‹ De l'administration de la justice criminelle en Angleterre, et de l'esprit du gouvernement anglaisChapitre 21 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des mœurs que l'influence de la constitution a formées en Angleterre.

Les Anglais nous sont encore inconnus, et comme nation, et comme particuliers. Nous les croyons un peuple brutal , perfide , atrabilaire , rempli de haine contre nous. Il est cependant vrai de dire qu'il y a peu de nation plus hospitalière , plus simple , plus obligeante , et chez laquelle on puisse rencontrer plus d'hommes animés d'une véritable bonté. Nous leur reprochons, d'être orgueilleux. Ah oui , sans doute , ils le sont ! ils se croient la première nation du monde- Mais si la véritable grandeur d'un peuple dépend de la perfection de ses institutions, je le demande à tout homme de bonne foi , ont-ils tort d'être si fiers de la leur? Qu'avons-nous à opposer à leurs juges de paix, à leurs grands jurés , à leurs shérifs, à leurs élections , à leurs assemblées populaires, si tumultueuses et cependant si généralement inoffensives, à cette multitude enfin de fonctions gratuites qui rendent inutile l'intervention d'aucun agent du gouvernement.

Le gouvernement d'Angleterre n'a, pour ainsi dire, qu'à regarder faire ; tout se meut, tout se

régit sans qu'il soit besoin de son secours. Que deviendrions-nous , en France, si nous étions abandonnés a une pareille Jiberié?

On pourrait comparer les deux peuples à des enfans se jouant sur le bord d'un précipice; les Anglais, au moyen de leur forte aristocratie» ont élevé des gardes-foux qui les empêchent d'y tomber; nous autres, français, trop vains pour avoir l'air de redouter le péril, nous n'avons pas voulu prendre contre lui les mêmes précautions; mais alors il a fallu nous tenir en lisière pour nous garantir des accidens , et nous ne pouvons faire un pas qu'accompagnés de nos conducteurs. Quand nous mettrons-nous donc en état de nous passer de leurs soins?

Rien n'égale la simplicité de leurs manières. Tout ce qui est commode , tout ce qui rend la vie plus facile et plus douce, tout ce qui pare à quelque inconvénient, leur paraît toujours bon à adopter. Vrais dans leurs senlimens, iis préierent l'utile à l'élégance. On rencontre souvent leurs soldats, et quelquefois même leurs ofliciers, en chapeaux ronds et en parapluie avec leurs uniformes. Un Français aimerait mieux mourir que de se montrer dans un pareil accoutrement.

Cette extrême simplicité de mœurs ne les abandonne même pas dans la discussion de leurs plus grands intérêts politiques. Les membres du parlement se rendent à leurs chambres respectives.

DE LÀ JUSTICE EN ANGLETERRE. 22j dans le costume le plus négligé. Là, ils s'assevent , sans cérémonie , à côté tle leurs amis » gardant leurs chapeaux sur la tête, s'ils le trouvent plus commode. La discussion s'engage ordinairement entre les personnes les plus habituées à parler, comme elle pourrait s'engager dans un salon. Une simple observation en suggère une autre, puis une autre, et insensiblement on se trouve avoir fait un discours , lorsqu'on ne voulait faire quelquefois qu'une simple remarque. C'est ainsi que les talens se révèlent à ceux qui les possèdent. Un membre qui n'a jamais parlé jusqu'alors , communique à ses voisins, et presque à voix basse, les réflexions qu'une proposition fait naître en son esprit; on l'écoute avec intérêt, il développe son idée ; le cercle des écoutans s'accroît, il élève un peu le ton pour se faire entendre plus loin ; le silence s'établit de rangs en rangs , il donne alors à sa voix toute son étendue , et le voilà devenu orateur. S'il eût fallu qu'il s'avançât vers une tribune pompeusement élevée au milieu de la salle, et qu'il eût à y soutenir la vue redoutable d'une assemblée nombreuse se disposant à l'écouter , et à peser toutes ses paroles , il eût renfermé en lui-même les idées qu'il voulait émettre; et le germe de son talent se serait perdu dans l'obscurité faute d'avoir été développé par la douce chaleur de l'approbation publique.

Un autre effet bien remarquable encore de la simplicité de leurs mœurs , c'est le peu d'empressement qu'ils témoignent en public aux hommes les plus illustres de leur pays. Rien n'indique dans un cercle la présence d'un citoyen revêtu d'un grand pouvoir ou d'une grande dignité. Il n'y est l'objet d'aucune attention, d'aucun hommage particuliers. On ne le voit point entouré d'une foule de complaisans cherchant, par leur admiration calculée , à capter sa bienveillance , et soupirant après un coup d'œil ou un sourire. On ne voit pas surtout les femmes , se croyant chargées d'acquitter envers lui la reconnaissance publique, l'entourer de séductions , et l'enivrer de leurs regards caressans et de tout le charme de leur enthousiasme.

On m'accusera peut-être de partialité si je parle de leur obligeance. Les nombreux égards que l'on m'a prodigués paraîtront avoir eu pour cause le but d'une mission qui flattait leur orgueil ; mais je n'ai pas toujours été en rapport avec eux, comme envoyé par le gouvernement pour étudier leurs lois ; je m'y suis trouvé aussi comme simple particulier , voyageant pour mon plaisir, et je puis assurer, que dans ces momens mêmes-, j'ai encore été l'objet des attentions les plus recherchées.

