumée; mais quand les collèges, les communautés, les états d'un pays, d’un peuple, d'un royaume, font leurs plaintes au roi, il lui est mal aisé de les refuser. Combien qu’il a mille autres utilités des états! En
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chacun pays , s il est question dû faire levée d’hommes ou d'argent contre les ennemis, ou bien de Bâtir forteresses, unir les chemins, réparer les ponts, nettoyer le pays de voleurs et faire tète aux plus grands : tout cela s’est mieux fait par ci-devant au pays du Languedoc par les états qu’en aucune autre province de ce royaume. »
Fénélon a reproduit ces aperçus judicieux dans les plans de gouvernement destinés au duc de Bourgogne^ et ce prince, cédant aux conseils de son illustre gouverneur, aurait sans doute réalisé, si la providence rayait appelé au trône, l’idée qu’il avait puisée dans l’exemple des pays d’états, de séparer le royaume en parties autant qu’il pourrait se faire égales par la richesse, d’organiser dans chacune d’elles des états provinciaux et d’un extrait simplifié de tous les états de province de former quelquefois les états-généraux (i).
Telle ne fut malheureusement ni la politique de Louis xiv, ni celle de son successeur. Les enseignements de Thistoire et de la raison, les autorités les plus imposantes, tout céda aux entraînements d’une volonté despotique, et loin d’étendre à toute la France les bienfaits du système provincial, on dépouilla toutes les communes de la liberté des élections et l’on y créa des offices de maires et d’assesseurs. Un ministre-citoyen supprima, il est
( i ) Yoy , 1 es Mém o ires de S a i n t-Simo n P
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:ioo
vrai, ces offices par les célébrés édits de 1764 et î7G5, qui renferment, sur la matière des élections municipales des règles tout autrement larges et libérales que les législations publiées depuis la révolution; mais ces édits furent eux-mêmes abrogés par celui de 1771.
Dès les premières années du règne de Louis xvi, Turgot, Necker, Mirabeau le père et tous les économistes réagirent avec énergie contre les exigences des courtisans, et demandèrent les libertés étouffées à leur renaissance.
Ces hommes d’état prouvèrent, dans des écrits trop oubliés, que l’appui populaire que prêterait à la monarchie un large système de libertés et d'associations locales pourrait seul conjurer les dangers qui la menaçaient. Qu’il nous soit permis de citer entre autres les paroles du marquis de Mirabeau: « Les états provinciaux seraient avantageux „ dit-il, pour le peuple, sous le double rapport des intérêts matériels évidemment mieux régis par les notables de la province que par des commis de la capitale, et de la liberté civile et politique puissamment favorisée par l’intervention des citoyens dans la gestion de leurs propres affaires. Ils seraient avantageux pour l’autorité, car le gouvernement, semblable à la clef d’une voûte, tire sa force de l’harmonie et de l’effet de toutes les parties combinées, et l’ordre municipal est vraiment l’ordre citoyen. »
Ces avantages se subdivisent et se multiplient à l’infini. Sous le rapport des finances, les étals
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provinciaux auraient plus d'intelligence que les agents du pouvoir central des produits susceptibles d’être imposes. Leur établissement permettrait de simplifier les canaux de circulation de l’argent des sujets au trésor, et du trésor aux différents objets de dépenses. La perception des impôts deviendrait plus facile et moins onéreuse,
« Ces états protégeraient les arts et les manufactures, l'agriculture surtout, si délaissée, si stationnaire au milieu des prétendus progrès de la civilisation. Par eux le crédit public recevrait un nouvel élan, car la confiance a deux points: la garantie des richesses et celle de la probité. Le crédit des corps est le plus solide; et, entre les corps, les plus puissants et les plus immuables sont les états. »
Répondant aux objections des partisans de la centralisation : « On ne nie pas, disait le marquis de Mirabeau , qu’il ne faille réunir toutes les lignes au centre; mais le premier rang pour cela, c’est de faire des lignes: or, je prétends que ces lignes n’existent pas là où il n'y a point d’autorité médiate et organisée, de façon que le gouvernement ne soit que l'inspecteur et non le précepteur éternel de ses préposés,
« Au prince donc ïe gouvernement, à l’ordre municipal Vadministration du pays; car les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendants constituent, comme Va dit le philosophe de la politique, la nature des gouvernements monarchiques. »
T. Ier*
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Doué d’une rectitude parfaite d’esprit et de cœur, Louis xvi accueillit ces vues avec une extrême faveur: « L’administration des pays d’états, à quelques exceptions près; le régime des intendants, à quelques abus près, est, disait-il souvent, ce qu’il y a de mieux dans mon royaume (i). »
Ce fut sous cette impression que furent conçues les lettres patentes du 9 mai et du 3o juillet 1779, portant institution d’assemblées provinciales dans le Berry et la Haute- Guienne.
Les vues politiques développées dans le préambule de ces édits ont un mérite de plus qu’au moment de leur promulgation : c’est la sanction de l’expérience.
La collection des délibérations publiée pour les deux provinces nouvellement constituées a excité l’admiration des juges les plus éclairés.
Impositions, travaux publics, grands chemins, canaux, agriculture, commerce, manufactures, établissements de charité, tout y est traité avec justesse et profondeur.
« Sur tous ces objets intéressants, dit le savant Prost de Royer (2), il y a des détails, un intérêt, un esprit, une ame, si je peux parler ainsi, que l’onne trouve pas en général dans la plupar t de nos lois froides, maigres et partielles, et que ne peuvent
(1) Louis xvi peint par lui-même, pag. 361.
(2) V° Administration provinciale , loin. ni.
