CHAPITRE V
Des juges et des avocats.
Quoiqu'il n'entre pas dans mon plan de peindre les mœurs des différentes classes de la nation anglaise , il me semble cependant utile de faire connaître avec quelques détails la manière de vivre et la situation des juges et des avocats pendant les circuits , afin d'achever l'idée que le lecteur aura pu se former de l'administration
Il n'y a point dans ce royaume, comme en France , de famille dévouée à la magistrature ; un père ne peut élever son fils dans la certitude de le voir quelque jour revêtu de la dignité de juge. Les neuf juges qui, avec les présidens de chacune des trois cours, ainsi que le chancelier et le vice chancelier, composent toute la magistrature anglaise , sont pris dans l'ordre des avocats. Les présidens sont ordinairement choisis parmi les avocats les plus distingués de chacun des six circuits, et les juges parmi ceux du second ordre. Quand un président vient à mourir, il est assez rare qu'il soit remplacé par un des juges de sa cour, ou d'une des deux autres; tant on craint de porter atteinte à l'impartialité de la justice, qui paraîtrait compromise si les juges pou-
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vaient être supposés clans la dépendance de la couronne, par l'espérance de leur avancement; il est d'usage d'élever à la dignité de président un avocat du premier rang, et celui qui est généralement désigné par la voix publique , comme étant le plus capable.
Mais la première condition que les ministres exigent , c'est qu'il ait une opinion politique conforme à la leur ; ils sont à cet égard sans miséricorde; et il n'y a ni talens , ni réputation, ni considération quelconque, qui puissent les ébranler sur ce point. Ils prendraient plutôt un juge pour en faire un président , au risque de soulever contre eux tous les partisans de l'indépendance judiciaire, que de revêtir de cette dignité un membre de l'opposition. Il est même fort douteux que ce dernier voulût l'accepter , dans la crainte de se perdre dans l'opinion de son parti, et de se faire considérer comme avant vendu sa conscience aux ministres.
C'est ce qui vient d'arriver dernièrement à la mort de lord Ellenborough , lord cliief- justice de la cour du banc du roi. La voix publique appelait à le remplacer , un des avocats les plus distingués du barreau anglais ; mais son opinion politique bien connue, empêcha les ministres de lui offrir cette place, et ils préférèrent la donner à M. le juge Abbott, malgré tout ce que cette promotion avait de contraire aux usages reçus.,
DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. i^S Les juges ont un traitement d'environ /±,ooo liv. st. , ils ont de plus , à ce que l'on m'a assuré, une gratification de 4 à 5oo liv. st. pour les dédommager de leurs frais de voyage. Ils jouissent, ainsi que je l'ai dit , d'une grande vénération parmi le peuple, et d'une haute considération auprès des personnes qui appartiennent aux premières classes de l'Etat j ils sont reçus dans la province avec une distinction toute particulière; les plus grands seigneurs se font un devoir de leur faire honneur, et cependant leurs places ne sont que médiocrement recherchées. On les trouve trop faiblement appointées , et le ministère éprouve souvent des difficultés à les remplir. Lors de la promotion de ce même M. Abbot , dont je viens de parler, les ministres offrirent en vain la place de juge qu'il laissait vacante à M. Richardson et à M. Littledeale, avocats du circuit du nord, particulièrement recommandâmes par leur savoir et leur haute intégrité; ils préférèrent tous les deux conserver leurs cabinets, et ce ne fut qu'après de nouvelles et de très-pressantes sollicitations, que M. Richardson, se décida enfin à se rendre aux vœux du ministère.