Leur courage n'est pas le produit de la chaleur du sang, ni l'effet d'une ardeur immodérée

pour les honneurs et les distinctions. Il n'est pas impétueux, bouillant, irrésistible; il ne paraît pas amoureux du danger, et ne semble pas délier la fortune de lui offrir des périls qu'il ne soit prêt à braver ; il puise sa source dans la raison et dons le devoir, il est calme et solennel comme le noble sentiment qui l'inspire. Ils ne prodiguent pas follement leur vie comme des enfans qui se jouent de tout , et n'attachent d'importance à rien ; ils pensent qu'elle est chère à leurs femmes , et plus encore à leurs mères ; mais ils la sacrifient sans hésitation et sans murmure à l'intérêt, ou à la gloire de leur patrie , comme les Spartiates aux Thermopyles. Le mot d'ordre de Nelson à la bataille de Trafalgar était : « l'Angleterre attend que chacun de nous fera sou « devoir* » On sait comme il a fait le sien !

Leur premier plaisir est celui de discuter ; leurs simples causeries même ont toujours une apparence de délibération ; et dans leurs réunions particulières , ils sont rangés autour du maître de la maison , comme dans la chambre des communes les députés le sont autour de l'orateur. Le moindre intérêt qui concerne un certain nombre de citoyens, est l'objet d'une assemblée régulière , qui a son président , son secrétaire , sa police , et où l'ordre de la parole est religieusement observé. Quelquefois même de grandes salles sont ouvertes par des entrepreneurs, aux

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personnes qui veulent s'exercer au talent de la parole, et moyennant une légère rétribution que l'on paye en entrant, on est maître de prendre part à une discussion indiquée sur quelque point de spéculation générale.

Nulle part l'homme ne s'est montré plus jaloux de la puissance qui lui a été accordée sur toute la création. Il n'est pas un coin de terre sur lequel il n'ait imprimé le sceau de son génie et de sa volonté. A sa voix les vallons se sont soulevés pour aplanir les chemins , et les montagnes se sont séparées pour ouvrir un passage à une multitude de canaux qui unissent entre elles toutes les rivières, toutes les provinces, et toutes les mers environnantes. En Ecosse, des eaux ont été portées sur le sommet des collines; et ces fleuves nouveaux , étonnés de la loi qui les régit, et suspendus dans les airs sur des ponts et des aqueducs , s'élancent de rochers en rochers , traversent les rivières , et ne connaissent plus d'obstacles qui puissent arrêter leur cours. Enfin, les Anglais ont créé, pour ainsi dire', une âme à la matière, et leurs machines exécutent par elles-mêmes des travaux si merveilleux , qu'elles semblent de grandes, intelligences qui n'ont plus besoin du secours de l'homme.

On rencontre, en Angleterre, des jeunes gens charmans de candeur, dont les traits paraissent appartenir aux premiers siècles du monde, et

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s'être transmis d'âge en âge dans des familles qui n'ont point été atteintes par la corruption des temps. Le calme de leur physionomie, la pureté de leur cœur, la modestie de leur maintien , a quelque chose d'enchanteur. Rien n'égale l'in^ nocence de leurs mœurs, et même celle de leurs pensées. J'en ai connu qui avaient conservé cette espèce de virginité de l'âme au milieu des séductions des richesses , des dissipations des voyages , et de toutes les illusions du monde. Aussi font-ils, en général, des maris fidèles, pères de nombreuses familles, et bornant tous leurs plaisirs à ceux qu'ils trouvent dans leurs maisons.

Les femmes anglaises pèchent par l'excès même des qualités les plus désirables dans leur sexe. Leur extrême douceur, et leur extrême retenue leur donnent, aux jeux de l'étranger, une apparence de soumission et de dépendance qui inquiète sur leur sort; j'ai ouï dire, cependant, qu'il y avait peu de femmes qui eussent plus d'empire sur leurs maris , et plus d'autorité dans leurs maisons. Elles portent quelquefois dans leurs mœurs une recherche de modestie et de dignité qui a quelque chose de poétique. L'usage de quitter la table avant les hommes , et de se dérober ainsi à la légèreté des propos que la liberté du vin peut leur inspirer, est d'une délicatesse charmante- Il en est de même de l'habitude où

elles sont, quand elles se trouvent réunies dans un château , de se retirer seules le soir avec la maîtresse de la maison , et de laisser leurs maris causer encore quelques instans dans le salon , avant d'aller les rejoindre ; leur pudeur serait embarrassée qu'on les vît rentrer dans leur appartement avec un homme qui ne devrait plus les quitter jusqu'au lendemain.

Le sourire est toujours sur leurs lèvres, mais il s'arrête à la bienveillance, et ne va guère jusqu'à la finesse. Il est mille choses qu'elles rougiraient d'entendre; et si elles cherchent à les deviner, elles cachent si bien leurs efforts qu'il est impossible de les apercevoir. Jamais on ne les voit soutenir une opinion avec chaleur , ou agiter aucune question de politique ou de littérature , quoiqu'elles soient en général très-instruites. Les agrémens de leur esprit, la variété et l'étendue de leurs connaissances appartiennent exclusivement à leurs maris , comme les charmes de leur personne. Elles sont devant un étranger silencieuses, froides et réservées.

Aussi les sociétés anglaises sont-elles pâles et monotones à coté des nôtres. Chez nous, la femme la plus sage ne se croit obligée de garder à son mari que la fidélité qu'elle lui a promise ; mais souvent un autre que lui a toute sa confiance , toute son estime , et jouit de tous les trésorsde son âme et de son esprit. Les grâces de soiv

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. 229 imagination, celles mêmes de sa personne appartiennent à tout son cercle. Elle se conserve pure à celui à qui elle a donné sa foi, mais elle renferme cet engagement dans les limites les plus étroites , et croit pouvoir disposer en liberté , de tout ce qui n'y est pas strictement compris. C'est en cela que consiste le charme des mœurs françaises ; la plus grande portion des agrémens des femmes y sont en communauté, et chacun en a sa part comme s'il vivait dans leur intimité.

