CHAPITRE QUATRIÈME
Ile l'organisation sociale dans le moyen-age.
§ 1. Essai de monarchie représentative lento par Charlemagne et abandonne par scs successeurs.
La religion païenne, qui parquait dans l’esclavage les trois quarts des populations, ne pouvait développer dans toute son étendue la grande loi de la sociabilité.
Le christianisme régénéra la société en l’affranchissant, et en excitant dans toutes les classes l’esprit d’association qu’avaient anéanti la dissolution des mœurs et le despotisme des lois de l’empire.
Ce principe vital créa dans le moyen-âge une civilisation sans modèle et sans rivale. Jetons un coup d’œil rapide sur ses développements.
Les évêques, dit Gibbon, ont fait le royaume de France. C’est l’église chrétienne, dit M. Guizot, l’église avec ses institutions, ses magistrats, son pouvoir, qui s’est vigoureusement défendue contre la dissolution intérieure de l’empire, contre la barbarie* qui a conquis les barbares, qui est devenue le lien, le moyen, le principe de la civilisation
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entre le monde romain et le monde barbare. L'organisation des ordres religieux fut, en effet, le type de celle de tous les ordre s poli tiques; le génie civilisateur de Charlemagne s'empara de cet élément pour renouveler la face de l'Europe occidentale.
Ceux qui qui n'ont vu dans le conquérant législateur du vme siècle que l'imitateur de Constantin et le modèle de Louis xïv, n'ont envisagé sous leur véritable point de vue, ni les constitutions politiques du moyen-âge, ni l’influence qu’exerça sur elles Je long règne de Charlemagne.
C'est un magnifique essai de monarchie représentative que ce code de capitulaires qui, tendant, selon la remarque d'un savant moderne (i), à centraliser le pouvoir sans uniformiser les peuples, sans leur enlever leurs lois, leurs mœurs et leurs coutumes, jeta les fondements de toutes les grandes institutions qui ont fait pendant tant de siècles la force et l'éclat de la monarchie.
Umts greæ, anus pas for : telle fut la pensée du restaurateur de l'empire d’Occident; mais l'unité gouvernementale fut établie par Charlemagne sur des bases nationales.
Plein de respect envers les droits de la puissance spirituelle, il aida de tous ses moyens au perfectionnement de la discipline ecclésiastique.
C'est à lui, c'est aux paladins, dignes compa¬
ti) M. le baron d'Eckstein.
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gnons de sa gloire, que remontent les premiers commencements delà chevalerie, institution pleine à la fois de sagesse et de poésie, et qui devint, deux siècles après, le code de la noblesse militaire.
L? université s’est toujours fait un titre de gloire de retrouver son berceau dans les écoles ouvertes dans le palais de Charlemagne.
Les premiers principes du droit et de notre organisation judiciaire existent dans les monuments législatifs du vinc siècle (i),
Charlemagne fit revivre et étendit à tout son empire les franchises municipales de lancicnne Rome (2).
Les assemblées nationales trouvèrent en lui un protecteur plein de zèle et de constance.
Enfin ses Mis si Dornin ici furent la source et le modèle des officiers du roi ou représentants du pouvoir central sous la troisième dynastie, auprès des administrations municipales et provinciales.
Ainsi se retrouvent au vin0 siècle tous les éléments du gouvernement représentatif* et peutêtre ne manqua- t4I, pour les développer en France, que des successeurs dignes du héros qui les avait
(1) Fflï/* les Capitulaires et le Code C ardus*
(2) M. Ray noua rd, Histoire du droit municipal , lom* 11, ehap. xu? fait remarquer avec raison que Charlemagne ne s'immisça jamais dans les affaires locales des cites, el que ses Capitulaires sont toujours restés étrangers aux droits et devoirs de 1 a cor para ti ou ni n n i ci pa 1 c .
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fait éclore* Mais le système que Charlemagne avait fondé tout entier sur l'aristocratie des vertus et des talents, fut ruiné par des concessions de privilèges héréditaires* Les institutions de Charlemagne n’ouvraient qu’au mérite constaté par des études et par des épreuves sévères l'accès et l'avancement dans toutes les carrières : de là le principe que les offices et les fiefs étaient personnels et finissaient à la mort du vassal* Mais, dit Loyseau (i), comme toutes choses tendent et s'établissent enfin à la propriété et succession, on vint à considérer que c'était une cruauté d'ôter le fief aux enfants d'un pauvre soldat bien mérité; puis ce fut un droit commun que les enfants mâles succéderaient tous ensemble au fief du père*
Autre chose, sans doute, étaient les fiefs, autre chose les offices; car, dit le mêinejurïscon$ulte(2), l'office consiste au simple exercice de la puissance publique, le fief à la pleine propriété et jouissance qu'on tient d'autrui : l'hérédité des fiefs amena cependant l'hérédité des offices. L’accessoire ne suivit pas le sort du principal; mais le principal suivit le sort de l’accessoire* De là le démembrement de la France en une foule de principautés indépendantes et ennemies, et toutes les conséquences du régime féodal.