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jamais avoir les ordonnateurs étrangers, indifférents, éloignés et occupés d’une immensité d’affaires. >j
L’excellence du système provincial éclata aussi par sa résistance au principe révolutionnaire. Ce fut, en effet, des pays d’états que partirent les seules protestations contre les atteintes portées à la monarchie. Les anciens états du Dauphiné, réunis par la commission intermédiaire de cette province, la noblesse de Bretagne, les propriétaires du Languedoc firent entendre, dès les premiers égarements de l’assemblée constituante, des plaintes qu’étouffa la voix tonnante des factions ; et peut-être cet exemple, suivi par les autres pays d’états, aurait-il prévenu la destruction de la monarchie si , pour annihiler ces résistances locales, on ne s’était empressé de détruire la puissance et d’effacer de la carte jusques aux noms des provinces.
Ainsi disparurent d’un trait de plume ces grandes unités territoriales dont le royaume de France s’était successivement composé; ainsi furent absorbés ces grands centres d’administration et de politique intérieure, autour desquels viennent se grouper les plus mémorables événements de la monarchie française, et dont, après un demi-siècle de nivellement administratif, les noms historiques prévalent encore sur ceux des départements arbitrairement créés par le monopole moderne.
Les lois des 1 4 décembre 1789 et 20 août 1790,
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qui détruisirent les provinces, confièrent en même temps l'administration départementale à des assemblées locales subordonnées au pouvoir central. A ces premières garanties du despotisme Napoléon en ajouta de nouvelles par la loi de Fan vm, organique des préfectures. Un fonctionnaire unique lui parut plus propre qu'une assemblée à lui servir d'instrument, et il marqua ce fonctionnaire d’un double cachet d'omnipotence envers ses administrés et d'obéissance servile envers le maître qui le nommait.
Là vint aboutir F œuvre improvisée par ces hardis réformateurs qu'on félicitait naguère avec tant d'empressement d'avoir fait une seule nation de plusieurs nations diverses (i), comme si F unité nationale ne pouvait pas être séparée du despotisme administratif, comme si l'honneur et la sûreté delà France n'étaient pas aussi intéressés que sa prospérité intérieure à la destruction de celle centralisation qui, faisant dépendre chaque jour d'un mouvement du télégraphe le sort de trente-deux millions d'hommes, met une grande nation à la merci d'une émeute suscitée dans la capitale par une poignée de factieux.
On Fa dit avec raison : si la centralisation eut existé sous Charles vï, la France serait une province anglaise j si elle eût été établie sous Henri in, jamais
( 1 ) Genf cm fecrs ( is ti ivc rsis f/ e » ( i bu a iw i am .
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son illustre successeur n’eùt pu conquérir sa couronne, et la postérité d’un prince étranger et de l’infante d’Espagne régnerait peut-être encore sur nous.
À ces deux époques, l’indépendance des provinces a sauvé la nationalité; cetle indépendance, qui devient cliaque jour plus nécessaire, la sauvera encore. L’esprit public, quoique comprimé par les résistances gouvernementales, tend vers les libertés locales par un mouvement progressif. A part quelques provinces groupées autour de Paris et gravitant dans son orbite comme des satellites dociles, sou s l’in fluence immémoriale de ses mœurs et de sa coutume, du nord au midi, de l'est à l’ouest, le génie provincial vit encore avec sa physionomie diverse et originale. Malgré l’unité du type français, les origines de chaque province se reflètent encore dans ses mœurs : ici c’est le descendant de l’indomptable Allobroge, le républicain Dauphinois; là le Lorrain patient, belliqueux, industrieux; ailleurs le Gascon léger, spirituel, insouciant; l’élégance et l’aménité brillent dans la vineuse Bourgogne; la pauvre et dure Bretagne réfléchit l’obstination, la ténacité du génie celtique; la Provence poétique se souvient encore de ses troubadours et de ses immunités italiques; 1 q franc alleu et la liberté politique du Languedoc respirent dans ce peuple à l’allure vive et hardie, au caractère énergique, aux mœurs tout à la fois monarchiques et démocratiques. Ce dernier caractère
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est commun à la plupart des pays d états; maisc’cst surtout dans le midi qu’il éclate avec évidence , au milieu des cités grecques et des municipes romains, dans ces campagnes libres et fières sur lesquelles n’a jamais pesé la maxime féodale : nulle terre sans seigneur.
Ne désespérons donc pas d’une régénération que prépare de toutes parts la presse provinciale, et que favorise l’application du principe électoral aux assemblées administratives* Le mouvement social qui s'opère sous nos yeux est indépendant des incertitudes du problème politique; l'avenir appartient aux libertés provinciales, quel que soit le pouvoir qui doive les réaliser*
Ces libertés ont, il est vrai, deux classes d’ennemis distinctes: d'un côté, les hommes de pouvoir toujours si jaloux d'étendre les attributions ministérielles, et les hommes d’intrigue toujours si habiles à les exploiter; d’un autre côté, les hommes fatigués de révolutions, avides de repos, mais qui, incapables de s’élever aux conditions de Tordre moral, voient dans la force gouvernementale la seule garantie de la paix et de la prospérité publiques. Toutefois, malgré ces résistances ou aveugles ou intéressées, la réaction commencée s’accomplit de jour en jour* À mesure que le souvenir des révolutions s’éloigne, les idées impériales perdent de leur force et de leur crédit; le colosse aux pieds d’argile chancelle, et l’heure approche ou le système d oppression et de monopole, cm-
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prunté par la France aux constitutions impériales de Rome dégénérée, croulera devant la restauration des franchises provinciales qui existaient dans les Gaules avant la conquête des Césars , qui y survécurent à l’invasion des Romains et des Barbares, qui ont traversé presque intactes quatorze siècles de monarchie, et qui subsistent encore aujourd’hui dans les états de l’Europe les plus renommés par la sagesse de leur administration.
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