Les campagnes d'Angleterre sont tranquilles et sombres; elles invitent à la méditation. La lumière du soleil qui ne les réchauffe que par intervalles, s'y absorbe et ne s'y répercute pas, bien différentes de ces champs brillans de la France qui réfléchissent l'éclat qu'ils reçoivent , et ouvrent toutes les âmes à la gaîté et à la confiance. C'est cet heureux épanchement des hommes et, j'ose presque dire des choses , qui fait de là France un si délicieux séjour pour les étrangers, et qui les porte à rechercher avec tant d'empressement cette terre du jour et de l'esprit, où la nature a semé les grâces , la douceur et la bienveillance avec autant de profusion que les fleurs et les fruits.

Les Anglais se vantent de posséder au plus haut degré toutes les commodités de la vie. Cependant , s'il m'est permis d'entrer dans des détails aussi minutieux, leurs lits sont mauvais,

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leur cuisine fade et bornée , leurs boissons peu agréables , leurs fruits toujours verts , et leurs légumes sans saveur. Leurs divers appartenons sont dépourvus des meubles les plus agréables et les plus nécessaires , on n'y trouve ni pendnles , ni glaces, ni commodes. Ils sont placés de haut en bas sur tous les étages de la maison , et donnent immédiatement sur le pallier de l'escalier, sans être précédés du plus petit réduit. Leurs feux répandent une odeur infecte , leurs tentures sont sans goût et sans élégance. Qu'ont-ils donc? car il y a en effet quelque chose de juste dans leurs prétentions. Ils ont une propreté excessive qui supplée à toutes les autres commodités de la vie , et qui donne à celles qu'ils se sont appropriées , une apparence de perfection qui ne paraît plus susceptible d'être portée plus loin.

Ils aiment beaucoup à voyager. Hélas ! le bonheur n'est pas fait pour l'homme ! Ils trouvent dans leurs familles et dans leurs institutions toute la félicité à laquelle l'homme peut atteindre sur la terre. Rien ne les choque dans la vie civile; jamais le joug du gouvernement ne s'appesantit sur eux; ils n'ont à craindre ni les vexations du pouvoir, ni les dédains de la naissance. Tout ce qui les entoure leur inspire l'estime d'eux-mêmes et de leur profession. Mais cet inaltérable repos que ne trouble aucun autre chagrin que ceux qui

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. 23i sont attachés à la nature humaine , ce repos qui semble être écrit sur leurs physionomies nobles et calmes, leur devient enfin intolérable. Ils ressemblent à ces dieux de la fable auxquels il prenait fantaisie d'aller voyager sur la terre. Ils parlent donc; ils vont se précipiter dans toute la dissipation des contrées étrangères , ils vont se plier pour un moment à ces mœurs qu'ils méprisent, et goûter leurs perfides félicités; mais ils conservent leurs cœurs exempts de la contagion ; et après s'être enivrés à la coupe des voluptés , ils reviennent chez eux retrouver les plaisirs purs etinnocens, et s'efforcer d'en supporter le poids.

Voilà le peuple contre lequel une certaine classe d'écrivains a formé le projet d'exciter notre animosité en rejetant sur lui tous les malheurs que nous ont attirés les folles entreprises d'un despote; projet odieux , inhumain, indigne des* progrès qu'a faits la civilisation , et qui ne trouve malheureusement dans notre ignorance et dans nos préjugés que trop de chances de succès. Les deux causes qui m'ont paru le plus particulièrement influer sur les préventions de toutes les classes de la nation française contre le peuple anglais, consistent dans la cruauté avec laquelle le gouvernement britannique a traité les prisonniers français pendant la dernière guerre, et dans la conduite machiavélique qu'on

lui reproche avec les peuples de l'Inde. La pre-* mière de ces causes agit plus particulièrement sur le peuple continuellement exaspéré par les récits pleins de haine et de vengeance des soldats et des matelots qui ont été si long-temps enfermés dans les pontons ; et la seconde sur les classes élevées qui s'indignent de cette politique astucieuse et barbare, à laquelle tous les moyens sont bons quand ils atteignent le but proposé.

J'avoue qu'imbu, comme tous les Français , de l'idée que notre nation était profondément détestée par la nation anglaise, je m'étais imaginé que c'était par un effet de cette haine que les Anglais exerçaient particulièrement sur nos prisonniers une aussi excessive rigueur ; mais lorsque ensuite j'ai été à portée de juger de leur active philantropie, je n'ai pu concevoir la contradiction qu'il y avait entre tous leurs efforts pour adoucir les maux de l'humanité souffrante, et leur conduite barbare envers nos soldats. J'en ai parlé à plusieurs membres du parlement, et la réponse que j'en ai reçue, c'est que n'ayant pas de places fortes dans l'intérieur, ni aucun lieu de sûreté où ils pussent renfermer nos prisonniers , n'ayant non plus aucune espèce de police pour les surveiller , ils se voyaient forcés de les mettre sur des pontons, seules espèces de prisons qui fussent à leur disposition. Il est possible qu'il y ait quelque chose de vrai dans

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cette explication ; mais celte nécessité rigoureuse , en supposant qu'elle soit aussi puissante qu'on me l'a dépeinte -, n'exige pas au moins que les prisonniers soient entassés les uns sur les autres au delà de toute proportion, et sans égard pour les maladies qui doivent résulter d'un pareil encombrement; ni enfin qu'ils soient condamnés à l'intolérable supplice d'un air continuellement infect et d'un défaut absolu d'exercice.