(1 ) Des offices féodaux , chup. il
(2) De rhêrédité des offices , chap* ier .
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§ r. De l'organisation corporative et féodale des me el xme siècles.
U faut franchir cette longue suite de rois fainéants, dont les faibles mains laissèrent échapper le sceptre de Charlemagne, pour retrouver la trace perdue des grandes institutions du moyen-âge : c'est yers la fin du xie siècle qu'on voit renaître, à l'ombre du trône, un ordre social analogue à celui qu'avait rêvé Charlemagne, mais altéré par le mélange de l'élément féodal.
La chevalerie avait pris naissance dans les forêts de la Germanie. Tacite nous montre dans les institutions des Germains F origine des épreuves, des grades successifs, des cérémonies qui accompagnaient la collation des ordres, des honneurs attachés au titre de chevalier. Mais ce ne fut guère que dans les xie et xnc siècles que cette institution, adoptée par Charlemagne et perfectionnée par le christianisme, reçut tous ses développements.
Qu'il y avait a la fois de poésie et de profondeur, et dans le système d'éducation de ces jeunes pages, formés sous les auspices des dames et des chevaliers à toutes les vertus et à toutes les grâces sociales; et dans ces tournois, écoles de prouesse et de galanterie, si supérieurs aux jeux olympiques de la Grèce et aux jeux du cirque de Rome; et dans les cérémonies qui précédaient l'accolade, et dans les serments augustes prononcés aux pieds des
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autels, et dans les honneurs prodigues au chevalier preux et courtois, et dans ht dégradation publique du traître, déloyal et foi mentie!
Veut-on mesurer d’un coup d’œil toute la portée de finstiluLion, quon se rappelle les croisades, ces entreprises fameuses auxquelles l’Europe doit, e n Ire a u trc s hic n faits lo n g - 1 cm p s méconnus, d’avoir été préservée du fléau de fislamisme.
Un pauvre pèlerin de retour de la Palestine va racontant de ville en ville, avec l’accent du désespoir, 1 a sservi s semen t des lieux saints et les tribulations de ses frères d’Orient : sans autre appui que son éloquence, sans autre ascendant que celui des larmes et des prières, il soulève d’indignation et. de pitié la chrétienté tout entière. À sa voix tout sémeut : peuple, clergé et noblesse; et 6oo mille chrétiens des plus belliqueuses nation de l’Europe se précipitent dans des régions inconnues, au travers des déserts, des fleuves, des précipices, et fondent sur fÀsie avec la rapidité de la foudre. Nicée, le bouievart de l’Asie Mineure, cède à leur impétuosité; la Gappadoce est soumise, Antioche est en leur pouvoir. Us parcourent en triomphateurs les contrées de la Syrie, et, arrivés sous les murs de Jérusalem, après un siège opiniâtre illustré par des exploits merveilleux, ils pénètrent dans la cité sainte et placent Godefroy sur le trône de Salomon. L’antiquité fabuleuse offre seule de tels prodiges; mais Homère lui-même n’a rien conçu de comparable aux caractères des guer-
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riers chrétiens de la première croisade, et Ulysse, Hector, Achille, Àjax et Âgamemnon s’éclipsent devant Tancrède, Raymond, Blondel, Gérardd'Àvennes et surtout devant Godefroy, ce pieux conquérant de Jérusalem, qui, selon le témoignage t le so n sa v a n t h i s tor i en ( i ) , a IM ait la bm vo u t c d ’un héros à fa simplicité d\m cénobite .
Telle fut, aux douzième et treizième siècles, l’influence delà chevalerie sur la noblesse militaire : des institutions analogues se développèrent dans le tiers-état. L'université, constituée en une petite monarchie dont le recteur était le roi et les corporations enseignantes les ministres (2), eut ses épreuves, ses grades, ses tournois, sa discipline, et devint l'école de toutes les sciences, le flambeau du monde chrétien.
Le système des élections après information et examen, la sévérité de la discipline intérieure, introduits dans l’ordre judiciaire par les établissements de saint Louis et par les édits de ses successeurs (3) , créèrent une magistrature immortalisée dans l'histoire par sa lutte constante pour l'ordre et la liberté, un barreau qui s'associa dignement à cette grande œuvre. Enfin, dans les classes industrielles, se formèrent au xinL siècle, sous le
(t) M. Michaud,
(â) Dtiboulay, Histoire de ['université de Paris .
(3) Voy * enttfc autres lois réglements de 1304, 1314, 1320, 1344,
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patronage d’Etienne Boileau (i), des corps d’arts et métiers j où Ton n'était admis que moyennant un chef-d’œuvre , qui avaient leur noviciat sous le titre d ' apprentissage 7 leurs institutions de censure sous le nom de maîtrises et de jurandes.