La profession d'avocat est beaucoup plus estimée en Angleterre qu'elle ne l'est en France. Outre qu'elle y produit des bénéfices plus considérables , elle ouvre encore à ceux qui s'y de.sti-
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lient une carrière immense que mille exemples de succès peuvent faire espérer à chacun d'eux de parcourir toute entière. Il n'est pas de but, si élevé qu'il soit, auquel leur ambition ne puisse aspirer. Les ministères , la chambre des pairs , la chambre des communes, les places de chancelier, d'orateur (1) , de présidens des cours de justice, de juges, etc. , sont le prix presque assuré de leur réputation au barreau ; et ils recueillent d'avance, jusqu'à un certain point, l'hommage des grandes dignités dont ils portent en eux les espérances. Dans les circuits., ils sont accueillis avec les plus grands égards , et reçoivent presque autant démarques de déférence que les juges euxmêmes.
Il v a dans chaque comté un certain nombre de grands personnages qui sont en possession , à l'époque des circuits, de faire aux juges et aux avocats les honneurs delà province. Us sont dans l'usage de leur donner un grand dîner, soit à la ville , s'ils y ont une résidence convenable, comme l'évcque de Durham , par exemple , soit plus ordinairement dans leurs terres , comme font l'archevêque d'Iork, lord Lonsdale , et la plupart des autres seigneurs. Tous les avocats , sans exception, sont invités à cette espèce de fête,
(i) The speacker (l'orateur) est le nom donné au président de la chambres dus communes.
DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. %fa et sont placés à table , chacun dans le rang de leur réception au barreau ; l'hôte qui les reçoit est revêtu de tous les ordres qu'il peut avoir, et déploie pour eux la plus grande magnificence.
Les juges leur donnent aussi un dîner dans chaque ville des assises , et les traitent en général comme des confrères et des amis. Ils savent que la plupart d'entre eux peuvent , d'un jour à l'autre, devenir leurs collègues, et quelques-uns même leurs supérieurs.
11 n'y a que des jeunes gens appartenant à des familles fort riches qui puissent embrasser la profession d'avocat, à cause des grandes dépenses qu'elle nécessite dans les comraencemens. Ainsi que nous l'avons vu , il y a deux circuits par an , et il n'y a pas un de ces circuits qui ne coûte au moins cent louis à chaque avocat pendant les six semaines qu'il dure , tant pour sa nourriture et ses frais de poste de l'une à l'autre des villes du circuit , que pour les frais du logement particulier qu'il est obligé d'avoir dans chacune de ces villes, la dignité de sa profession ne lui permettant pas de descendre à l'auberge. A Londres , outre le logement que les avocats peuvent avoir en ville pour eux et leurs familles, ils ne peuvent encore se dispenser d'en avoir un autre dans un des bâtimens appelés les Inns of court ( i),
(i) Ces bâliuiens sont au nombre Je quatre, ils s'appeL-.
où les attorneys et leurs cliens viennent les consulter. Ce logement, composé au plus de deux ou trois petites pièces, leur coûte de 12 a i,5oo francs par an. Il leur faut encore une espèce de clerk qui leur sert de domestique, de telle manière qu'il ont beaucoup de peine à soutenir leur rang- à moins de i5 à 20,000 francs (argent de France). Ils passent ainsi plusieurs années sans retirer aucun profit de leur état, cherchant quelque heureuse occasion de se faire connaître, et attendant que l'avancement, la retraite ou la mort d'un de leurs confrères les plus occupés , fasse tomber sur eux quelques parcelles de sa riche clien telle.
C'est déjà un succès pour eux , quand , au bout de cinq ou six ans , ils peuvent parvenir à gagner leurs frais; bientôt ensuite, ils gagnent de 1,000 à i,5oo guinées^, puis 2,000, 4>°ou, 6,000, et quelquefois jusqu'à 12,000. Sir Samuel Piomilly gagnait de i5 à 16,000 liv. st.