Ce point est un de ceux sur lesquels devrait plus particulièrement se porter l'attention du gouvernement anglais. Il n'en est point qui excite contre lui tant et de si justes haines, et qui imprime à la nation , aux jeux de l'Europe entière, une tache de barbarie plus indélébile. La comparaison qui s'établit surtout entre l'humanité de tous les au-très gouvernemens envers leurs prisonniers , et les rigueurs que le gouvernement britannique exerce sur les siens, donne lieu de supposer aux Anglais un esprit de cruauté qui semble leur être particulier , et qui fait regarder leurs rivages comme aussi funestes aux étrangers que l'étaient autrefois ceux de la Tauride.

Quant à la conduite du gouvernement avec les peuples de l'Inde, il faudrait, pour en bien juger, des connaissances plus étendues que celles qui existent à cet égard en Europe; mais si la difficulté des circonstances peut jamais justifier l'injustice et la perfidie , peut-être le gouverne-.

ment trouvera-t-il une excuse clans l'imposibilité où il serait de contenir autrement une population de cent millions de sujets avec vingt ou trente mille Européens. Il est facile d'être généreux et magnanime quand on est le plus fort, ou qu'on peut au moins opposer à son adversaire quelques moyens de résistance ; mais quelle défense le faible a-t-il contre le fort, si ce n'est l'adresse ou la ruse?

Au reste , cette opinion que nous avons de la mauvaise foi du gouvernement anglais, le peuple anglais la reporte à son tour sur le nôtre avec tout aussi peu de modération. Nos différentes banqueroutes; la détention des Anglais qui voyageaient en France pour leurs plaisirs ou leurs affaires pendant la dernière guerre ; la confiscation de leurs biens ; la tyrannie et la déloyauté de nos anciens rapports avec les puissances de l'Europe , leur font regarder notre gouvernement en général , comme un gouvernement sans honneur et sans 'probité. Ce mot de Voltaire , que nous étions un peuple moitié singe et moitié tigre , a fait en Angleterre une étonnante impression. Ils ont eu l'incroyable folie de prendre ce mot à la lettre ; et ils nous regardent véritablement comme une nation incapable de s'occuper d'aucun objet sérieux , ne s'amusant que de futilités, et toujours prête à dévorer ceux qui s'opposent à ses caprices. Les scènes à jamais déplora-

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. a35 blés de la révolution, et notre soumission si entière au despotisme militaire après toute l'ardeur que nous avions montrée pour la liberté , n'ont fait malheureusement encore que les confirmer dans cette absurde opinion , sans qu'ils se soient donné la peine de considérer que leur histoire et celle de presque tous les peuples sont remplies d'excès et de contradictions non moins condamnables. Tant de brillantes qualités qui nous distinguent si éminemment, notre confiance si aimable , notre commerce si facile , notre courage si impétueux et si rempli de noblesse et de générosité , notre horreur pour la vénalité et la corruption dont la révolution elle-même a présenté des preuves si étonnantes , nos grâces , notre gaîté , notre bienveillance , n'ont pu les ramener à nous. Qu'on juge donc par l'injustice et le ridicule de leurs préjugés à notre égard, de l'injustice et du ridicule de ceux que nous avons contre eux.

Hâtons-nous de rejeter loin de nous ces sentimens haineux qui ne reposent que sur l'ignorance; fréquentons, étudions les Anglais si nous voulons apprendre la liberté , et nous finirons bientôt par les aimer. Etablissons entre eux et nous un commerce de lumières , de découvertes et d'institutions ; et mettons en communauté les produits de notre sagesse et de nos méditations, comme ceux de nos terres et de notre industrie.

Déjà nous avons étudié le mécanisme de leur jury et les plans de leurs nouvelles prisons : ils ont voulu connaître , de leur côté , la belle classification de nos lois; ils cherchent à s'approprier l'élégance de nos fabriques, et à s'approcher de la perfection à laquelle nos artistes se sont élevés : que cette noble émulation se soutienne , que chaque peuple dérobe à l'autre les secrets de ses. jouissances , de son bonheur et de sa prospérité; que tous deux s'empressent à s'offrir mutuellement tous les renseignemens qui peuvent contribuer à l'amélioration de leurs lois et de leur administration ; et dans cet heureux échange , il faut espérer que la France, si riche en belles lois , en savoir et en génie , ne restera pas l'obligée.

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. a37 CHAPITRE X.

Des obstacles qui nous empêchent de nous approprier les principaux avantages de la législation anglaise.

A la suite de ce tableau de l'administration de la justice criminelle en Angleterre , mon dessein avait été de tracer celui de la justice criminelle en France , afin de mettre le lecteur en état de comparer les deux systèmes ; mais comme le gouvernement prépare des changemens prochains sur les points les plus importans de notre code d'instruction , il m'a semblé que les détails dans lesquels j'entrerais ne seraient plus aujourd'hui d'aucun avantage , et j'ai cru qu'il serait plus utile d'indiquer les réformes à faire , et les améliorations que l'on pourrait emprunter avec le plus de succès à la procédure anglaise.

