‹ De l'administration de Louis 14 (1661-1672) d'après les mémoires inédits d'Olivier d'OrmessonChapitre 12 sur 54 · ABAISSEMENT DES GRANDES DIGNITÉS · texte numérisé non relu

ABAISSEMENT DES GRANDES DIGNITÉS

assiettes , le Roy vint , précédé de dix maistres d'hostel ordinaires et du premier maistre d'hostel , ayant à sa gauche M. le Légat. Estant arrivé au bout de la table , M'^ le duc d'Anguien , comme Grand Maistre de la maison , présenta la serviette au Roy, et M"" de Belfons , premier maistre d'hostel , la présenta à M. le Légat. Apres, M. le Légat ayant passé à sa place, le Roy s'assit et le Légat , chacun dans un fauteuil ; le Roy estoit servi par M*" le marquis de Crenan , Grand Eschanson , M"" le comte de Cessé, Grand Pannetier, et M"" de Mesgrigny-Vandeuvre , Grand Tranchant-, ils estoient en cet ordre debout devant le Roy et ils mettoient les plats sur la table devant le Roy, après que le Grand Tranchant en avoit faict l'essay. Le Légat estoit servi par le controUeur Parfaict, qui luy presentoit à boire , et les plats mis sur la table devant luy par un autre Parfaict et le jeune Chamoy. Derrière la chaire du Roy estoit M'' de Gesvres, Capitaine des gardes en quartier, à costé M. le Duc de S^-iVgnan , M*" l'abbé de Coaslain, Premier Aumosnier, et, au bout de la table, les maistres d'hostel. Pour chaque service, les maistres d'hostel alloient à la viande etrentroient précédés de l'huyssier de salle, les maistres d'hostel, deux à deux , le baston à la main , et le premier maistre d'hostel le dernier. Apres , les plats et assiettes estoient portés par les valets de pied du Roy, qui remportoient ceux qui estoient deservis. Il y eut quatre services et le fruict , qui estoit de grandes pyramides de vingt quatre assietes de porcelines de toutes sortes de fruicts et quatorze assietes de citronades et autres services. Le Roy ne beut que deux foys , de la main du Grand Eschansson, et le Légat autant, de la main du controlleur Parfaict. Le disner achevé , le Roy se

leva, et en mesme temps M. le Légat, qui s'estant aproché avec une grande révérence , M. le Duc présenta la serviette au Roy, et le premier maistre d'hostel à M. le Légat. Les Reynes estoient à la tribune pour cette cérémonie ^ les violons estoient dans la salle , et les trompettes et timballes dans la salle ^ M*" le Légat estoit en camail et rocliet et bonnet carré rouge. Il mangea de bon appétit et le Roy mangea beaucoup. Le Roy sortit, ayant M"" le Légat à sa gauche , comme il estoit entré. »

J'espère qu'on excusera la longueur de cet extrait, d'autant plus qu'aucun auteur de mémoires ne donne , à ma connaissance, de détails sur ces fêtes de Fontainebleau. M™^ de Motteville était à Saint-Germain près de la Reine-mère , qui se mourait ^ Mademoiselle , qui , depuis la Fronde vivait dans l'exil, obtint la permission de venir à Fontainebleau \ mais elle n'y fit qu'une courte apparition et s'empressa de retourner à Eu. Enfin, le gazetier Loret , qui parle de ce repas , n'en fut pas témoin, comme le prouve le passage suivant de sa i¥w5?e historique * :

Dimanche , le Roy nôtre sire ,

Et je le sçay par oùyr-dire ,

(Car, helas! je n^étois pas là) ,

Le Légat susdit regala

D'un festin vrayment admirable ,

N'étant qu'eux deux seuls à la table ,

Où servirent , avec respect ,

Et dans un ordre circonspect ,

Non des officiers bas et minces ,

Mais des grands seigneurs et des princes ,

» Maze hhloriqm, lome 111, p. 122, 2"»« colonne ; leUre datée du 9 aoCif 1664.

