‹ De l'administration de la justice criminelle en Angleterre, et de l'esprit du gouvernement anglaisChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Considérations sur l'esprit de la constitution anglaise.

Après avoir expliqué comment et dans quelle proportion les différentes classes de citoyens coopéraient à l'administration de la justice criminelle, peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de connaître encore comment et dans quelle proportion ces mêmes classes de citoyens coopèrent à l'administration générale de l'Etat, et d'entrer dans quelques détails sur les rapports particuliers qui unissent le peuple et les grands , rapports dans lesquels, par la plus heureuse et la plus sage combinaison , le désir naturel du premier pour son indépendance, et l'orgueil et l'ambition, conséquences nécessaires de la fortune des autres , se trouvent également satisfaits. Il est inutile d'examiner si ces rapports, qui font toute la force de la constitution anglaise , ont été le fruit des institutions qui existent aujourd'hui , ou s'ils ont au contraire précédé ces institutions, de manière que les lois qui ont fixé celles-ci, n'aient été que l'expression de ces rapports déjà subsistans; il nous suffira de faire connaître l'harmonie générale qui en résulte , et de faire comprendre comment cette harmonie se maintient,,

DE LA JUSTICE EN A ^LETERRE. i53 Le gouvernement d'Angleterre nest qu'une lutte perpétuelle et pour ainsi dire armée , entre toutes les différentes classes de citoyens qui agissent et réagissent sans cesse les unes contre les autres, et dans laquelle les classes inférieures s'efforcent d'arracher aux classes plus élevées les privilèges dont elles jouissent, privilèges que celles-ci défendent à leur tour de tout leur pouvoir.

C'est de ce choc continuel que jaillit la liberté publique, de même que c'est de l'agitation des eaux que résulte leur limpidité. Quelquefois, il est vrai, des vents impétueux excitent sur cette masse mobile des mouvemens extraordinaires ; mais ces tempêtes passagères ne semblent faites que pour développer la force cachée de l'élément qu'elles soulèvent, et pour offrir au monde le spectacle imposant de sa grandeur, et de l'ordre immuable auquel il est soumis. Toute leur violence est impuissante pour précipiter ses flots au delà des limites qui leur ont été assignées.

La tranquillité publique est donc fondée sur l'égalité des moyens d'attaque et de défense des diliérens partis, et c'est pourquoi le parlement se montre toujours si difficile à adopter les changemens qui sont proposés dans la cons« titution du rovaume. Ce corps sait aussi-bien que personne ce que ces changemens ont de spécieux en eux-mêmes ; mais il est toujours retenu

par la crainte que leurs résultats , dérangeant" les rapports des forces actuellement existantes , ne rompent l'équilibre politique , et ne jettent tout dans la confusion. Les diverses prétentions se balancent dans l'état actuel des choses ; c'est en cela que consiste la sagesse et la perfection du gouvernement. Tout ce qui peut y porter atteinte est folie, et peut entraîner la destruction de la machine politique.

Chaque Anglais est donc élevé dans cette pensée, que c'est seulement par son courage et par son dévouement, qu'il peut conserver ses droits aussibien que ses propriétés sans cesse menacés par les provocations des novateurs. Il sait bien que la perte de ses privilèges entraînerait bientôt celle de tous ses biens, et qu'il n'y a pas de raison pour que les uns soient plus respectés que les autres. Aussi est-il toujours prêt à les défendre, soit de sa bourse , soit de sa personne. Bien différens de nous autres Français qui , habitués à jouir paisiblement des fruits de notre industrie ou c]es héritages de nos pères, nous reposons sur le gouvernement du soin de les protéger, les Anglais au contraire , font de ce soin le premier de leurs devoirs et leur affaire la plus importante. Ils naissent, pour ainsi dire soldats pour ce genre de guerre particulier, et toute leur éclu cation est dirigée à les rendre capables de s'v conduire avec succès.

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. i55 Telle est la cause véritable de leur patriotisme si vanté. Ce n'est pas cependant que je veuille contester ce que Fon appelle leur esprit public, et la disposition où ils sont de sacrifier tout ce qu'ils possèdent à la défense et même a la gloire de leur pays ; mais ce sentiment qui parle si vivement à leur cœur dans les grandes crises politiques , n'est pas celui, je pense, auquel on doive exclusivement attribuer leur exactitude ordinaire à remplir leurs devoirs de citoyens. Cette exactitude se puise principalement dans leur in^> térêt particulier et dans l'opinion où ils sont tous, les uns que leur liberté , les autres que leur fortune, leur rang , et leurs privilèges, sont at* tachés à l'exercice non interrompu des droits que leur donne la constitution. C'est ce sentiment qui porte les principaux propriétaires de chaque comté à se faire inscrire avec tant d'empressement sur la liste des grands jurés et dans la commission de la paix , et à se charger des fonctions pénibles de magistrat. C'est encore lui qui rend les électeurs si jaloux de leurs droits dans lesquels ils trouvent , comme je l'exposerai plus bas , une source journalière d'égards et de bienveillance de la part des plus grands seigneurs de la province; et qui inspire aux petits jurés un si généreux dévouement pour leurs fonctions , dans l'assurance où ils sont, que leurs fortunes, leur liberté et leur vie , sont par ce moyen à l'abri

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