Je dirai cependant avec le plus amer regret , que les efforts qui pourraient être tentés pour introduire dans notre législation ces institutions généreuses qui font le bonheur et l'orgueil du peuple anglais, et sur lesquelles reposent, à la fois, la liberté personnelle et politique des citoyens; que ces efforts , dis -je, trouveraient parmi nous des obstacles insurmontables , nonseulement dans les préjugés qui ont survécu aux

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changemens légalement opérés dans l'ancienne constitution du royaume , mais plus encore peutêtre dans ceux qui sont le fruit de la révolution. Notre juste haine pour les privilèges , nous a fait concevoir un injuste éloignement pour toutes espèces de supériorités, pour celles mêmes qui, n'étant que le résultat des talens, de l'industrie et de la bonne conduite , peuvent être acquises par tous les citoyens , et sont par conséquent ellesmêmes un nouvel hommage à l'ég-alité. Nous redoutons au même point aujourd'hui et la considération qui peut naître des services rendus par les ancêtres , et celle que donne la propriété ; et c'est ainsi que, toujours disposés à éloigner du gouvernement ceux dont la fortune est plus étroitement liée à la tranquillité publique , et à y appeler au contraire ceux à qui le désordre ouvre une perspective de richesses et d'avancement, nous ne pouvons jamais parvenir à établir un état stable qui inspire une égale confiance et à nous-mêmes, et aux étrangers.

Le simple bon sens paraît cependant indiquer, qu'après avoir fondé un gouvernement libre où les droits de chaque citoyen étaient clairement reconnus et fixés , le soin le plus important à prendre était celui d'en assurer la solidité ; et la nation devait être, à cet égard, d'autant plus disposée à faire quelques sacrifices , que les libertés garanties par cette nouvelle forme de gou-

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. zZg vernement étaient devenues plus indispensables à son bonheur.

Or, un des moyens les plus efficaces, pour affermir le gouvernement , c'était de former un grand corps de citoyens qui, recueillant de ses institutions quelques avantages particuliers , devînt naturellement intéressé à les défendre , et avec eux les droits du peuple qui auraient fait partie de la même charte et de la même concession. La liberté ne consiste point en effet à ce que l'administration de l'Etat soit abandonnée aux caprices de la multitude; et à ce que par un privilège en sens inverse , il faille nécessairement ne tenir à rien , et ne posséder aucun bien pour être apte à occuper une fonction publique. Elle consiste à n'être jamais soumis à l'autorité de l'homme , mais uniquement à celle du magistrat; à ne pouvoir être arrêté ni détenu que suivant les formes légales ; à professer sa religion sanscontrainte ; à pouvoir censurer librement tous les actes de l'administration ; à ne payer que les impôts , et à n'être soumis qu'aux lois jugées nécessaires et justes par la nation elle-même; enfin, à ne se voir exclus d'aucun emploi public, ni d'aucune dignité par des considérations de naissance , ou d'autres de cette espèce. Partout où ces principes sont en vigueur, il y a liberté ; et ce n'est point y porter atteinte , que d'établir quelques légères prérogatives pu-

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rement honorifiques , et qui pourraient devenir

pour tous les autres citoyens un noble objet

d'émulation*

C'est dans cet esprit que la chambre des pairs a été conçue; mais cette chambre ne peut remplir elle-même, que bien imparfaitement, le but de son institution , si elle reste isolée dans son intérêt propre , et n'est point intimement unie à une nombreuse classe de propriétaires qui, ayant comme elle des privilèges particuliers à conserver, seraient toujours prêts à lui prêter l'appui de leur influence et de leur fortune.

Je dis plus , et je vais énoncer une proposition qui paraîtra peut-être un paradoxe, mais dont la justesse se fera sentir, je crois, à tout esprit impartial, s'il veut l'examiner avec soin; c'est qu'il ne peut exister aucun gouvernement modéré, et bien moins encore aucune véritable liberté , sans aristocratie. Dans les gouvernemens despotiques , comme la Turquie , ou comme était la France sous Buonaparte , il n'est besoin de rien entre le peuple et le tyran ; le glaive décide de tout, et termine toutes les difficultés. Qu'il soit entre les mains du prince , ou qu'il tombe dans celles du peuple, il faut plier sous la volonté de celui qui s'en est emparé , tout injuste qu'elle puisse être. Il en est autrement dans les gouvernemens modérés , et surtout dans les gouvernemens libres où le peuple est appelé à Texercice'

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. ^i d'un grand pouvoir. Dans les premiers , l'aristocratie est nécessaire au peuple pour le défendre des excès du monarque ; et dans les seconds , elle est nécessaire au monarque pour le défendre des excès du peuple; et d'autant que les fureurs populaires sont plus redoutables encore que les abus d'autorité d'un roi ou d'un ministre , l'aristocratie est plus indispensable dans les gouvernemens représentatifs, que dans les gouvernemens monarchiques.

C'est dans ce but que l'aristocratie a été maintenue en Angleterre ; ou bien en admettant qu'elle s'y soit conservée par sa propre force , c'est dans ce but au moins qu'elle a été approuvée et sanctionnée par l'opinion publique. Chargée du dépot sacré de la constitution, elle a dignement rempli le devoir qui lui était imposé. Jamais le gouvernement n'aurait pu résister aux attaques réitérées des réformateurs, et à la jalousie sans cesse irritée des classes inférieures, s'il n'avait toujouxs trouvé dans l'aristocratie un secours assuré contre les fureurs populaires ; de même que le peuple aurait depuis long -temps perdu ses plus précieux privilèges , si les premières familles du royaume n'eussent déployé la même énergie pour le soutenir contre les entreprises de la couronne.