De la réunion de ces ordres et corporations étaient formées les communes, dont l’affranchissement. général remonte à la même époque; de la réunion des communes, les provinces, et de la réunion des provinces, l'état ou la nation. Chacune de ces communautés, incorporée à 1 état avec ses franchises, administrait elle-même ses intérêts particuliers.
Depuis rhumble artisan qui aspirait à la maîtrise jusqu’au souverain qui recevait des mains de son sujet l’épée de chevalier (2), chacun était classé par son mérite personnel dans la hiérarchie sociale; chaque individu devait compte de ses actions et de ses principes au corps dont il dépen-
(1) Loy seuil, Des ordres du tiers-état; Pourri cl, Histoire des avocats; M. de Bonald, Du ministère public; Le ber. Histoire critique du pouvoir municipal } pag. 293»
(2) François r* cl Louis xi rendirent hommage à cet antique usage en se faisant armer chevaliers, î’un par le capitaine Bayard et Vautre par le duc de Bourgogne, a D'autant t dit le savant du Ti 11 et, que ç'est une remarque et éguiîlon de prouesse ês armes et toute autre vertu et honneur : les princes souverains descendent volontiers de leur hautes se et majesté pour être en compagnies d'armes avec les sujets tes plus preux et vertueux , préférant le mérite et lods des vertus à tous les avantages de fortune » »
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dait; chaque corps était solidaire de tous ses membres : la société politique était comme une pyramide dont les institutions locales formaient la base , et dont le trône était le sommet.
Loin de nous toutefois la pensée de présenter cette période de notre histoire comme un nouvel âge d’or; elle fut mêlée, plus que d’autres peutêtre, de succès et de revers. D’un côté Bouvines et Taille-bourg, de l’autre Crécj et Poitiers ; ici Louis le Gros défendu contre une coalition redoutable par la noblesse et le tiers-état réunis , là Jean u abandonné de son peuple et peut-être à jamais captif, si une province de son royaume n’était venue à son secours. Plus tard un roi en démence ou réduit à n’être que le roi de Bourges; des intrigues à la cour, des factions populaires, la guerre civile dans les provinces, l’étranger maître de Paris et de presque tout le royaume; la France, livrée à ses ennemis par un infâme traité, sur le point de deveniraprès six cents ans de gloire un fief du monarque anglais.
Mais toutes ces commotions n’ébranlaient pas dans ses fondements l’édifice social, et n’en agitaient que la surface : le moyen-âge est une époque de création laborieuse. Du milieu des troubles et des orages on y voit éclore et grandir, au soleil du christianisme, le germe d’un autre univers.
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g JH, Décadence de la féodalité el renaissance des institutions municipales pendant le xive siècle.
La féodalité, cette grande altération organique du corps politique, trouva dans les croisades et dans les institutions contemporaines une puissante diversion. Les grands vassaux, à demi ruinés par ces entreprises, eurent à combattre les communes affranchies et le trône fortifié. Leurs privilèges reçurent chaque jour une nouvelle atteinte; le trône s'enrichit de leurs dépouilles, et la liberté politique qu'ils avaient anéantie ressuscita, sous le patronage des successeurs de Louis le Gros, dans les assemblées communales, provinciales et nationales.
Le xive siècle offre Fimposant spectacle du travail des principes constitutifs de la monarchie, cherchant à se dégager des altérations qu'ils avaient subies. Un publiciste contemporain (i), réunissant dans un même cadre tous les traits de ce grand tableau, nous a montré les communes et la royauté marchant alors de concert vers la réalisation du gouvernement représentatif. Un grand événement favorisa cette tendance: ce fut le rétablissement. des assemblées nationales interrompues depuis trois cents ans. Les communes, déjà illustrées par leur vaillant concours dans les guerres
(I) L'auteur de la Restauration de la société française.
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contre les Anglais, y furent admises en récompense’ de leurs bons et loyaux services. En cinquante ans, dit ML de Châteaubriand (i), depuis la première convocation des états , sous le roi Jean, les principes politiques se développèrent avec une force et une clarté qu'il aurait été impossible de prévoir. Les états de i355 et ceux qui les suivirent eurent des idées beaucoup plus nettes des droits d'une nation que le parlement britanique n'en avait alors,
La célèbre ordonnance de i335, comparée sous certains rapports à la grande charte anglaise, eon~ sacra par une foule de dispositions supérieures a u siècle cet immense progrès social. Les malheurs du règne de Charles vu firent avorter ce germe d’une civilisation trop hâtive; et lorsque, réintégré sur le trône de ses aïeux par les prodiges d'une héroïne dont les Lahtre et. les Danois devinrent les lieutenants, Charles vu voulut s y consolider, au lieu d'achever l'édifice de la monarchie représentative, ce prince jeta les bases de la monarchie absolue.
(1) Eludes h istûrï qttes , tom. IV, pag. 12â.
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