Le corps des avocats est composé , pour la plus grande partie , de fils cadets de riches propriétaires , d'évêques, d'avocats, de banquiers et de négocians, quelquefois même de fils cadets de pairs. Leurs connaissances ne se bornent pas à
lent Lincoln's. Inn , Gray's. Inn , the mùldle temple, the iiiHer temple.
celles de leur profession. Appelés aux plus hauts emplois de l'administration, ils étudient avec soin leur histoire, leur constitution , les différens droits qu'elle donne à chaque classe de citoyens, et la situation politique de leur pays, tant intérieure qu'extérieure. Ils savent presque tous le français et quelques-uns l'italien. Il en esta peine un seul qui n'ait voyagé en France, en Suisse, en Italie, en Allemagne, et qui n'ait quelque idée des mœurs et du gouvernement de ces diffcrentes nations. Aussitôt après les assises d'été qui finissent vers la mi-août, ils partent tous, comme les hirondelles à l'approche de l'hiver , et vont chercher dans nos clim-âts de nouvelles mœurs , un nouveau soleil, des plaisirs inconnus, et puiser dans l'imperfection encore existante de nos institutions, de nouveaux motifs d'orgueil et d'amour de leur pays (1).
Ils vivent entre eux comme des frères , et ne connaissent de rivalité que celle du talent. Ils rougiraient de s'élever par d'autres moyens les uns au-dessus des autres , et de faire la moindre démarche auprès d'un altorney pour se procurer une affaire. Leur délicatesse sur ce point
(1) Ces voyages sont d'environ deux mois et demi , et comprennent le lemps qui s'écoule entre la fin des circuits, et le 6 novembre , époque de la session des terms.
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est même poussée si loin, qu'ils verraient d'un mauvais œillelîls d'un avocat s'attacher au même circuit que son père , et chercher à profiler des avantages que lui donnerait sur ses confrères la réputation que son père se serait acquise.
Lorsqu'ils arrivent au circuit , ils inscrivent leurs noms et leurs demeures sur une liste commune, et attendent fièrement, chez eux, que les affaires et les cliens viennent les y chercher. Un avocat qui serait connu pour avoir fait une visite à un attorney, ou sollicité saclientelle, même d'une manière indirecte , serait sévèrement réprimandé par ses confrères , et pourrait même être interdit suivant la circonstance.
Ils se réunissent entre eux en une espèce de cour particulière qu'ils appellent les grandes cours: ces cours se tiennent deux fois pendant la durée du circuit du nord , la première à lork, et la seconde à Lancastre. Elles sont présidées par le doyen du circuit, et composées de tous les avocats qui sont obligés cVy assister sous peine d'une amende. C'est dans ces espèces d'assemblées de famille , qu'ils règlent tout ce qui concerne les intérêts de leur corps, et tous leurs rapports entre eux; qu'ils fixent leurs dépenses communes , et infligent des réprimandes à ceux qui se seraient écartés des usages établis, ou des règles de la bienséance.
Pendant tout le temps du circuit, ils dînent
DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. iSf tous à une table particulière à laquelle aucun autre qu'un avocat n'est admis comme pensionnaire. Je suis peut-être la seule personne à laquelle ils aient fait l'honneur de la recevoir dans leur compagnie, et c'est à cette faveur particulière, et dont je conserverai toute ma vie la plus vive reconnaissance , que je dois presque toutes les lumières que je puis avoir acquises sur la législation de leur pavs.
Que ne m'est-il permis de peindre ici tous les égards, toutes les attentions et toutes les marques de bienveillance qu'ils m'ont prodigués ! Que ne puis-je faire connaître l'affabilité de leur manière, la profondeur de leur instruction, l'aménité de leur commerce, et leur infatigable obligeance ! Je ne puis les nommer tous, quoique tous se soient empressés de me faciliter le succès de mes recherches , et de me rendre mon séjour au milieu d'eux aussi agréable qu'instructif; mais je ne puis résister au plaisir de redire encore une fois les noms de MM. Ravne, Scarlett, Williams, Hardy, Courtenay, Eden, Cottman, Graj, et de me rappeler ces doctes entretiens dans lesquels ils m'expliquaient d'une manière si lumineuse l'esprit de leurs institutions , et s'informaient des nôtres avec tant d'avidité.
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