Or, il n'y a malheureusement en France aucune espèce d'aristocratie , et nous manquon*

même d'élémens pour en constituer une, puisqu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus y avoir aucune grande fortune (1). Aussi résulte-t-il de cet état de choses, que ceux qui jouissent actuellement de ce qui fait l'objet des désirs du pauvre, les détenteurs présens des terres, du pouvoir, des honneurs et des dignités, se voient, pour ainsi dire , livrés sans défense aux premières attaques que soulèverait contre eux la moindre circonstance imprévue, telle que la guerre, la famine, ou quelque machination habilement tramée. En un pareil danger, aucune puissance existante dans la constitution même du corps politique ne pourrait rassurer le gouvernement ; il serait obligé de chercher son appui dans le développement ordinaire de la force militaire, et si cet appui venait à lui manquer, il se trouverait dénué de tout autre moyen pour arrêter le désordre. Qui pourrait croire cependant que c'est dans cet état d'atonie de l'autorité, dans ce dénûment absolu où elle est de toute influence raisonnable sur la

(1) Je ne puis regarder, en effet, comme des élémens «uffisans d'aristocratie la faculté accordée aux personnes titrées de créer des majorats ; ces personnes n'ayant le droit d'attacher à ces majorats que des biens d'un revenu déterminé , et absolument hors de proportion avec les dépenses qui seraient nécessaires pour donner quelque importance à leur ran"-.

nation, qu'une certaine classe d'hommes, se prétendant amie du bien public, cherche à multiplier encore entre les mains du peuple ses moyens d'action contre le gouvernement. Imprudens î qui avant d'ouvrir au fleuve une route nouvelle, ne commencent pas par construire les digues dans lesquelles sa fureur doit être contenue, et qui exposent à une dévastation prochaine les campagnes qu'il était destiné à orner et à enrichir. Quand je dis qu^il n'existe plus de fortunes en France , je n'entends pas dire qu'il n'existe plus personne qui soit momentanément propriétaire de biens considérables; mais je n'appelle fortunes que celles qui sont transmissibles dans les familles, et dont la perpétuité fait naître naturellement, en faveur de ceux qui les possèdent, une sorte de respect public qui devient bientôt la plus précieuse de leurs jouissances, et qu'ils peuvent faire servir avec tant de succès au maintien du bon ordre. Or, non-seulement il n'existe plus maintenant en France de pareilles fortunes , mais nos lois sur les successions empêchent même qu'il ne s'en établisse jamais , et je les regarde en cela comme subversives du gouvernement représentatif. Tous les biens sont confondus aujourd'hui dans une espèce de loterie où chacun se flatte d'obtenir quelque jour un lot; et à la mort du possesseur, ils rentrent dans la roue de fortune pour redevenir l'espérance d'un autre. Lu

considération des peuples ne peut trouver aucun motif pour s'attacher à celui à qui le sort a apporté quelque chance heureuse; l'envie le poursuit au contraire de ses traits les plus acérés, et il devient presque l'objet de la haine universelle. L'instabilité du gouvernement n'est pas le seul malheur qui résulte de ces lois désastreuses. L'esprit de famille en est affaibli; la vieillesse des parens en est rendue plus triste ; le pays se dépouille chaque jour de tous ses ornemens. Une fois le partage terminé, la famille se dissout , les frères se séparent avec leurs chélives portions , aucun intérêt ne les rassembleplus, ils s'oublient mutuellement dans les soins et les embarras de leur fortune particulière. Au lieu de ce manoir antique, où, d'après l'effet des lois anglaises , chaque membre de la famille vient , pendant une partie de l'année , se réunir à son chef détenteur de l'héritage commun ; au lieu de la considération que cet héritage perpétuellement transmis de générations en générations attache au nom de ses possesseurs, et dont l'éclat rejaillit sur tous leurs descendans; chacun vit isolé , inconnu , et pour ainsi dire étranger dans sa propre patrie. Les parens euxmêmes se voient successivement abandonnés par chacun de leurs enfans, dont aucun n'a un intérêt particulier à rester auprès d'eux ; et qui tous , n'ayant à attendre qu'une part égale et médiocre

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. r>45 clans leur succession , se dispersent pour chercher fortune.

L'agriculture ne peut manquer de se ressentir aussi de ces ventes multipliées auxquelles la plupart des héritiers se trouvent obligés par l'impossibilité de faire les partages. Cette pensée affligeante vient tarir la source de toute espèce d'améliorations dans les mains de tous les propriétaires des biens ruraux. Pourquoi chercheraient-ils à embellir des biens qui doivent passer, après leur mort, dans des mains étrangères? Pour qui commenceraient-ils des chemins et des dessèchemens? pour qui feraient-ils des plantations, quand ils ne peuvent pas dire comme le vieillard de la Fontaine : Mes arrière-neveux me devront cet ombrage? Ouelle idée consolante et douce les soutiendrait dans des travaux dont làge les empêche de recueillir le fruit? Ils se bornent donc à l'entretien le plus indispensable; ils laissent tomber en ruine les portions de bâtimens qu'ils ne peuvent habiter ; et c'est ainsi qu'insensiblement toutes ces belles et nobles demeures qui faisaient l'ornement de nos coteaux disparaîtront de nos paysages; et que nos plaines, morcelées par des divisions et des subdivisions perpétuelles, n'offriront plus bientôt que des jardins et des potagers.

La prospérité actuelle de nos campagnes paraît , il est vrai, repousser ces sinistres présages; mais est-ce à nos nouvelles lois sur les succès-

sions qu'il faut nécessairement l'attribuer? Certes, l'agriculture n'est pas, en Angleterre, moins florissante qu'en France . il est même généralement reconnu qu'elle y est portée encore à un plus haut degré de perfection ; cependant les terres y sont presque toutes transmises, ainsi que je l'ai dit, par ordre de primogéniture , d'où l'on doit conclure que ce n'est pas dans l'abolition du droit d'aînesse et dans le mode nouveau qu'on lui a substitué^ qu'il faut chercher la véritable cause des améliorations que nous nous plaisons à reconnaître.