CONSEIL d'en haut. 57

Chacun selon leur qualité , Comme aux jours de solennité.

Louis XIV excluait systématiquement la noblesse des hautes fonctions administratives. « Il n'étoit pas de mon intérêt, dit-il dans ses Mémoires \ de prendre (pour ministres) des hommes d'une qualité éminente. Il falloit, avant toutes choses , faire connoître au public , par le rangmême où je les prenois , que mon dessein n'étoit pas de partager mon autorité avec eux. Il m'importoit qu'ils ne conçussent pas eux-mêmes de plus hautes espérances que celles qu'il me plairoit de leur donner. Ce qui est difficile aux gens d'une grande naissance. » En 1661 , Louis n'admit dans son conseil privé , qu'on appelait alors Conseil d'En haut^ que trois ministres^ : Michel Le Tellier, connu depuis plus de vingt ans par un dévoûment à toute épreuve; de Lionne, formé par Mazarin à la politique extérieure, et parfaitement instruit de la situation de l'Europe ^ ; enfin , Fouquet , dont le Roi soupçonnait les exactions *, mais dont il ne pouvait encore se passer. Lorsque le Surintendant eut été arrêté , en 1 661 , Golbert le remplaça au conseil. Ces ministres ne tenaient leur autorité que du .Roi , qui ne voulait de grandeur que par émananation de la sienne ^ Louis XIV pouvait d'un mot les replonger dans le néant d'où il les avait tirés. Mais tant qu'ils servaient ses projets , il les investissait d'une auto-

'^ Mém. de Louis XIV, tome !«', p. 36.

2 Ibid., tome P», p. 32-38.

3 Je n'aurai guère à parler de de Lionne , dont le mérite a été mis dans tout son jour par M. Mignet (Négociations relatives à la succession d'Espagne).

i Mém. de Louis XIV, tome I", p. 32-33 .

* Saint-Simon, Mémoires, tome XUI, p. 17.

rite redoutable et voulait qu'on respectât en eux sa propre grandeur. De là une violente jalousie contre les ministres, et des critiques d'autant plus amères que leur puissance était plus récente.

En effet, les Clercs du Secret^ établis par Philippe-le- Bel , n'avaient eu pendant longtemps qu'un rôle fort secondaire. Ils ne commencèrent à prendre de l'importance qu'au XVP siècle. Florimond Robertet , secrétaire d'État sous Louis XII , fut le premier qui contresigna les ordon-

^ nances du Roi. A cette époque, et jusqu'au XVIP siècle, les attributions des secrétaires d'État étaient très limitées ; la division en était bizarre et purement géographique. Ainsi, en 1547, Bochetel avait, dans son département, la Normandie, la Picardie, l'Angleterre et l'Ecosse -, Clausse , la Provence, le Languedoc , la Guyenne , la Bretagne, l'Espagne et le Portugal ; de l'Aubespine , la Champagne , la Bourgogne , la Bresse , la Savoie , la Suisse et l'Allemagne ^ DU Thoix , le Dauphiné , le Piémont , Rome , Venise et

\ rOrient*. Richelieu modifia cette division , qui supposait à chaque ministre une capacité universelle, ou le réduisait au rôle d'un simple secrétaire de correspondance. Mais ce fut seulement sous le règne de Louis XIV que les attributions des ministres furent plus nettement déterminées. Les relations extérieures, la guerre, les finances, la maison du Roi avec les affaires ecclésiastiques , et plus tard la marine, formèrent autant de départements distincts. Les postes , la direction des bâtiments publics , le commerce , les colonies , les haras , les manufactures , étaient répartis entre les différents ministères. Mais on n'avait pu se délivrer

» Faiivelel du Toc , Histoire des Secrétaires d'État , contenant l'origine , les rogrès et l'établissement de leurs charges. Paris , 1668 , in-4-.

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