Cette cause ne consisterait-elle pas plutôt dans le mouvement général que la révolution a imprimé aux esprits ; dans les entraves qu'elle a renversées; les préjugés qu'elle a détruits; les innovations heureuses qu'elle a introduites ; la suppression des jachères; l'établissement des prairies artificielles; l'importation des béliers espagnols; et surtout dans la transmission en des mains actives et industrieuses d'une si grande quantité de terres jusqu'alors négligées par leurs indolens possesseurs? Mais qui sait à quel point de fécondité ces mêmes élémens de prospérité auraient pu parvenir , si au lieu de se trouver jetés au hasard entre des mains trop pauvres pour les faire valoir , ils fussent tombés dans des familles pourvues des moyens nécessaires à leur développement? Ce n'est que lorsque toutes les causes d'à-

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. 247 méliorations que je viens de rappeler auront entièrement produit leur effet, que l'on pourra s'apercevoir des conséquences funestes de la subdivision illimitée des terres. Maintenant tout va peut-être encore prospérant chaque jour davantage ; mais quand les bienfaits des lois nouvelles seront tout-à-fait épuisés, que le prix des denrées se sera établi sur la plus grande abondance des produits, ou qu'une nouvelle classe de consommateurs aura été appelée à en jouir; alors aussi l'action du système destructeur de l'égalité des partages commencera à se faire sentir, et je ne doute pas que, dans le seul intérêt de l'agriculture , on ne cherche à y porter remède.

Mais si nos lois et nos mœurs nouvelles s'opposent à l'établissement d'aucunes grandes fortunes immobilières, et enlèvent au gouvernement l'appui qu'il y pourrait trouver contre les agitateurs; les préjugés conservés par l'ancienne noblesse s'opposent également à ce que l'on puisse fonder en France une aristocratie véritablement nationale, qui devienne un jour le double objet des égards du trône , et du respect et de la reconnaissance des peuples.

Les prétentions que la noblesse ancienne ne cesse de manifester , sont absolument incompatibles avec les principes de notre nouveau gouvernement , principes qui se sont aussi légitimement introduits dans la constitution du royaume que

ceux qu'ils ont remplacés. En vain des écrivains subtils chercheront-ils à préconiser les avantages que la nation retirait autrefois des privilèges de la noblesse, et la facilité que les roturiers trou<vaient à s'y faire agréger lorsqu'ils avaient acquis assez de ?,ichesses par leur industrie pour sortir de la classe laborieuse et gouvernée y et entrer dans la classe indépendante et gouvernante. Personne ne se laissera séduire à toutes ces illusions. Chacun sait que c'était pour la no-* blesse une maxime constante, que le roi pouvait tout faire, excepté un gentilhomme. Cette maxime était même une conséquence très-juste de l'origine qu'elle s'attribuait , et il est certain en effet qu'avec tout son pouvoir, le roi ne pouvait pas faire que le descendant du Gaulois vaincu et réduit en esclavage , devint le descendant du Franc victorieux. Ce miracle était au-dessus de la puissance de Dieu lui-même. Assise sur ce roc inaccessible aux efforts des profanes , la noblesse française avait la prétention de perpétuer clans tous les siècles ce speciacie affligeant de la conquête, et de tenir continuellement présente à la pensée de ses vassaux , l'époque malheureuse où leurs pères avaient été foulés aux pieds par les; barbares , dépouillés de tous leurs biens, et oblir gés de les cultiver pour leurs nouveaux maîtres. Pour empêcher ces orgueilleux souvenirs de se perdre avec le temps , elle refusait de reconnai|,rç

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comme faisant partie de son corps, les citoyens les plus recommandables par leurs services et leurs lalens , que le roi lui présentait comme dignes d'y être admis. Ni l'éclat de leurs dignités, ni l'importance de leurs fonctions n'effaçaient à ses yeux la tache indélébile de leur naissance; et le plus mince gentilhomme invité à diner chez le premier président J\Iolé, aurait dit en secret ce que le maréchal de Biron disait à haute voix dans tout l'orgueil de sa généalogie : « Je vais dîner aujourd'hui chez le premier bourgeois deParis. » Ces opinions pouvaient être tolérables dans le temps où la noblesse composait seule toute la nation , et où le reste des habitans n'étaient considérés que comme des instrumens d'agriculture et de commerce, Mais quand enfin les sillons enfantèrent des soldats ; quand l'ignorance mise par les nobles au nombre de leurs privilèges les força de recourir aux lumières de leurs serfs, qu'ils regardaient comme une race aussi justement vouée aux fatigues de l'esprit qu'à celles du corps ; quand , par suite de ces nouveaux rapports, les vilains acquirent à leur tour des titres et des emplois; qu'ils eurent, comme les nobles, des propriétés à défendre et des droits à conserver; qu'ils devinrent, comme eux, intéressés à la bonne administration des affaires publiques , comment la noblesse espérait-elle encore qu'ils continueraient à supporter des prétentions aussi

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insultantes; et comment, devenue elle-même si inférieure en forces aux autres classes de citoyens, pouvait-elle persister à vouloir se présenter devant elles dans l'attitude d'un corps conquérant? Ne devait-elle pas craindre que les vaincus, aguerris à leur tour^ ne finissent par se compter, et par chercher aussi clans le secours de leurs armes, sinon des terres et des esclaves comme les sauvages compagnons de Pharamond, au moins l'égalité des droits et la participation aux mêmes

avantages.

L'aristocratie dont notre gouvernement a besoin pour se défendre contre le pouvoir populaire, ne peut donc être fondée sur de pareils principes. Si la noblesse ne s'empresse de les répudier, loin de pouvoir être utile au gouvernement, elle deviendra au contraire pour lui la cause des plus grands dangers, et l'exposera à se voir enveloppé dans la haine qu'elle ne peut manquer d'attirer sur elle.

Les idées d'égalité sont aujourd'hui trop généralement répandues pour que l'on puisse consentir à se laisser imposer d'autres supériorités que celles qui paraissent établies dans l'intérêt de tous; et l'institution de la noblesse surtout ne peut espérer de vaincre la répugnance particulière dont elle est l'objet, qu'autant qu'elle ne sera plus considérée que comme une magistrature nécessaire au maintien de l'ordre public, et

DE LA JUSTICE EN ANGLETERRE. ?5i comme un moyen de récompenser les services rendus à l'Etat, ou d'en perpétuer le souvenir. Il ne faut donc plus qu'elle fasse caste; il est indispensable au contraire qu'elle soit accessible à tous les citoyens pour devenir le but de leur noble ambition ; et comme il n'est besoin dans une famille que d'un seul de ses membres pour exercer la magistrature dont elle est revêtue, ou pour représenter le grand capitaine, l'homme d'Etat, ou le savant auquel elle a donné naissance, et dont il a paru utile de conserver la mémoire; il suffit que la noblesse repose sur l'aîné seul , et il n'y a pas de raison pour que les autres membres de la famille s'attribuent la moindre distinction , et ne rentrent pas dans la masse générale du peuple. Voilà l'espèce d'aristocratie qu'il faut créer aujourd'hui en France , et sans laquelle il est impossible d'accorder jamais au peuple, si l'on ne veut s'exposer aux plus grands dangers , tous les droits qui sont la conséquence médiate du système constitutionnel.

L'aristocratie , en Angleterre , a précédé la Liberté , et c'est ce qui fait que la liberté , contenue dans ses écarts , a pu s'établir ensuite sans causer de bouleversement. Chez nous, au contraire, où tout était renversé, on a commencé par élever la démocratie; et cette démocratie , ne trouvant aucun obstacle à ses progrès, menace aujourd'hui de tout envahir.

Le malheur est qu'il ne faut qu'un moment pour établir la démocratie. Une loi qui confère au peuple des droits qu'il n'avait pas , reçoit à l'instant même son exécution, et produit sur-lechamp son effet par la possession subite que le peuple prend de sa nouvelle puissance. Il n'en est pas ainsi de l'aristocratie, c'est une plante que le temps seul fortifie et qui demande de longues années pour étendre ses racines. Nous avons besoin de la mettre en serre chaude.

Où en serions-nous aujourd'hui s'il était permis , comme en Angleterre , à toutes les différentes classes de citoyens de s'assembler en tel nombre qu'il leur plairait pour présenter des pétitions aux chambres; si le peuple avait la nomination de presque toutes les places de l'administration ; s'il étoit appelé pour ainsi dire en masse aux élections? Qu'aurait-on à opposer à tous les excès dans lesquels des perturbateurs pourraient l'entraîner? où seraient ces juges de paix si respectés dans leurs comtés; ces jeunes constables qui , sans autre arme qu'un simple bâton , se précipiteraient au milieu du désordre ; ces jurés courageux qui puniraient les coupables ; ces députés nommés par l'influence des grands propriétaires, inébranlables soutiens des droits acquis ? Qui peut prévoir au contraire ce que deviendrait un premier tumulte?

Hâtons-nous donc d'établir une aristocratie si

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mous voulons laliberté. Formons des familles que l'intérêt de leur influence et de leur patronage fixe dans les provinces ; dépouillons-] es, pour leur propre avantage , de ceux des droits dont elles jouissent qui peuvent exciter contre elles l'animosité des citoyens; accordons-leur d'autres privilèges qui perpétuent leur considération, et qui leur donnent la force de lutter, à l'époque des élections , contre le génie du désordre et de l'envie.

La seule manière de parvenir à ce résultat , c'est d'attribuer à l'aîné de chaque famille, titrée ou non titrée, une portion plus considérable qu'à ses frères dans le partage des immeubles. Il faudrait que cette portion pûts'élever jusqu'aux deux tiers , afin qu'avec la dot de sa femme il pût racheter la part de ses cadets , et conserver ainsi entre ses mains l'entière propriété de l'héritage paternel ; mais à l'égard de la chambre des pairs où la fortune de chaque pair et l'indépendance qui la suit ainsi que l'honneur qu'elle répand sur la pairie en général, font, pour ainsi dire, partie des droits de la nation , il faudrait que toutes les terres, attachées à la pairie, fussent substituées à perpétuité en faveur de l'aîné, et que les cadets fussent réduits au partage des biens mobiliers , ou des biens immobiliers indépendans de la pairie, ou d'une somme d'argent qui ne devrait jamais excéder une année des revenus des biens immeubles.

Alors nous pourrions avoir des commissions de paix sur lesquelles le gouvernement aurait la facilité de se décharger presque en entier des soins de l'administration. Nous pourrions avoir des grands-jurés, des shérifs, des constables spéciaux, et des élections populaires. Tous les citoyens pourraient être autorisés à s'assembler pour discuter leurs intérêts, pour rédiger des pétitions , pour nommer leurs magistrats. Alors enfin, tous ces droits que les amis de la liberté s'indignent de ne pas voir encore reconnus et établis , pourraient l'être sans danger pour la sûreté du gouvernement; et l'on n'aurait plus de motifs pour suspecter l'intention secrète de ceux qui les réclament aujourd'hui avec tant d'ardeur.

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